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Molière, « l'homme du monde qui travaillait avec le plus de difficulté, » nous disent Vinot et Lagrange, et qui avait tout prêts, un an à l'avance, les Divertissements qu'on lui demandait à l'improviste, maniait avec plus de facilité la parole que la plume, et, chose à noter et fort curieuse, il n'était point rare qu'il fît précéder ses pièces d'une sorte d'explication verbale par laquelle il entretenait les bonnes relations avec le public1. Il aimait à parler, non pour le plaisir de prendre la parole, mais pour bien faire entendre son idée ; et il est, je pense, assez étrange,- de faire cette découverte que Molière fut le premier conférencier.
Oui, c'étaient de véritables conférences que ces causeries où Molière commentait et défendait ses propres pièces. On l'avait vu, lorsqu'il joua pour la première fois devant le roi, prendre la parole pour faire excuser par la noble assemblée les façons un peu campagnardes,, rurales, dirait-on aujourd'hui, des débutants. On le revit plus d'une fois renouveler devant le public des conférences analogues à celle qu'il avait faite devant le roi. C'est ainsi que le Mercure galant de 1672 (t. I, p. 207) nous montre Molière venant, deux jours avant la représentation des Femmes savantes, se défendre
1. « Il aimoit à parler en public, il n'en perdoit jamais l'occasion, jusques-là que s'il mouroit quelque domestique de son théâtre, ce lui ctoit un sujet de haranguer pour le premier jour de comédie. >• (Marcel.')
contre le bruit qui courait que Trissotin était le portrait du poëte Cotin.
« Une querelle de l'autheur, il y a environ huit ans, avec un homme de lettres qu'on prétend être représenté par M. Trissotin, dit le Mercure, a donné lieu à ce qui s'en est publié. Mais Molière s'est suffisamment justifié de cela par une harangue qu'il fit au public deux jours avant la première représentation de sa pièce. Et puis ce prétendu original de cette agréable comédie ne doit pas se mettre en peine, s'il est aussi sage et aussi habile homme que l'on dit, et cela ne servira qu'à faire éclater davantage son mérite *. »
1. Le Mercure galant, soit dit en passant, se montre fort aimable pour cette comédie des Femmes savantes, qui a valu à Molière le reproche d'avoir attaqué les femmes intelligentes et supérieures : « Jamais, dans une seule année, dit le Mercure, l'on ne vit tant de belles pièces de théâtre, et le fameux Molière ne nous a pas trompés. Il y a, au troisième acte, une querelle entre M. Trissotin et un autre qui divertit beaucoup. »
Les pièces de Molière n'obtenaient guère d'ordinaire leur succès qu'à la longue. Celle-ci fut applaud: . premier jour.
En dépit du Mercure galant et de la conférence de Molière, on ne peut nier que l'abbé Cotin ne soit l'original de Trissotin. Dans la satire que Cotin composa contre Boileau pour le pâtissier Mignot, Y empoisonneur le plus habile du monde, au dire de Despréaux, l'abbé se laissa aller à traiter Molière de Tur lupin « jouant du nez et faisant des grimaces pour servir de compère au bateleur Despréaux. » Molière, quoi qu'il en ait dit avant la re-
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Ainsi, Molière conférencier égalait Molière comédien. Encore un coup, ce n'était pas le goût des discours et le prurit de la langue qui poussaient Molière à parler en public, mais l'âpre besoin d'expliquer ses idées et son but. Il tenait les harangueurs pour peu de chose, si j'en juge par le mot qu'il dit, un jour que l'avocat Fourcroi, bruyant et infatigable, discutait devant lui avec Boileau Despréaux, dont la voix était faible et aiguë :
« Ah! bon Dieu, dit Molière, en montrant Fourcroi, qu'est-ce que la raison avec un filet de voix contre une gueule comme celle-là? »
Mais Molière savait aussi de quel prix est la voix qui enseigne, commente, explique, persuade.
présentation, se vengea de Charles Cotin en mettant en scène certaine querelle, célèbre d.ms les ruelles, que Cotin avait eue avec Ménage ; poussant plus loin la satire, l'auteur des Femmes savantes alla jusqu'à reproduire un sonnet célèbre de Cotin, le Sonnet à Mademoiselle de Longueville, à présent duchesse de Nemours, sur la fièvre quarte .(Œuvres meslées, édit. de 1659, 2e partie, pages 78-79) :
Votre prudence est endormie De traiter magnifiquement Et de loger superbement Votre plus cruelle ennemie...
Le madrigal sur un carosse amarante est aussi de Cotin et non de Molière. — La postérité, malgré la déclaration de l'auteur de la comédie, a confondu Cotin avec Trissotin.
M OIIÈR E CO M EDI! 1^7
De là celte habitude des oraisons et, je le répète, des conférences. Comédien, on disait de lui qu'il savait faire jouer jusqu'aux enfants (le Malade imaginaire) et qu'il ferait, s"il le fallait, jouer jusqu'à des fagots. Orateur, il devait avoir beaucoup de prise sur le public par ce charme souffrant et musical de sa voix de malade.
