‹ MolièreChapitre 7 sur 23 · COVIELLE · texte numérisé non relu

COVIELLE

... Mais enfin, elle est capricieuse autant que personne au monde.

CLÉAXTE.

Oui, elle est capricieuse, j'en demeure d'accord, mais tout sied aux belles...

Molière n'était cependant pas toujours aussi aveugle en regardant sa femme et, à la première représentation du Tartuffe, la voyant parie comme une châsse pour le rôle d'Elmire, il la contraignit à se déshabiller, disant : Oubliez-vous donc que vous représentez une honnête femme !

La Molière devait se remarier. Elle épousa Guérin d'Estriché. Un quatrain du temps s'en amusa sévèrement :

Les grâces et les ris régnent sur son visage, Elle a l'air tout charmant et l'esprit tout de feu, Elle avait un mari d'esprit qu'elle aimait peu, Elle en prend un de chair qu'elle aime davantage.

« Ce mari de chair », qui lui survécut, vengea Molière, a-t-on dit ; c'était un homme volontaire, d'humeur despotique. C'est tout au plus s'il ne roua point la Guérin de coups, comme Lauzun battait la grande Mademois

Cette vengeance posthume eût d'ailleurs frappé Molière au cœur s'il avait pu prévoir qu'un tel homme lui succéderait. Il avait peu d'amis à qui se fier de son vivant : Chapelle, à qui Molière se

plaignait, était trop dissipé pour l'écouter; une seule confidence suffit à Molière de ce côté ; Rohaut et Mignard, plus graves, devinrent les véritables confidents du malheureux. « C'était à ces de .. sieurs qu'il se livrait sans réserve. Ne me plaignez-vous pas, leur disait-il un jour, d'être d'une profession et dans une situation si opposées aux sentiments et à l'humeur que j'ai présentement ? J'aime la vie tranquille et la mienne est agitée par une infinité de détails communs et turbulents, sur lesquels je n'avois pas compté dans les commencements, et auxquels il faut absolument que je me donne tout entier malgré moi. Avec toutes les précautions, dont un homme peut être capable, je n'ai pas laissé de tomber dans le désordre, où tous ceux qui se marient sans réflexion, ont accoutumé de tomber. — Oh! oh! dit M. Rohaut. — Oui, mon cher M. Rohaut, je suis le plus malheureux de tous les hommes, ajouta Molière, et je n'ai que ce que je mérite. Je n'ai pas pensé que j'étois trop austère pour une société domestique, j'ai cru que ma femme devoit assu': manières à sa vertu et à mes intentions ; et je sens bien que dans la situation où elle est, elle eût encore été plus malheureuse que je ne le suis, si elle l'avoit fait. Elle a de l'enjouement, de! elle est sensible au plaisir d . valoir :

tout cela m'ombrage malgré moi. J'y trouve à redire, je m'en plains. Cette femme, cent fois plus raisonnable que je ne le suis, veut jouir ag

ment de la vie; elle va son chemin, et assurée par son innocence, elle dédaigne de s"assujettir aux précautions que je lui demande. Je prens cette négligence pour du mépris; je voudrois des marques d'amitié, pour croire que l'on en a pour moi, et que l'on eût plus de justesse dans sa conduite, pour que j'eusse l'esprit tranquille. Mais ma femme, toujours égale et libre dans la sienne, qui seroit exempte de tout soupçon pour tout autre homme moins inquiet que je ne le suis, me laisse impitoyablement dans mes peines ; et occupée seulement du désir de plaire en général, comme toutes les femmes, sans avoir de dessein particulier, elle rit de ma foiblesse. Encore si je pouvois jouir de mes amis aussi souvent que je le souhaiterais, pour m'étourdir sur mes chagrins et sur mon inquiétude ! Mais vos occupaàons indispensables et les miennes, m'ôtent cette satisfaction. — M. Rohaut étala à Molière toutes les maximes d'une saine philosophie, pour lui faire entendre qu'il avait tort de s'abandonner à ses déplaisirs. — Eh ! lui répondit Molière, je ne saurois être philosophe avec une femme aussi aimable que la mienne; et peut-être qu'en ma place vous passeriez encore de plus mauvais quarts d'heure1. »

Le passage que j'ai souligné donnerait raison à

i. Œuvres de Molière, édition d'Amsterdam. 1755.

Vie île l'auteur, p. 57.

George Sand, et Molière n'aurait jamais soupçonné (ou plutôt jamais révélé) la trahison absolue de sa femme. Molière, marié, mais isolé et abandonné, n'avait pour se consoler que cette brave La Forêt, demeurée légendaire et adorée de la postérité, puis une de ses actrices, la de Brie, sa maîtresse, qu'il n'aimait point, mais qui l'amusait. « En huit jours, dit La Martinière, il avoit avec elle une petite conversation et c'en étoit assez pour lui sans qu'il se mit en peine d aimé, excepté de sa femme dont il auroit acheté la tendresse pour toute chose au monde. » Je te pouponnerai, je te bichonnerai, s'écrie, en pleurant, le malheureux Arnolphe de YÉcole des femmes.

La de Brie était d'ailleurs « un vrai sqnelc On s'étonnait de voir Molière aller chez elle quelquefois. Il répondit alors un mot d'une mélancolie profonde, où éclate toute la tritesse née de son abandon : « Je suis accoutumé à ses défauts, dit-il. Je n'ai ni le temps ni la patience de m'accommoder aux imperfections d'une autre 1. » Je

i. La de Brie ne devait pas être, je pense, si laide, malgré son âge. On fit sur elle ce quatrain :

Il faut qu'elle ait été charmante, Puisqu'aujourd'hui, malgré les ans, A peine des charmes na.ssans Egalent sa beauté mourante.

Son portrait, gravé par Fréd. Hillemacher, dans sa

ne sais trop ce que la Molière pensait de ces rapports de son mari avec sa maigre rivale. Je gagerais qu'elle ne s'en inquiétait guère, et s'en moquait peut-être avec Guiche ou Lauzun. Armande Béjart, qui laissa mourir Molière entre les mains de M. Couthon, gentilhomme, n'apparaît guère pour défendre le corps et un peu la mémoire du défunt qu'après le trépas du poëte. Ici rendons-lui justice. Elle avait fait transporter à l'endroit où l'on avait presque furtivement enterré son mari une large tombe de pierre, et durant un hiver fort rude, elle fit voiturer cent voies de bois dans le cimetière Saint- Joseph, afin que les pauvres gens se pussent réchauffer au feu d'un bûcher qu'on alluma sur la tombe de Molière. Il en résulta que la pierre calcinée se fendit en deux morceaux, mais du moins les indigents avaient eu un foyer contre l'onglée et bénissaient, grâce à Armande et à cette sorte de bienfaisance posthume, la mémoire de Molière. Une chose curieuse, si elle est exacte, c'est qu'à en croire La Martinière, Armande Béjart serait la cause du déchaînement de Molière contre les médecins.

L'anecdote vaut la peine d'être rapportée: « Il logeoit, dit La Martinière, chez un médecin, dont la femme, qui étoit extrêmement avare, dit plusieurs fois à la Molière qu'elle vouloit aug-

Galerie de la troupe de Molière, confirme la vérité du quatrain.

