‹ MolièreChapitre 6 sur 23 · M MOL I L R E · texte numérisé non relu

M MOL I L R E

établi, ne devait pas durer longtemps. En octobre 1660, la salle fut démolie pour laisser libre la construction du grand portail du Louvre. Le roi accorda à la troupe de son comédien favori la salle de théâtre du Palais-Royal, où le cardinal de Richelieu avait autrefois fait représenter ses propres tragédies et fait parodier le.Cid de son rival Corneille. Le 4 février 1661, Molière donnait là sans succès son Don Garde de Navarre et ce n'était que le 24. juin suivant, avec YÉcole des maris, qu'il retrouvait sa veire et ses applaudissements ordinaires. Lorsque M. Edouard Thierry, dont l'érudition fait loi en matière théâtrale, aura publié le Manuscrit de Lagrange (Varlet), — cet honnête homme et loyal artiste qui a écrit, jour par jour, la chronique du théâtre de Molière, — nous saurons au juste comment fonctionnait ce théâtre qui s'ouvrait pour le public tous les mardis, vendredis et dimanches1.

1. Les représentations ne devinrent quotidiennes qu'après la mort de Molière. Je trouve ce renseignement chez Vinot et Lagrange •

« Après la mort de M. de Molière, le Roy eut dessein de ne faire qu'un troupe de celle qui venoit de perdre son illustre chef et des acteurs qui occupoient l'hôtel de Bourgogne, mais les intérêts des familles des Comédiens n'aïant pu s'accommoder, ils supplièrent Monsieur d'avoir la bonté de laisser les troupes séparées comme elles étoient, ce qui leur fut accordé; à la reserve de la salle du Palais Roïal, qui fut destinée pour la représentation des opéra en musique. Ce changement obligea les

MOLIÈRE INTIME. (jO

Ce manuscrit de Lagrange porte, sur son premier feuillet, cette mention : « Le sieur de Molière et sa troupe arrivèrent à Paris au mois d'octobre 1658 et se donnèrent à Monsieur, frère unique du roi, qui leur accorda l'honneur de sa protection et le titre de ses comédiens, avec 300 livres de pension pour chaque comédien. » Cette munificence, dit M. Etienne Àrago dans une étude excellente sur Molière1, semblerait assurément très-louable si le manuscrit ne gardait pas en réserve la note suivante de la main même de Lagrange : « Les trois c:nts livres n'ont jamais été payées. »

On trouvera dans ce registre du comédien , monument sans prix et sans équivalent, la liste de ces visites ou représentations de la troupe de Molière chez le roi, les princes, les particuliers, chez M. Le Tellier, par exemple, un jour de mardi gras. Je copie deux de ces notes intéressantes.

« Vendredi 14 aoust 1 665, la troupe alla à Saint- Germain-en-Laye, le roy dit au sieur de Molière qu'il vouloit que la troupe dorénavant lui appartînt et la demanda à Monsieur. Sa Ma;es:~ donna

compagnons de Molière à chercher un autre lieu, et ils s'établirent avec permission et sur les ordres de Sa Majesté, rue Mazarine, au bout de la rue Guénégaud, toujours sous le même titre de la troupe du Roy. »

1. Le Livre d'or, Plutarque universel (tome 1er, Jn__^ 1866).

en même temps 6000 livres de pension à la troupe qui prit congé de Monsieur, lui demanda la continuation de sa protection, et prit ce titre : La troupe du roy. »

« Le vendredi 12 juin 166$, la troupe est allée à Versailles par ordre du roy ; on a joué le Favory dans le jardin, sur un théâtre tout garni d'orangers. M. de Molière fit un prologue en marquis ridicule qui vouloit être sur le théâtre malgré les gardes, et eut une conversation risible avec une actrice qui fit la marquise ridicule placée au milieu de l'assemblée1. »

Le roi, on le voit, aimait fort Molière, mais il est bon d'ajouter qu'il aimait plus en lui le bouffon que le philosophe. Sachons gré à Louis XIV d'avoir laissé jouer Tartuffe, mais ne lui en accordons pas trop le m'érite. Pour lui, Molière était sa chose et il le protégeait plus encore parce qu'il était u à lui » que parce qu'il était homme de génie -.

1. Voyez dans le très-savant et amusant ouvrage de M. Edouard Fournier, le Roman de Molière, le chapitre consacré à Molière, d'après le registre de La Grange.