MOLIERE INTIME. 8 j

menter le loyer de la portion de maison qu'elle occupoit. Celle-ci, qui croyoit encore trop honorer la femme du médecin de loger chez elle, ne daigna pas seulement l'écouter; de sorte que son appartement fut loué à la Du Parc, et on donna congé à la Molière, c'en fut assez pour former de la dissension entre ces trois femmes. La Du Parc pour se mettre bien avec sa nouvelle hôtesse, lui donna un billet de comédie, celle-ci s'en servit avec joie, parce qu'il ne lui en coûtoit rien pour voir le spectacle. Elle n'y fut pas plus tôt que la Molière envoya deux gardes pour la faire sortir de l'amphithéâtre, et se donna le plaisir daller lui dire elle-même que, puisqu'on la chassoit de sa maison, elle pouvoit bien à son tour la faire sortir d'un lieu où elle étoit la maîtresse. La femme du médecin, plus avare que susceptible de honte, aima mieux se retirer que de payer sa piace. Un traitement si offensant causa de la rumeur : les maris prirent parti trop vivement; de sorte que Molière, qui étoit très-facile à entraîner par les personnes qui le touchoient, irrité contre le médecin, pour se venger de lui, fit en cinq jours de temps la comédie de V Amour médecin, dont il fit un divertissement pour le roi, le 15 de septembre 166s, et qu'il représenta à Paris, le 12 du même mois. »

Il faut prendre l'anecdote pour ce qu'elle vaut, mais, dans tous les cas, elle donne bien la note exacte du caractère vaniteux et insolent de cette

t'.6 MOLIÈRE.

femme à qui Molière, hélas ! trouvait de l'esprit. Il se moquait d'Arnolphe et riait de Sganarelle, et que de traits , pour les peindre, il empruntait à son propre caractère ! Il y a deux sortes de gens : ceux qui aiment et ceux qui se laissent aimer. Molière était plus aimant qu'aimé. Aussi fut-il méconnu et même de son père.

En i<j68. le vieux tapissier Poquelin, qui jadis tenait, à l'enseigne des Cinges, une riche boutique de tapisserie, « à verdures et à personnages, » Poquelin le père était ruine. Sa maison des Petits- Piliers était vendue; il vivait, retiré chez son gendre. Pauvre, il avait peine à faire face à ses engagements de vieux et bon bourgeois et de commerçant honnête. Un jour, Rohaut, l'ami de Molière, entra, tout naturellement, dans la boutique de Poquelin, et y fit une commande, laissant tomber, tout en causant, qu'il cherchait à placer une somme de 10,000 livres — c'était une somme énorme pour le temps — chez un marchand dont il connût la probité. Le tapissier Poquelin était sûr de la sienne; il emprunta ces 10,000 livres, et il ignora toujours que ce qu'il recevait ainsi des mains de Rohaut était un don anonyme de ce Molière, son fils, — que le vieillard avait banni.

Nous savons aussi que Molière prêta 12,000 livres à Lulli, manquant d'argent pour bâtir sa maison de la butte Saint-Roch. Cette maison, où Lulli mourut en 1773, porte le n° 4$ de la rue Neuve-des-Petits-Champs; elle est remarquable

par les ornements qui représentent des instruments de musiqae. C'est bien la demeure de l'ancien petit violon de Mademoiselle.

Bref, pour résumer cette physionomie morale de Molière, je doute qu'on rencontre un être meilleur, plus grave, plus ferme et plus doux à la fois. Molière était de cette race d'hommes qui ne se lassent point de faire des ingrats. Armanie Béjart, Racine, qu'il obligea de sa bourse et aida de ses conseils, Racine dont il reçut la première qui porta plus tard sa tragédie d'Alexandre au théâtre rival, en enlevant Mlle Du Parc, lente actrice, à Molière; Baron, qu'il aima comme un fils; Corneille vieux, dont il reçut Y Attila en le payant 2,000 livres; autant de noms illustres qui témoignent de sa générosité devant l'avenir. « Sa fermeté, son courage, a-t-on dit, sont attestes par tous les biographes. Il força les otneiers de la maison du roi à respecter les droits des comédiens 1.» Tout à l'heure nous allons le voir lutter contre les hypocrites de vertu et les faux dévots, avec Tartujfe et Don Juan. Mais il ne se contentait point d'être courageux la plume à la main. II faut lire dans un petit volume, plus curieux qu'il n'est gros : Documents inédits sur J.-B. Poquelin Molière, découverts et publiés par M. Emile Campardon, archiviste aux Archives

1. Voyez M. Paul Albert, la Littérature française au xvn<? siècle.

nationales, le récit des désordres arrives à la Comédie du Palais-Royal, le 13 janvier 1673, Pen~ dant une représentation de Psyché. Molière, quoique mourant, fort malade, déploya en cette circonstance une grande énergie.

Ce fier visage de songeur nous apparaît donc à travers l'histoire comme un des plus nobles et des plus sympathiques. Il a, ce Molière, toute l'honnêteté bourgeoise, toute la probité, toute Thumeur laborieuse de sa famille; il a la science, la mesure, le goût du beau, l'amour du bien, la soif inassouvie du bonheur, le courage dans la souffrance, il a surtout la pitié, cette vertu suprême, cette vertu des grands oœurs, et l'on ne peut s'empêcher de l'aimer après l'avoir admiré. Ame pure, s'écriait Goethe, et Goethe caractérisait d'un mot cette grande âme altérée d'amour et accablée de douleur.

MM b'erir

l est trois œuvres où Molière me semb'e avoir atteint non-seulement l'idéal il se proposait, mais l'idéal même 'on a raillé sous le nom de ' art : c'est le Misanthrope, Tartufe et Don Juan 011 le Festin de Pierre K Là, il nous offre non-seulement les exemplaires les plus admirables de son génie, mais les plus admirables peut-être du théâtre universel. Nul'e part, dans aucune langue, on ne trouverait en effet tant de puissance unie à tant de bon sens, une pondération telle, une telle mesure jointe à une telle profondeur de pensée, une justesse de ton aussi profonde, une précision, une clarté, une harmonie aussi étonnantes.

Le Misanthrope est l'œuvre où Moliire a sans doute mis le plus de lui-même. On a cherché dans

i. Il faudrait peut-être ajouter une quatrième pièce à celles-ci, YEcole des femmes, une incomparable, cruelle et charmante comédie, où Arnolphe égale Othello.

les traits de M. de Montausier le portrait d'Alceste. Ce portrait, Molière le portait dans son propre cœur. L'arnour dont il brûlait pour l'indigne Béjart, c'est l'amour du misanthrope pour Célimène. « Je suis décidé à vivre avec elle comme si elle n'existait pas, disait, en parlant de sa femme, Molière à Chapelle, son ami, mais si vous saviez ce que je souffre, vous auriez pitié de moi! » Ce qu'il souffrait, on le sait lorsqu'on écoute la plainte mâle d'Alceste, et la pitié qui réclamait Molière, on l'éprouve pour l'honnête homme qu'une coquette soufflette, pour ainsi dire, ou nargue du bout de son éventail. Je ne sais rien de plus tragique que cette confession publique d'un homme qui vieut dire à une foule : v Voici quelles tortures supporte un homme de bien bafoué par une coquine, et moquez-vous-en ensuite, s'il vous plaît de le faire ! »

Quant à la raillerie de la misanthropie qu'on a voulu y voir, elle est l'œuvre de l'auteur dramatique, non du philosophe. Moiière, comme Cervantes, bafouait son héros tout en l'adorant. Il ne détestait point, il ne pouvait détester la misanthropie, ce travers de l'esprit humain ou plutôt de l'âme humaine, qui naît toujours de l'exagération d'une honnêteté ou de légitimes espoirs déçus. Béranger, qui était loin de délester les hommes, a dit de la misanthropie : La misanthropie n'est qu'un amour rentré. Cela est très-vrai. Il faut, nous le répétons, avoir beaucoup aimé les hommes,

avoir mis en eux une foi profonde et une vaste espérance, pour en arriver à les haïr comme le Timon d'Athènes de Shakspeare ou comme l'Alceste de Molière. Je me méfie des Philinte qui trouvent tout bien et tout bon, et tout superbe. Ils aiment généralement parce qu'ils n'aiment pas profondément. Ce misérable Kotzebue, par exemple, qui écrivit Misanthropie et Repentir, était un chantre de l'humanité heureuse, parfaite, morale ; il se disait plein de mansuétude pour toute chose, et au fond, on sait trop ce qu'il aimait : Pargent et l'intrigue. On peut presque dire aussi que les gens qui, comme Kotzebue, blâment la misanthropie, nous rendraient souvent misanthropes, tandis que ceux qui, comme cette grande âme blessée, Molière, se complaisent dans son amertume, nous réconcilieraient volontiers, au contraire, avec l'humanité.

Quelqu'un a dit, à propos de misanthropie, avec assez de justesse, que les femmes ne sont jamais atteintes par la misanthropie : jeunes, elles lui échappent par le cœur, elles ont toujours â aimer; plus avancées en âge, elles lui échappent encore, car elles se consolent du présent par les souvenances du passé. Il y a, en effet, chez la femme, un besoin naturel de dévouement qui empêche la misanthropie de se développer â l'état aigu, si je puis dire; mais la misanthropie n'en existe pas moins dans certains coeurs féminins , qui sont des cœurs d'élite, seulement elle se dissimule sous

une tristesse souriante qui peut donner le change. Lorsque Mme du Deffant, devenue vieille, parle de sa jeunesse en disant : Du temps que j'étais femme, on sent bien, sans chercher, une espèce de cruauté dans le regret, mais l'esprit, la bonne grâce, la résignation, effacent bientôt, comme d'un coup d'aile, toute cette mélancolie.

En revanche, si la femme n'est point misanthrope, elle crée des misanthropes, et les Célimène font les Alceste comme les Armande Béjart font les Molière.

Tartuffe est moins intéressant peut-être que le Misanthrope pour l'étude delà personnalité même de Molière, mais il est beaucoup plus complet comme drame. Quelle œuvre et quelle hardiesse! S'imagine-t-on le courage qu'il fallut à Molière pour achever une telle comédie en présence des ennemis qu'elle lui suscitait? Je songe toujours en lisant ou en écoutant la pièce à tout ce que l'auteur supporta avant de la faire représenter. Nous nous plaignons parfois, et avec raison, de la censure. Qu'est-ce que ces piqûres d'épingle comparées aux coups de couteau empoisonnés que reçut Molière? Il avait achevé les trois premiers actes de sa comédie. On les donne, tels quels, avant même que le dénoûment eût été écrit, devant le roi, à Versailles. Louis XIV est charmé; il applaudit, et la cour fait de même. Mais, dès ce moment, le bruit se répand que Molière, cet audacieux et misérable Molière, ne se

propose rien moins dans son nouvel ouvrage que d'attaquer la religion et de s'en prendre à Dieu lui-même. Voilà Paris en ébullition, les ennemis sur pied, les dévots en armes, les fanfarons de vertu prêts au combat. Lorsque, six mois après la représentation des trois premiers actes à Versailles, Molière fit représenter Tartuffe au Raincy, devant le grand Condé, le concert de fureur redoubla si fort, que l'auteur résolut de le laisser passer et d'attendre.

11 attendit un an; il lisait alors son œuvre, comme en cachette, dans des maisons amies, devant un public trié et d'esprit libéral. Il se cachait pour dire la vérité. A la fin, le roi promit de laisser jouer la pièce. Celte permission verbale était formelle. Le 5 août 1667, Tartuffe fut donné pour la première fois, mais le lendemain, au moment où la pièce allait commencer, et devant une telle afHuence que des dames de la cour avaient été forcées, pour trouver de la place, de monter aux troisièmes loges, un ordre arriva portant défense de par le premier président du Parlement de jouer la pièce : « Monsieur le premier président ne voulait pas qu'on le jouât 1. »

Et, éternelle sottise des censeurs, à l'heure même où l'on supprimait, où l'on voulait étouffer

1. Je cite ce mot qui n'a rien d'authentique, qui est antérieur à Tartuffe, mais qui donne le ton des dispositions de quelques personnages contre Molière.

cette œuvre virile, honnête et fièie, on laissait représenter sur le Théâtre-Italien je ne sais quelle farce grotesque et graveleuse, Scaramouche Hermitc, dans laquelle un moine montait, la nuit, par une échelle, dans la chambre d'une femme mariée, et revenait de temps à autre à la fenêtre annoncer au public qu'il prenait soin de « mortifier la chair » : — Qu'esto é per mortificar la carne! Liberté de la gravelure, interdiction de la pensée profonde : le programme des censeurs fut le même toujours. Le méiancolique Molière devait sourire tristement devant les pasquinades autorisées des bouffons italiens. Il s'était d'ailleurs vengé d'avance en faisant dire à son Don Juan : « L'hypocrisie est un vice privilégié, qui de sa main ferme la bouche à tout le monde et jouit en repos d'une impunité souveraine. » Mais aussi quelle tempête encore pour ces paroles de Don Juan! Les dévots, ne pouvant reprocher à Molière d'avoir flétri l'hypocrisie, se rattrapèrent sur la fameuse scène du pauvre. Le mot sublime de Don Juan faisant l'aumône au misérable : « Eh bien, je te donne pour l'amour de l'humanité, » leur parut, — dirent-ils, — un blasphème. L'humanité! qu'étaitce en 1665 que cette intruse et cette pécore? Molière dut supprimer la scène du pauvre à la seconde représentation de Don Juan, et la rancune des ennemis du pauvre diable d'homme de génie était si forte et si puissante que dix-sept ans plus tard, lorsque Vinot et Lagrange réimprimèrent Don Juan

ou le Festin de Pierre, tel qu'on l'avait représenta la première fois, un ordre supérieur enjoignit aux éditeurs de faire disparaître « le pauvre » et « l'humanité » de Don Juan au moyen de cartons.

"""""Quoi! dix-sept ans plus tard? Certaines haines sont donc bien terriblement vivaces? Certes, oui. Hélas! oui. Et l'auteur de Tartuffe n'en avait point fini avec les tribulations. Il fallut (et sur ce point, l'histoire doit savoir quelque gré à Louis XIV), il fallut l'intervention du roi pour laisser se produire publiquement cette leçon de vertu que Géante, parlant à Orgon, donnait si vaillamment à son temps et aux temps à venir. Encore, lorsque la pièce fut jouée, se trouva-t-il des sots ou des envieux pour lui opposer l'œuvre d'un médiocre auteur, Montfleury, le fils du comédien de l'hôtel de Bourgogne. Sans doute, Tartuffe obtenait un plein succès, et, comme on dirait aujourd'hui, faisait recettes, si bien que les camarades de Mo'.ière voulurent que l'auteur eût toute sa vie deux parts dans le gain de la troupe toutes les fois qu'on jouerait Tartuffe; mais, à côté de ce public de goût qui se pressait aux quarantequatre représentations consécutives de l'ouvrage (c'était là un chiffre de représentations considérable pour le temps), il y avait un autre public, intelligent ou jaloux, qui tenait à faire le succès d'un rival, et déclarait bien haut que la Femme

juge et partie de Montfleury était une œuvre supérieure à Tartuffe.