2. M. Ét.'enne Arago a trouvé dans un manuscrit de Philibert de Lamare, conseiller au parlement de Dijon, commencé en 1673 (Bibliothèque Richelieu), une anecdote qui ne se rencontre que là, mais qui n'a rien d'improbable :

« Molière, fameux comédien, ayant fait et représenté une pièce de théâtre ayant pour titre Le Marquis Etourdi (le conseiller Philibert de Lamare fait confusion) dans laquelle il avait, avec une exactitude non-

D'ailleurs il lai proférait les bouffons italiens, ou du moins il les payait davantage. Ces acteurs italiens n'allaient-ils pas être appelés par les envieux les maîtres et les inspirateurs de Molière? Sans doute, Molière leur avait fort emprunté, mais comme le génie emprunte, en transformant, en sublimant, en faisant du fer brut un acier trempé, solide et étincelant. Il suffirait, pour appuyer notre opinion, de comparer l'Étourdi, par exemple, à la fantaisie italienne d'où Molière a tiré ce pimpant chefd'œuvre. Cependant rendons justice à qui de droit et sachons remonter aux sources.

M. Louis Mo!and a d'ailleurs recherc dans un volume spécial , quelle influence la littérature étrangère avait exercée sur son auteur, et ce qu'il y avait d'exotique dans le talent du grand comique *.

pareille, représenté les gestes, les actions, et paroles ordinaires du comte de La Feuillade, duc de Rouennais; le comte, piqué au vif de cette injure, fit dessein de faire assassiner Molière, et étant au petit coucher du roi où on parlait du comédien, il dit au roi : « Sire, « Votre Majesté se pourrait-elle passer de Molière? » Le roi qui savait le mal que le comte voulait au comédien, et jugeant de son dessein, lui répor.j « Feuillade, je vous entends bien ; je vous demande la « grâce de Molière. » Ce mot désarma la colère du comte. »

Il eût été triste que Molière mourût comme était mort Tabarin, assassiné par un gentilhomme.

i. Molière et la Comédie italienne.

Molière emprunta beaucoup. I! doit moins que Corneille, sans doute, aux Espagnols, mais Calderoa et Lope auraient certainement encore le droit de réc dette. Qiant aux Italiens, ce sont

ses créanciers naturels. Tels de ses personnages sont I pied en cap. Il avait beaucoup lu

les auteurs de ce pays, il fréquentait, avons-nous dit, les bouffons italiens si fort applaudis alors à Paris. « Molière, écrit Palaprat, vivait dans une étroite familiarité avec les Italiens, parce qu'ils étaient bons acteurs et fort honnêtes hommes. » Le Tartuffe lui fut inspiré peut-être par la comédie Arètin, lo Ipocrito. et il est certain que le Festin Je Pierre est imité du Convitato ii Pietra que les Comédiens de l'Art jouaient en 1657, sur canevas, au théâtre du Petit-Bourbon.

On retrouverait .dans ce Convié de Pierre le Sganarelle de Molière sous le costume d'Arlequin, et la jolie scène de Don Juan entre Charlotte et Mathurine est indiquée à demi dans le scénario italien. Mais, encore un coup, que Molière dépasse ceux qu'il imite! Comme Tartuffe est au-dessus de l'Hypocrite d'Arétin ! A quelle hauteur s le Don Juan français ! On peut dire encore que .re emprunte ses sujets comme le sculpteur achète de la glaise pour la pétrir et la changer en statue. Qui n'a pas fait ainsi? Quelle est l'œuvre humiine où quelqu'un en même temps que son auteur 'ait pas coiiar

On peut vraiment affirmer qu'en matière d'art il

n'est point de génération spontané. « La meilleure partie du génie, disait Goethe, se compose de souvenirs. »

Ce que Molière a emprunté surtout aux Italiens, c'est l'action dramatique, l'art d'embrouiller adroitement une intrigue et de faire agir ses personnages au lieu de les laisser trop longuement parler. Ces Italiens qu'il étudiait, les Scaramouche et les TrWelin, avaient le geste délitant que la langue. Il s'inspira de leur pantomime et dota la scène de ces drôles alertes, agiles comme des acrobates, les jambes fendues et la conscience élargie, Scapins et Sbriganis, propres à tous les travestissements et à toutes les escalades.