PO

Non, en vérité, je ne connais pas de juges plus injustes pour les gens de génie que les contemporains. On ferait un recueil amèrement gai de tous les verdicts portés sur des œuvres immortelles par ceux qui les virent cclore. N'avons-nous point pu juger nous-mêmes de ces grossières erreurs de la critique? Sans aller bien loin, Balzac fut-il jamais placé à son rang par ceux qui le coudoyaient chaque jour? On eût bien étonné ses compagnons en assurant que sa Comédie humaine restera comme la plus puissante des œuvres. Nous relisions hier un jugement de Gustave Planche sur Alfred de Musset. Quel ctonnement ! C'est à peine si le critique place le magnifique auteur des Nuits un peu au-dessus de Brizeux ou des deux Deschamps. La postérité, qui commence parfois au lendemain de la mort, casse définitivement ces arrêts et prononce le verdict suprême, Pour Molière, les contemporains furent étrangement sévères. Je ne parle pas de ce Boulanger de Chalussay qui fut immonde. Le pamphlet de cet illustre inconnu, passant à la postérité comme une tache de boue qui serait demeurée attachée à un vêtement historique, cet odieux écrit, Elomire hypocondre, doit être classé par tout homme sensé parmi les libelles fangeux que toute gloire fait éclore. Mais, en négligeant même Le Boulanger de Chalussay, que de factums injustes, violents, amers, irritants, dirigés contre ce malheureux Molière! Et qu'on s'étonne de l'entendre appeler (sans y

croire même, tant il était bon) Fhomme un méchant animal! Il vécut avic une meute à ses trousses. Au lendemain des représentations de la Femme juge et partie de « ce grand homme » de Monsieur i»> Monlfleury, l'hôtel de Bourgogne représenta bravement la Critique de Tartuffe, et dans le prologue d^ cette médiocre satire on rencontre ces vers qui donnent le ton de la critique alors adressée à Moli^r; :

Molière plaît assez, c'est un bouffon plaisant,

Qui divertit le monde en le contrefaisant ;

Ses grimaces souvent causent quelques surprises;

Toutes ses pièces sont d'agréables sottises;

Il est mauvais poêle et bon comédien.

Il fait rire, et de vrai c'est tout ce qu'il fait bien.

u II fait rire! » On -eût pu répondre à MM. de l'hôtel de Bourgogne que cela, vraiment, est déjà quelque chose. Mais, malgré l'envie, Molière faisait penser aussi ; il enseignait et châtiait. De là, tant de rage. Un curé de Paris, exaspéré par Tartuffe, qui n'avait cependant pas encore été représenté et n'était qu'à l'état de menace latente pour les hypocrites, un prêtre déclarait alors, dans une brochure, qu'il fallait brûler Molière. Non pas l'œuvre, l'homme ; non pas le livre, l'auteur ! Ce fougueux personnage se nommait Pierre Roulés et il était curé de Saint-Barthélémy. Son pamphlet, intitulé le Roy glorieux au monde, qu'Aimé Martin avait vu et que M. Paul Lacroix vrit en 1822, a été publié da^s la Collection

Moliéresque. On y lit que Molière est « un homme ou plus tost un démon vestu de chair et habillé en homme et le plus signalé impie et libertin qui fust jamais. » P. Roulés demandait pour lui « un dernier supplice exemplaire et public. » Notez que l'on brûlait encore les poêles en Grève. Dans ce même pamphlet, le curé Roulés se plaint de Turenne, « qui n'est point de la religion véritable et catholique. » Il se trouverait bien encore, en' cherchant un peu dans ce vaste univers, des gens qui ne donneraient pas tort à cet ardent curé I.

Ce qui est plus triste, c'est que ce ne furent pas seulement ces violents et ces méchants qui conspirèrent contre le comédien de génie. D'autres aussi s'en mêlèrent. Bourdaloue dénonça Molière en pleine chaire; Bossuet, plus haineux, ne parle de l'homme qui écrivit Tartuffe qu'avec un dictionnaire d'invectives. Les pièces de Molière sont des impiétés, des infamies, des grossièretés. Elles corrompent, elles « infectent. » L'aigle de Meaux d.chire de son bec le cadavre de Molière luimême; l'oiseau de proie sacré dépèce horriblement ce pauvre mort, et nous le montre, dans sa charité chrétienne, passant brusquement do lacou-

i. Molière répondit ^rnnplacel au roi contre ce curé et « les Faux monnoyeurs en dévotion. » Pierre Roulés mourut le 8 juillet 1666, deux ans et demi avant la représentation de Tartuffe, qui eut lieu le 5 février 1669.

lisse où il vomit le sang au tribunal de celui qui dit: Malheur à vous qui rie-, car vous pleurerez !

Quelle admirable douceur! Quelle piété! QueUe bonté fraternelle ! On croirait lire quelque apostrophe sulfureuse d'un Veuille*. Il est décidément dangereux d'oser regarder la vérité en face et de toucher à certaines plaies et à certains masques. Molière, il faut lui rendre cette justice, y touchait d'une main ferme, implacable. Je conçois la fureur des bigoteries mises à nu. Le portrait de Tartuffe est inoubliable 1. On a voulu le retoucher depuis, le pousser au noir, atténuer sa couleur ou la surcharger de repeints. Mais nul n'a égalé, n'a suivi, même de loin, le maître. Le Beegars de Beaumarchais, ce Tartuffe de probité, n'est qu'une copie mélodramatique. Le Rodin d'Eugène Sue, pourtant vigoureux, ne garde point le calme sculptural du modèle : il grimace. Il tombe dans la caricature. Bavard, Sardou, Augier ont, tour a tour, dans le Mari à la campagne, Séraphine et Lions et Renards, attaqué le jésuitisme, mais leurs aquarelles ne sont rien à côté du tableau primitif. Le maître hypocrite, c'est Tartuffe.

Chose singulière et fort attristante, voilà Tartuffe redevenu une actualité. Cet homme de bien,

i. Quelqu'un a écrit que Tartuffe a été composé à la prière du grand Condé, qui voulait se venger du P. La Lnaxse. Tartuffe serait un portrait du P. La Chaise. Cela est radicalement faux.

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IOO MOLIERE.

qu'on croyait enterré, se reprend à dire son mot dans les choses temporelles. On pouvait croire qu'il n'était plus rien qu'un type historique appartenant à ce qu'on nommerait volontiers l'archéologie morale, le fantôme d'un temps disparu ; point du tout, il vit encore et toujours. Il prospère, il engraisse, il fait fortune. Il ne se contente plus de se glisser, quémandeur d'amour et de richesses, dans la demeure d'Orgon ; il laisse à de moins ambitieux le soin de ruiner et de sottifier ce bourgeois crédule ; pour lui, ce qui le tente, à l'heure qu'il est, c'est, ni plus ni moins, le gouvernement du monde et la direction des affaires publiques. Il prétend instruire, conduire, former et déformer la nation à son gré, modeler de son coup de pouce dévot la cervelle de l'enfance, tenir la femme sous son pouvoir, et par ces deux puissances faites de faiblesses, — la femme et l'enfant, — guider l'homme à sa fantaisie et faire de la famille ce que bon lui semblera.

Eût-on cru jamais que Tartuffe rentrerait si brillamment et si brutalement en scène, le chapeau sur l'oreille et la menace à la bouche! Tudieu ! comme il a su quitter lestement son allure rampante et douce ! Comme il a jeté au vent son air d'humilité et de caressante piété ! Il semble avoir emprunté maintenant à Torquemada quelque chose de ses allures inquisitoriaies. Il ordonne, peste, tempête et, d'un mouvement sec, trempe son goupillon dans du vitriol pour en asperger le

visage de ses frères, tout en se signant. Molière a raison, je vous jure, et le zèle de ces gens est intolérable à la fin. Quoi! après tant de malheurs subis, d'expériences si douloureuses, lorsqu'il est prouvé que la France n'a dû sa défaite qu'à son ignorance et que le maître d'école allemand a gagné la bataille de Wœrth comme il avait gagné celle de Sadowa, toute une foule de gens ameutés s'obstinent à refuser à notre pays ce savoir qui lui manque, ce besoin de lumière et de science qui le laverait de ses erreurs?