Ces fantoches italiens, si originaux, d'un caractère et d'une personnalité si nettement tranchés, devaient bien vite séduire un homme né, comme Moi avec le génie dramatique : ils sont le mouvement et la vie mêmes, la bouffonnerie incarnée. L'Italie, on peut le dire, se personnifie dans ses masques. De Turin à Venise et de Florence à Rome, Gianduja, Pantaleone , Stenterello , Meneghino poser de la verve ou de la sottise d'une prov ations de la Commedia dell' arle

ont personnifié l'esprit national. Bologne, la savante, est incomplète sans le Docteur; Bergame, c'est Y Arlequin, à la fois sot et rusé. Autant que le lion de Saint-Marc, Pantaleone, le marchand, représente la commerçante Venise asservie. Et les

plaisanteries de Cassandrino ont plus d'une fois consolé les Romains esclaves.

Molière eut la gloire de faire de ces masques des hommes, de mettre du sang humain dans les veines de ces fantociies. Il emprunta, pour répéter encore le mot, les costumes, mais il inventa et donna l'âme à ces personnages. Et voilà bien pourquoi il est immortel.

Il se trouvait déjà, au surplus, quelques années à peine après son arrivée à Paris, dans une période de calme qui lui permettait de tout oser, de tout espérer.

« On ne pouvoit, dit un de ses meilleurs biographes, souhaiter une situation plus heureuse que celle où il étoit à la cour, et à Paris, depuis quelques années. Cependant il avoit cru que son bonheur seroit plus vif et plus sensible s'il le partageoit avec une femme; il voulut remplir la passion que les charmes naissans de la fille de la Béjart avoient nourrie dans son cœur, à mesure qu'elle avoit crû. Cette jeune fille avoit tous les agrémens qui peuvent engager un homme et tout l'esprit nécessaire pour le fixer. Molière avoit passé des amusemens que l'on se fait avec un enfant à l'amour le plus violent qu'une maîtresse puisse inspirer. Mais il savoit que la mère avoit d'autres vues, qu'il auroit de la peine à déranger. C'étoit une femme altière et peu raisonnable , lorsqu'on n'adhéroit pas à ses sentimens : elle aimoit mieux être l'amie de Molière que sa belle-mère;

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ainsi il auroit tout gâté de lui ; dessein

qu'il avoit d'épouser sa fille. Il prit le pa. faire sans en rien dire à cette femme. Mais comme elle l'observoit de fort près, il ne put consommer son mariage pendant plus de neuf mois; c'eût été risquer un éclat qu'il vouloit éviter sur toutes choses; d'autant plus que la Béjart, qui le soupçonnoit de que'que dessein sur sa fille, le menaçoit souvent en femme furieuse et extravagante, de le perdre, lui, sa fille et elle-même, si jamais il pensoit à l'épouser. Cependant la jeune fille ne s'accommodoit point de l'emportement de sa mère, qui la tourmentoit continuellement et qui lui faisoit essuyer tous les disagrémens qu'elle pouvoit inventer ; de sorte que cette jeune personne, plus lasse peut-être d'attçpdre le plaisir d'être femme que de souffrir les duretez de sa mère, cmina un matin de s'aller jetter dans l'appartement de Molière fortement résolue de n'en point sortir qu'il ne l'eût reconnue pour sa femme, ce qu'il fut contraint de faire. Mais cet éclaircissement causa un vacarme terrible ; la mère donna des marques de fureur, de désespoir, comme si Molière avoit épousé sa rivale, ou comme si sa fille fût tombée entre les mains d'un malheureux. Néanmoins il fallut bien s'apaiser, il n'y avoit point de remède; et la raison fit entendre à la Béjart que le plus grand bonheur qui pût arriver à sa fille, étoit d'avoir épousé Molière, qui perdit par ce mariage tout l'agrément que son mérite et

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sa fortune pouvoient lui procurer, s'il avoit été assez philosophe pour se passer d'une femme1. »

Est-il besoin de réfuter l'infâme calomnie qui arriva jusqu'aux oreilles du roi et qui voulait que Molière eût épousé sa propre fi!le ? Durant les deux années qui précédèrent la naissance d'Armande, il est prouvé que Molière et la Béjart n'ont absolument pu s'être rencontrés. Les dates répondent mieux encore que les raisonnements. Au surplus Armande n'était point la fille, mais la sœur de Madeleine. Louis XIV, méprisant ces mensonges, y répliqua en servant lui-même de parrain au premier enfant de Molière -.

Ce mariage n'en fut pas moins, on le sait, le

1, Vie de Molière, dans l'édition de ses Œuvres (Amsterdam, chez Herman Uytwerf, 1735). Be ïara a prouvé, par la publication de l'acte authentique du mariage de Molière, qu'Armande était la sœur e: non la fille de Madeleine Béjart. Mais le récit que voici n'en est pas infirmé pour cela. Armande, fille ou sœur de Madeleine, dut agir de même. (Voir le fac simile autographié de l'acte découvert par Beliara, dans l'édition des Grands écrivains

français de M. Alph. Pages.)