Cela est pitoyable et alarmant. Le moyen âge semble réapparaître aujourd'hui chez nous avec son cortège d'ignorance, de préjugés, de violences et de haines. C'est à se demander si parfois on ne fait pas quelque méchant rêve. Ici, c'est un évêqne intolérant qui secoue la poussière de ses sandales sur une Académie, parce que la compagnie littéraire accueille chez elle un philosophe convaincu dont toute la vie fut vouée aux lettres, à l'étude et à la recherche de la justice. Là, c'est un député halluciné qui demande de vouer la France du xixe siècle au stathoudérat du Christ. « Dorstu content, Voltaire ? » C'est en même temps une Assemblée de législateurs dont l'inexplicable terreur éclate tout à coup à la lecture d'un projet nouveau sur l'instruction primaire. Ainsi, tout progrès paraît effrayant dans ce beau pays de France. Nous semblons condamnés à l'immobilité ou aux lisières à perpétuité.

A nous, Molière J A nous, ce vieux génie narquois et vengeur de la vieille France ! A nous cette humeur satirique des diseurs de bons contes, aïeux et neveux de Rabelais, amis sincères de l'humanité tenue en santé par l'hygiène physique et morale, prêts à dauber sur la moinerie moinillante, bravant le bûcher pour dire la vérité, prenant tous les moyens pour la mettre en lumière, sculptant au besoin leurs protestations railleuses jusqu'au flanc des cathédrales gothiques, répondant à la persécution par la caricature, et n'ayant qu'un but, un désir, une foi : terrasser l'erreur et faire aimer la justice. Il nous faudrait une telle légion de satiriques; le pays s'en trouverait mieux à coup sûr et nous sortirions peut-être de ces ténèbres de plus en plus épaisses dans lesquelles nous nous débattons depuis ce lendemain de brumaire où la France, abdiquant sa liberté et reniant sa tradition, renonça à l'éducation scientifique du xvnie siècle, éducation que nos ennemis ont reçue de nous et perfectionnée après nous.

Le public, en applaudissant Tartuffe, est de cet avis, à coup sûr, et bafoue, dans le faux dévot, les partisans stupides du passé. Quel contraste les idées vraies, solides, humaines, que Molière met dans la bouche de son Cléante, forment avec les dilutions de pensées dont se nourrit, ou plutôt dont meurt notre pays ! Pour faire cesser l'anarchie intellectuelle dont parlait un jour M, Thiers, ou mieux, pour secouer Y anémie intellectuelle

qui nous mine, c'est à Molière, c'est-à-dire à la vérité dans l'idée, à la vigueur dans la philosophie, à la franchise dans la langue qu'il faut revenir, et revenir en hâte. On y reviendra, je gage, et on aura raison. Dans peu de temps, il serait trop tard.

Il est d'ailleurs curieux de voir ce que pensait de Tartuffe un des esprits les plus élevés du xvne siècle : « Je viens de lire le Tartuffe, écrivait Saint-Evremond, c'est le chef-d'œuvre de Molière. Je ne sais pas comment on a pu en empêcher si longtemps la représentation. Si je me sauve, je lui devrai mon salut. La dévotion est si raisonnable dans la bouche de Cléante qu'elle me fait renoncer à toute ma philosophie; et les faux dévots sont si bien dépeints, que. la honte de la peinture les fera renoncer à l'hypocrisie. Sainte piété, que vous allez apporter de bien au mor. :

Tous les esprits de la terre ne sont malheureusement pas des Saint-Evremond, et à côté des dévots il y a des despotes. M. Louis Moland, qui a publié une édition nouvelle de Molière '. a en l'idée de demander à Napoléon Ier lui-même ce

i. L'édition complète, un des hommes les plus remarquables de ce temps, au double point de vue de la science et du caractère, M. Eugène Despois, la prépare depuis plusieurs années pour la magnifique Collection des grands écrivains, entreprise par la librairie Hachette. Il faut attendre ce travail de M. Despois pour ? beaucoup de points, le dernier mot sur Molière.

qu'il pensait de Tartuffe et de l'accès de libéralisme de Louis XIV laissant représenter la pièce. Or voici ce que Napoléon Ier a répondu : « Aprèsdîner, dit l'auteur du Mémorial de Sainte-Hélène, l'Empereur nous a lu le Tartuffe ; mais il n'a pu l'achever, il se sentait trop fatigué; il a posé le livre, et, après le juste tribut d'éloges donné à Molière, il a terminé d'une manière à laquelle nous ne nous attendions pas : « Certainement, a- « t-il dit, l'ensemble du Tartuffe est de main de « maître, c'est un des chefs-d'œuvre d'un homme « inimitable; toutefois cette pièce porta un tel « caractère, que je ne suis nullement étonné que « son apparition ait été l'objet de fortes négocia- « tions à Versailles et de beaucoup d'hésitations « dans Louis XIV. Si j'ai droit de m'étonner de « quelque chose, c'est qu'il l'ait laissé jouer; elle « présente, à mon avis, la dévotion dans des couft leurs si odieuses ; une certaine scène offre une « situation si décisive, si complètement indécente, « que, pour mon propre compte, je n'hésite pas « à dire que, si la pièce eût été faite de mon « temps, je n'en aurais pas permis la représentait tion. »

Cet aveu ne prouve qu'une chose, c'est que l'exjacobin Bonaparte aimait moins la liberté que le roi-soleil et le roi des dragonnades lui-même. Napoléon d'ailleurs, en fait d'art dramatique, préférait V utilitarisme. C'est lui qui disait de l'Hector de Luce de Lancival , piteuse tragédie, à

coup sûr : « J'aime cet Hector, c'est une bonne pièce de quartier général.»

Tandis que les faux monnayeurs en dévotion,

que Louis XIV eut le bon sens de ne pas écouter cette fois, empêchaient Tartuffe de voir la s: Molière tâchait d'exprimer, avons-nous dit, dans une autre pièce qui fut représentée le i<5 février i6Ô"5, quelques-unes des idées qu'il avait mises dans sa pièce un moment interdite. C'est Don Juan dont je veux parler, — Don Juan, une des œuvres les plus curieuses et les plus imprévues de Molière.

Je m'étonne qu'aux heures de lutte entre les romantiques et les classiques, ceux-ci n'aient pas invoqué plus souvent le témoignage de Molière pour prouver que le romantisme (puisque le mot était à la mode) avait toujours existé. Quel drame est plus romantique que Don Juan ou le Festin de pierre? Plus d'unité de lieux ni de temps : des estocades et des évocations, des duels de cavaliers dans les forêts et des apparitions de spectres dans les tombeaux. Le Don Juan de Marana d'Alexandre Dumas est moins « romantique » assurément que le Don Juan de Molière et, en tout cas, il a bien autrement vieilli.

Quel chef-d'œuvre que ce Don Juan ! C'est là que se rencontrent les meilleures inspirations de Molière, les plus charmantes sans aucun doute et à la fois les plus hardies. La variété des scènes, la façon magistrale avec laquelle l'auteur passe

lOG MOLIÈRE.

du plaisant au tragique, puis ramène au rire la comédie qui s'éloigne vers le drame , — et quel drame ! — tout est parfait, tout est achevé. Suprême qualité, en outre : elle est essentiellement moderne, cette pièce vivante, et pour ainsi dire contemporaine. De toutes les pièces de Molière, Don Juan est assurément celle qui convient le mieux à nos goûts et à nos idées. C'est Tartuffe dramatisé. Et ce n'est plus seulement le bon sens qui raille ou s'indigne, il y a là une grandeur véritable, je ne sais quoi de plus profond, un sentiment plus élevé, une conception plus humaine et plus haute.

Partout ailleurs il semble, en effet, que le génie de Molière soit retenu à terre, enchaîné par certaines préoccupations d'une sagesse bourgeoise, ennemi de l'idéal et se moquant de toute chimère, comme Sancho peut railler Don Quichotte. Dans Don Juan, au contraire, les liens sont brisés; Molière a donné comme un coup d'aile et regarde en face les grands problèmes. On devine alors, on sent ou l'on entend dans son rire ou dans sa tristesse passer quelque chose de supérieur, de shakspearien. Ce n'est plus seulement Sganarelle qui s'agite aux côtés de son maître, lançant ses lazzis pour égayer le parterre ; c'est le bon sens pratique, la croyance aveugle, la superstition regardant le doute avec de gros yeux effarés. Maître sceptique et valet crédule deviennent aussitôt la personnification des deux sentiments qui

divisent le monde, et la comédie, cette fois, nous présente, dans leur antagonisme éternel, les deux types de l'ignorant que son ignorance charme, qui s'y complaît, qui s'y carre, et du chercheur que le doute accable, torture et finira par tuer.

Il était écrit que Don Juan serait le grand fascinateur. Il a séduit le génie lui-même. De Tirso de Molina à Musset, en passant par Molière et Mozart, il a arrêté, fixé l'attention de tous les créateurs et de tous les critiques. Il est comme un Sphinx moral que chacun veut deviner, ou du moins étudier. Mais le plus complet de ces don Juan est, à mon avis, celui de Molière. C'est qu'il n'est pas seulement Don Juan le coureur de ruelles et l'aventurier d'amour, mais encore le libre esprit, l'esprit fort, le libertin, comme on disait alors. Il semble en effet que ce type légendaire ait tourné dans la main de l'ouvrier. Molière, auteur dramatique, se proposait simplement d'écrire une pièce intéressante, curieuse et dramatique, mais le philosophe a prêté, je pense, un peu de ses idées à ce personnage qu'il fait beaucoup aimer tout en le faisant beaucoup haïr.

Je suis persuadé que Molière avait une certaine affection pour son héros; nous le saunons au juste, si Molière avait commenté son œuvre, si nous avions des lettres de lui comme nous en avons de Goethe et de Schiller. En tout cas, si dans Don Juan le débauché nous irrite, ie fort esprit, il faut bien l'avouer, nous attire. Il y a en

lui du suborneur vulgaire quand il se trouve face à face avec dona Elvire; mais comme son audace grandit devant la statue du Commandeur! Et comme on lui sait gré de feindre l'hypocrisie pour la peindre avec une telle haine et un tel mépris! Il prend le masque de Tartuffe, ce don Juan, et le met sur son visage comme pour en montrer la laideur. Et quels contrastes ! Tout à l'heure, bas et répugnant comme le Lovelace de Richardson, le voilà lier et révolté comme le Satan de Milton. Il tend sa main à la main de marbre sans une émotion, sans un tremblement, et il me semble l'entendre murmurer comme un autre Ajax : J'en échapperai malgré les dieux.

C'est ce côté courageusement altier qui nous plaît dans Don Juan. On lui pardonnerait volontiers d'éconduire M. Dimanche quand on se souvient de sa rencontre avec le Pauvre. Quelle admirable scène que celle-ci et qu'elle éclaire d'un jour puissant le génie de Molière ! C'est véritablement là qu'il nous apparaît comme un précurseur, et c'est l'honneur éternel de cet homme d'avoir prononcé le premier ce grand mot d'humanité, qu'on proscrivait alors, nous l'avens montré, et qui est ou qui s:ra le mot d'ordre moderne.

« Va, va, dit Don Juan en jetant son louis d'or au pauvre, je te le donne par amour de l'humanité ! »

Quand on rencontre un trait pareil dans une œuvre passée, on s'arrête un moment, comme on

ferait halte sur une route, devant quelque poteau indiquant une étape nouvelle.

Humanité! Le mot est dit et dès lors n'a plus qu'à passer de bouche en bouche, en attendant cette heure si lente à venir où il pénétrera dans tous les cœurs.

Mais quoi ! cette pièce de Don Juan est ainsi remplie de traits qui sont comme des cris jetés à l'avenir. Nous poussons parfois un peu trop loin le goût des comparaisons et volontiers nous faisons crédit à nos aïeux des passions qui nous agitent. Nous aimons à retrouver en eux des allusions et comme des citations à l'appui de nos propres idées. C'est ainsi que nous ferions volontiers un républicain de La Fontaine, le fabuliste, et un conventionnel du grand Corneille. Il y a un peu et beaucoup d'exagération, sans doute, dans cette façon de raisonner et de traiter les questions littéraires, mais il y a pourtant aussi une grande part de vérité. A de certains moments, Molière sent passer à côté de lui, — ■ comme ces parfums de soufre qui disent l'orage, — des odeurs d^ révolution, et cela particulièrement dans Don Juan.

Si Don Juan libre penseur est sympathique, en etfet, Don Juan hypocrite, Don Juan faux dévot, est singulièrement haïssable, Don Juan grand seigneur est souverainement méprisable. Perdu de dettes, sans honneur et sans foi, il traîne misérablement une misérable vie. C'est à lui, c'est à

MOLIKRE.

propos de lui que Molière fera dire : « Et qu'avez-vous fait pour être gentilhomme ? Croyezvous qu'il suffise d'en porter le nom et les armes, et que ce nous soit une gloire d'être sorti d'un sang noble quand nous vivons en infâmes? Non, non, la naissance n'est rien où la vertu n'est pas. »

Ne dirait-on point un de ces vers-maximes que Voltaire introduisait dans ses tragédies, comme des engins de guerre ? Ce fut une date que cette première représentation de Don Juan, où un acteur put dire une telle vérité à la face de ce public de gentilshommes. Regnard devait plus tard fouailler gaiement le marquis et lui faire danser sa sarabande : « Allons, saute, marquis! » Molière, plus vigoureux, lui arrachait son titre et le souffletait de son blason.

Aussi bien Molière devait-il payer cher de telles audaces. La comédie de Don Juan n'était pas représentée depuis six semaines qu'un certain de Rochemont, dans lequel on a voulu voir un avocat au Parlement, et que M. P. Lacroix nous dénonce comme le curé d'une paroisse de Paris *, publiait un pamphlet odieux dans lequel il attaquait à la fois Tartuffe et le Festin de Pierre, demandant à

i. Voyez les Observations sur le Festin de Pierre, par de Rochemond, dans la Collection Moliéresque du bibliophile Jacob (tirée seulement à ioo exemplaires numérotés).

peu près pour Molière ce que demandait aussi le curé P. Roulés, c'est-à-dire le fagot.

La lecture de ce pamphlet de Rochemont, qui mérita d'être appelé en 166$ le bras droit des Tartuffes, indigne et fait sourire à la fois. L'auteur y parle de la douleur d'un chrétien « en voyant le théâtre révolté contre l'autel, la Farce aux prises avec l'Evangile, un comédien qui se joue des mystères, et qui faict raillerie de ce qu'il y a de plus sainct et de plus sacré dans la religion. »

Cependant, ce M. de Rochemont consent à trouver à Molière quelque chose de galant :

« II faut tomber d'accord, dit-il, que s'il réussit mal à la comédie, il a quelque talent pour la farce, et quoyqu'il n'ait ny les rencontres de Gaultier Garguille, ny les impromptus de Turlupin, nv la bravoure du Capitan, ny la naïveté de la Jodelet, ny la panse du Gros-Guillaume, ny la science du docteur, il ne laisse pas de plaire quelque fois, et de divertir en son genre. »

« II parle passablement françois, ajoute l'auteur des Observations, il traduit assez bien l'italien et ne copie pas mal les autheurs. Comme acteur. Molière a bien de l'adresse ou du bonheur de débiter avec tant de sticce^ sa fausse monnaye et de duper tout Paris avec de mauvaises pièces. »