2. Ce petit Louis, né le 19 janvier 1664, mourut le 10 novembre de la même année. Molière eut encore un fils, Pierre-Baptiste-Armand, né le 15 septembre 1672, mort le n octobre de la même année. Son troisième enfant fut une fille, Esprit-Madeleine, née le 4 août 165. Sa mère voulait en faire une religieuse. Elle mourut jeune. C'est elle qui répondait à quelqu'un qui lui demandait son âge : « Quinze ans et demi, mais n'en dites rien à ma mère! »

malheur à jamais irréparable de la vie de Molière. La coquetterie, Finfatuation d'Armande ; empoisonner les jours et les veilles du poète. C'est qu'il l'aimait, il l'aimait de toute la passion d'un homme plus âgé pour une jeune fille séduisante, irrésistible. On a voulu nier que la comédienne, qui, dès le lendemain de son mariage, prenait des airs de duchesse, ait jamais trompé son époux. « Moi, dit Mme Sand dans la pr drame intitulé Molière, je crois que Molière eût et oublié une femme dissolue; je crois qu'il a pu estimer la sienne, qu'il n'a souffert que de son ingratitude, de sa coquetterie, de ses travers, de sa sécheresse, et que c'en était bien assez pour le tuer. » Certes, mais comment soutenir que Molière ne souffrit que de cette humeur? Nous verrons bientôt comment ses ennemis, Le Boulanger de Chalussay. entre autres, dans son Élomire hypocondre, abordaient sans honte ce douloureux sujet des souffrances et des malheurs domestiques de Molière. Une tradition veut que Molière ait rencontré, durant ses voyages, à Avignon, le peintre Mignard, qui revenait d'Italie et se proposait d'aller dessiner les ruines d'Orange et de Saint-Remi. Molière, qui devait pins tard chanter Mignard dans son Poème du Val-de-Grdce, se lia d'amitié avec lui, et le recueil qui a pour titre Anonymiana assure que plus tard il s'éprit de la fille de Mignard, qui devint Mme de Feùquières. Pourquoi la destinée ne voulut-elle pas c

honnête homme épousât cette honnête femme? MUe Molière, celle qui devait demeurer plus célèbre encore sous le nom plus méprisant de la Guérin1, était-elle donc vraiment jolie? Elle était charmante, au dire de tous les contemporains, et lorsque, dans les fêtes que Fouquet donna à Vaux, Molière la fit paraître en naïade, — ce qui était au moins imprudent, . — il y eut un concert d'éloges dans l'assistance. Loret, dans sa Galette, nous a laissé un croquis assez rapide de la Molière (1663) :

Pour vous peindre, belle Molière, Il faudrait qu'un dieu jeune et beau Guidât les traits de mon pinceau.

C'est une grâce singulière Qui brille en ce jeu doux et fin, C'est un esprit... c'est vous enfin.

Mais Molière lui-même, dans le Bourgeois gentilhomme, décrit avec une sorte de passion l'objet de cet amour, cette femme qui n'était ni belle, ni jolie, mais irrésistible :

co VI ELLE.

Premièrement, elle a les yeux petits.

CLÉAXTE.

Cela est vrai, elle a les yeux petits, mais elle les

1. Voyez l'édition de Y Histoire de la Guérin, qu'a publiée, avec une préface et des notes, M. Jules Bonnassies.

a pleins de feu, les plus brillants, les plus perçants du monde, les plus touchants qu'on puisse voir, covi ELLE.

Elle a la bouche grande...

CLÉAXTE.

Oui, mais on y voit des grâces qu'on ne voit point aux autres bouches, et cette bouche, en la voyant, inspire des désirs; elle est la plus attrayante, la plus amoureuse du monde.

CUVI ELLE.

Pour sa taille, elle n'est pas grande.

CLÉAXTE.

Non, mais elle est aisée et bien prise.

Elle affecte une nonchalance dans son parler et dans ses actions.

Il est vrai, mais elle a grâce à tout cela. Ses manières sont engageantes, ont je ne sais quel charme à s'insinuer dans les coeurs, co vielle.

Pour de l'esprit...

c L É a x TE.

Ah!... elle en a, Covielle, du plus fin et du plus délicat.

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