D'ailleurs, « s'il n'en eust voulu qu'aux petits pourpoints et aux grands canons, il ne meriteroil

pas une censure publique et ne se seroit pas attiré l'indignation de toutes les personnes de piété ; mais qui peut supporter la hardiesse d'un farceur qui fait plaisanterie de la religion? »

Plus loin, le pamphlétaire hausse le ton et ne craint pas d'écrire : « 77 faut avouer que Molière est luy même un Tartuffe achevé. »

« La naïveté malicieuse de son Agnès, dit-il encore, a plus corrompu de vierges que les écrits les plus licencieux. Mais qu'est cela? avec Don Juan, il vient d'avoir l'audace de faire monter l'athéisme sur le théâtre. Et pourquoi? par pure idée de lucre. »

« Son avarice ne contribue pas peu à réchauffer sa veine contre la religion. Je connois son humeur, il ne se soucie pas qu'on fronde ses pièces, pourveu qu'il y vienne du monde. »

H:ias! ces injures ne seraient rien, et encore un coup feraient sourire, s'il n'y avait pas eu alors un réel danger pour Molière dans ces perfides accusations. N'oublions pas que trois ans avant la représentation du Festin de Pierre, un poëte, Claude le Petit, avait été condamné a être brûlé pour avoir fait des vers impies et avait péri sur le bûcher, en place de Grève. Molière ne dut qu'à la protection de Louis XIV de résister à ses ennemis et de pouvoir faire entendre son Tartuffe. C'est une gloire pour le grand roi d'avoir su du moins protéger ce fier génie, lui qui exilait Vauban, et on peut dire, en parlant du despote qui

consentit aux dragonnades et donna ainsi à la Prusse les meilleurs des enfants protestants de la France :

— Il lui sera beaucoup pardonné, parce qu'il a beaucoup aimé Molière.

'est une question curieuse et intéressante à résoudre que celle de savoir si Molière fut un bon comédien. La question est à peine faite, d'ailleurs, qu'elle se trouve résolue. Tous les contemporains, voire les ennemis, s'accordent à reconnaître que Molière fut un comédien excellent. On le trouvait cependant inférieur dans les rôles tragiques, et même exécrable dans les personnages de la tragédie; mais M. Régnier, Féminent comédien, nous faisait remarquer avec beaucoup de justesse qu'il doit y avoir là exagération, car Baron, le premier des grands acteurs tragiques français, j'entends le le premier en date, était élève de Molière. Sans doute, le jeu de Molière, qui devait avant tout s'attacher au naturel (nous le verrons tout à l'heure), semblait fort inférieur à des spectateurs habitués à la boursouflure et aux gestes pompeux des Montdori et des Beauchâteau. « Mais, comme dit Molière dans sa Critique de l'Ecole des femmes, il est bien plus aisé de se guinder sur de grands sentiments, de braver en vers la Fortune,

accuser le Destin, et dire des injures aux dieux, que d'entrer comme il faut dans le ridicule des hommes et de rendre agréablement sur le théâtre les défauts de tout le monde... C'est une étrange entreprise que de faire rire les honnêtes gens. » Ce qu'il dit là de la tragédie en général, il le pensait, sans doute, de la façon même de jouer la tragédie. Ses rivaux devaient être plus ronflants; il était, lui, plus naturel.

Ce qui est fort imprévu, c'est que Shakspeare, l'acteur-auteur, devait avoir les mêmes qualités que Molière, en tant que comédien.

On n'a point, il est vrai, pour Shakspeare, les documents et les données que Ton possède pour Molière; mais il est évident qu'en tenant compte de l'état d'enfance, de balbutiement, où se trouvaient la mise en scène — et le jeu des acteurs aussi, sans doute, — du temps de Shakspeare, l'auteur d'Othello devait être un comédien de talent. On le trouvait surtout admirable dans l'Ombre du père d'Hamlet, et, à dire vrai, il ne faut pas être médiocre pour interpréter un tel personnage. Toujours estil que, pour Shakspeare comme pour Molière, l'idéal rêvé était le naturel. Il est fort intéressant, pour preuve à ce que j'avance, de comparer justement les conseils que Molière donne aux comédiens dans V Impromptu de Versailles à ceux que donne Shakspeare à ses acteurs, au troisième act^ d'Hamlet. Ce sont les mêmes idées, exprimées de façons différentes

1 1 6 M U L I È R li .

. Molière déteste le ton outré, les postures exagérées, les temps d'arrêt qui attirent l'approbation cl font faire le brouhaha. Shakspeare s'élève de même contre les bourreaux des vers et les déclamateurs à allures boursouflées :

« Dites ce discours, je vous prie, comme je l'ai prononcé devant vous, recommande Hamlet à ses comédiens ; dites-le en le laissant légèrement courir sur la langue; mais, si vous le déclamez à plein gosier, comme font tant de nos acteurs, j'aimerais autant que mes vers fussent hurlés par le crieur de la ville. N'allez pas non plus trop scier l'air en long et en large, avec votre main, comme cela; mais usez de tout sobrement, car dans le torrent, dans l'orage de votre passion, vous devez encore garder une modération qui puisse lui donner une certaine douceur. Cela me navre d'entendre un robuste gaillard, chargé d'une perruque, déchiqueter une passion, la déchirer, la mettre en haillons pour fendre les oreilles du parterre, qui n'aime d'ordinaire qu'une absurde pantomime ou quelque chose de très-bruyant. »

Ainsi, pour ces deux hommes, l'Anglais du xvie siècle et le Français du xvue siècle, le but est le même, le but du théâtre est de présenter, comme dit Shakspeare, un miroir à la nature. Shakspeare raille les comédiens de son temps, qui se carraient et beuglaient. Molière se moque de ce roi bien entripaillé qui fait ronfler les hémistiches. Que devient ainsi la théorie émise récemment par M. Victor

Hugo, qui veut qu'on admire surtout dans Shakspeare ou dans Eschyle en particulier, et dans le génie en général, la monstruosité?

Les monstruosités de Shakspeare tiennent à son temps; son génie tient à lui-même et à son respect de la nature.

Molière donc était fort bon comédien et avait sur son art des idées tout à fait sensées et tout à fait justes. Certes, il n'était pas homme à ne pas appliquer ses théories, et on devait s'attendre à ce qu'il eût pour lui-même les sévérités qu'il avait pour les autres. « Ah! le chien! Ah! le bourreau ! » s'écriait-il un jour, parlant à Champmeslé dans les coulisses de son théâtre, tandis qu'un de ses comédiens ccorchait Tartuffe sur la ! : avait fait de longs efforts pour se débarrasser d'une certaine volubilité de la langue qui affectait son débit lorsqu'il avait abordé le théâtre. Il s'était donc volontairement imposé une sorte de hoquet, dont parlent tous ses contemporains, et qui lui servait à scander sa phrase, à se contraindre luimême à un débit moins précipité. Le vi:ux comédien Marcel a donné à La Martinière maintes traditions sur le jeu de Molière, et c'est lui qui nous apprend, par exemple, que Molière « entrait dans tous les détails de l'action, » c'est-à-dire qu'il n'oubliait ni un tic, ni une ride, ni un geste, u II est vrai, ajoute-t-il, qu'il n'était bon que pour représenter le comique. )> C'est toujours le même reproche, celui qu'on a adressé au théâtre de

Molière lui-même, Molière bon pour la farce, comme dit Schlegel. A quoi Molière eût pu répondre, comme il le faisait aux Schlegel de son temps :

— Que voulez-vous? Il faut que je parle à une foule de peuple et à peu de gens d'esprit !

Les ennemis de Molière lui donnaient ainsi des conseils sur la façon dont il devait jouer ses personnages, et toujours ce reproche de ne savoir jouer que le comique revient sur l'eau :

Fais toujours le docteur ou fais toujours le drille,

lui dit-on.

Ou bien encore :

Tu ne naquis jamais que pour faquiniser; Ces rôles d'amoureux ont l'action trop tendre.

Il s'ensuit que Molière n'était excellent que dans les rôles de laquais, et pourtant il a joué bien des rôles dans son répertoire. On peut dire, jusqu'à un certain point, qu'il y a rempli les meilleurs rôles. Vo:'ci d'ailleurs la liste des personnages représentés par Molière dans ses comédies i :

Le Barbouillé dans la Jalousie du Barbouillé. Sganarelle dans le Médecin volant.

Mascarille dans YEtourdy.

Albert dans le Dépit amoureux.

i. Voyez le livre de M. F. Hillemacher sur la Troupe de Molière.

Masciriile dans les Précieuses ridicules.

Sganarelle dans Sganarelle.

Don Garcie dans Don Garcie de Xavarre.

Sganarelle dans V Ecole des maris.

Érasîe dans les Fascheux.

Arnolphe dans l'École des femmes.

Molière dans l'Impromptu de Versailles.

Sganarelle dans le Mariage forcé.

Moron dans la Princesse d'Elide.

Lyciscas dans hs Plaisirs de l'Isle enchantée.

Sganarelle dans Don Juan.

Sganarelle dans l'Amour médecin.

Alceste dans le Misanthrope.

Sganarelle dans le Médecin malgré lui.

Lycarsis dans Mélicerte.

Lycas dans la Pastorale comique.

Dom Pèdre dans le Sicilien ou l'Amour peintre.

Orgon dans Tartuffe.

Sosie dans l'Amphitryon.

Harpagon dans l'Avare.

George Dandin dans George Dandin.

Pourceaugnac dans M. de Pourceaugnac.

Clitidas dans les Amants magnifiques.

M. Jourdain dans le Bourgeois gentilhomme.

Zéphire dans Psyché.

Scapin dans les Fourberies de Scapin.

Un pâtre dans la Comtesse d'Escarbagnas ( divertissement).

Un Turc dans la Comtesse d'Escarbagnas (divertissement).

Chrysale dans les Femmes savantes.

Argan dans le Malade imaginaire.

Au dire de ses ennemis, Molière ne valait ni Gros-Guillaume, ni Gauthier-Garguille, ni Turlupin, ni le tragique Belle-Rose, ce qui me paraît d'une exagération absurde. Ses acharnés adversaires ne peuvent point, d'ailleurs, contester son succès, qui était fort grand; — mais, ajoute bien vite l'un d'eux :

C'est-à-dire fort grand dans les pièces pour rire Moyennant que le drosle en soit pourtant l'autheur, Car aux pièces d'autruy, je suis son serviteur! De sa vie, il n'entra dans le sens d'aucun autre !

Je ne sais si le reproche est bien grave pour le mérite de Molière. Il prouve simplement qu'il lui fallait être profondément convaincu pour être bon comédien, et je ne vois pas ce qu'il y a là de fort damnable.

Il jouait d'ailleurs assez souvent dans les pièces des autres, et l'on connaît cette anecdote où, dans certaine pièce, Don Qiiixote, de je ne sais quel auteur, Molière, jouant Sanche et, dans la coulisse, monté sur un âne qu'il avait peine à maîtriser, s'écriait : « Baron, La Forêt, à moi ; ce maudit âne veut entrer! » Je m'imaginerais d'ailleurs Molière jouant avec plus de talent le maigre chevalier de la Manche que le gros Sancho, rieur et satisfait.

Une chose à noter, c'est que Molière était excel-

]ent pour contrefaire et, comme on dirait aujourd'hui, imiter les acteurs. Il y a. au théâtre, des comiques dont la spécialité consiste à parodier agréablement leurs camarades. Molière, précisément, était de ceux-là. Il se plaisait à le faire, à dîner, au dessert, entre amis, ou chez les grands seigneurs, ses hôtes. Dans l'Impromptu de ï'ersailles, sans aller plus loin, on le voit contrefaire tour à tour Montfleury et MUe de Beauchâteau, comédiens tous deux de l'hôtel de Bourgogne. Dans un pamphlet (de Villiers, sans doute), la Vengeance des marquis ou Réponse à l'Impromptu de Versailles ( 1664.), nous voyons que Molière — l'auteur l'appelle Alcipe — prend la défie Montfleury et retrace en quelques lignes le portrait ou le portrait-charge, pour mieux dire, de Molière acteur.

« Il souffle et il escume bien; il a trouvé le secret de rendre son visage bouffi... Pour le contrefaire, il n'y a qu'à se boursouffler. C'est ainsi qu'il joue lorsqu'il contrefait les autres. »

Molière avait une fa;on personnelle de marcher en dressant la hanche : « Examinez bien cette hanche, ajoute fauteur de la Vengeance des marquis... Il récite encore quelquefois ainsi en croisant les bras et en faisant un hoquet à la fin de chaque vers. » Voilà ce hoquet qui se changeait parfois en toux; nous l'avons vu dans Y Avare.

M. Soleirol, dans son livre, Molière et sa Troupe, nous a donné deux gravures représentant

Molière en costume de théâtre : dans le premier de ces portraits (daté de 1658), Molière, couronne en tête, la barbe entière, est représenté dans le rôle de Vulcain; dans l'autre, daté de 1668, Molière, les cheveux longs, la petite moustache aux lèvres, est représenté dans le rôle d'Harpagon. Les gravures sont médiocres, mais d'un intérêt capital, absolument comme le livre si complet de M. Soleirol lui-même.

Molière ne se contentait point d'imiter les acteurs, ses rivaux; il avait une certaine habileté pour le pastiche et prenait un certain plaisir à parodier les poètes prétentieux de son temps. Ce malheureux Benserade, qu'il parodia tout vif de la sorte, en savait quelque chose. Molière d'ailleurs ne lui donnait qu'un prêté pour un rendu. Au dire de l'auteur de la Vie de Benserade, Molière ayant composé une sorte de romance où se trouvaient ces deux vers :

Et tracez sur les herbettes L'image de vos chansons !

Benserade se mit à rire :

— Par Dieu, dit-il, il serait plus logique d'écrire :

Et tracez sur les herbettes L'image de vos chaussons !

Le trait fut sensible à Molière qui s'en vengea gaiement en faisant du Benserade.

Ces minces vengeances de Molijre sont peu de chose à côté des satires empoisonnées qu'on décochait contre lui. Il y avait d'abord les injures personnelles, comme cette pipe à fumer qu'on lui jeta à la tête un jour qu'il jouait la comédie. Il y avait aussi les injures morales, plus insolentes et plus cruelles, parce qu'elles atteignaient plus encore Vhomme quzVacteur. Dans un des pamphlets qu'il inspira à ses envieux, on voit ce malheureux Elomire traîné et battu, et on se moque de lui en lui rejetant au nez le mot de Tartuffe : « le pauvre homme! » Cependant quelqu'un, pris de pitié, s'écrie :

S'il en mouroit?

— Et un autre aussitôt :

Qu'importe ! il meurt bien d'autres foux !

Ainsi, on offre à MoliJre le choix entre le bûcher et le cabanon. Molière souffrait, mais haussait les épaules et continuait à « amuser les honnêtes gens. »

Pendant ce temps, l'envie continuait à l'accabler de ses satires. Une comédie, jouée en 1669, au théâtre du Marais ou à l'hôtel de Bourgogne, — on n'en est point certain, — la Critique du Tartuffe, disait tout net :

Molière à son bonheur doit tout son avantage!

Il ne manquait plus à la haine et à la jalousie que d'accuser Molière d'être un homme heureux

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