« Bref, conclut La Martinière, dans les intéressantes additions qu'il mit aux biographies de Vinot et Lagrange, et de Grimarest l, Molière a été pour le comique ce que Corneille a été pour le tragique; mais Corneille a vu, avant de mourir, un jeune rival lui disputer la première place, et faire balancer entre eux le jugement du parterre. Molière n'a encore eu personne qu'on puisse lui comparer. (Ceci était écrit en IJ45 et reste vrai en iS~3.) On a reproché à Moiière qu'il donnait des farces pour des comédies ; et ceux qui examinent si une pièce qui les fait rire est dans toute la rigueur des règles voudraient que tous ses ouvrages fussent aussi justes et aussi travaillés que le Misanthrope et le Tartuffe; mais ils ne font pas assez de réflexion sur la nécessité où était l'auteur de faire subsister une troupe fort nombreuse. Il fallait ménager un peuple qui apportait l'argent nécessaire pour l'entretien de tant de personnes, et qui fournissait abondamment aux grands frais des
i. Il faut consulter aussi les Hommes illustres de Ch. Perrault, l'auteur des Contes, et le Dictionnaire de Bavle (t. IV).
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représentations. C'est à la faveur de ces sortes de compositions que le gros des spectateurs avait pris goût pour l'auteur, et plus de gens vont à la comédie pour rire qu'il n'y en a pour admirer. »
Certes. Et Molière, directeur et comédien, sacrifiant parfois à ce que ses ennemis appelaient les turlupinades, est autrement excusable que les faiseurs d'aujourd'hui, entrepreneurs de succès, qui n'ont d'autre troupe à nourrir que leurs appétits personnels et qui cependant flattent le public dans ce qu'il a de bas et de niais, oubliant ainsi que le talent et le génie sont faits pour guider la foule et non pour la suivre en esclaves bien rentes et bien repus.
Tel fut chez Molière le comédien, celui qu'on bafoua avec tant de haine, mais aussi celui qu'un ontemporain, l'auteur du Livre sans nom (publié à Lyon, chez Baritel l'aîné, MDCCXI ), plaçait déjà, presque au lendemain de la mort du pauvre grand homme, au rang des poètes immortels.
En effet, dans ce livre précieux, lorsque Eaque et Radamante, les juges infernaux, devant qui tous les personnages de Molière, entre autres un Limosin, viennent se plaindre et réclament contre le malheureux un bannissement de six cents ans aux Enfers, et que les juges demandent où loge Molière : — « A l'auberge des Poètes, est-il répondu, avec Térence et Plaute ! »
La postérité n'a pas mieux dit.
es pages ne sont point — ai-je besoin de le dire à présent? — une biographie suivie de Molière, mais une suite d'études assez curieuses, croyons-nous, et faites d'après des documents certains. On a souvent dit que Molière avait été cruellement, brutalement attaqué, mais on n'a point cité d'ordinaire les attaques et les injures. Elles valaient cependant d'être recueillies, ne fût-ce que pour inspirer à toute âme l'horreur et le dédain de ces calomnies qui, devant l'avenir, ne souillent jamais que ceux qui ont osé s'en faire une arme contre le talent ou la probité.
M. P. Lacroix a réuni dans une suite précieuse de petits livres, la Collection Moliéresque, fort difficile à compléter aujourd'hui, la plupart de ces pamphlets qu'il a fort obligeamment mis à notre disposition. Ils forment l'une des parties intéressantes de cette Bibliothèque Moliéresque, collection
unique peut-être et que conserve M. Ed. Thierry dans un des cabinets de la Réserve de la Bibliothèque de l'Arsenal. On éprouve une certaine tristesse à feuilleter ces pages vénéneuses et à se dire que chacun des traits empoisonnés qu'elles contiennent allait frapper le pauvre Molière en plein cœur. Que la haine et l'envie peuvent forger de méchancetés !
Tant de fiel entre-t-il dans l'âme d'un dévot?
s'écriait Molière. Il aurait pu ajouter : d'un dévot et d'un lettré de bas étage. Les lettres font crever une vésicule particulière dans la poitrine de l'homme lorsqu'elles ne le grandissent et ne l'épurent pas.
D'ailleurs, aux envieux et aux impuissants, il faut bien un prétexte pour passer à la postérité ; ce prétexte, c'est la calomnie ! Qui se souviendrait de Jaulnay, de B. de Somaize, de Roulés, de Le Boulanger de Chalussay, si Molière n'avait pas emporté ces haineux et médiocres personnages dans le rayonnement de sa gloire et comme on emporterait un insecte sur son manteau?
Un des pamphlets les moins odieux, et pourtant les plus amers, qu'on ait publiés sur Molière, c'est le Mariage sans mariage du comédien Marcel, représenté sur le théâtre du Marais en 1671. Ce Marcel, d'abord fort lié avec Molière, se réconcilia avec lui depuis la représen-
tation du Mariage sans mariage, à en juger par les épitaphes louangeuses qui parurent, signées de ce nom Marcel, après la mort du grand comique. Dans ce Mariage sans mariage1, Fauteur nous avertit que le héros ressemble beaucoup à l'original sur lequel il a copié les brusqueries d'Anselme et ses extravagances. Cet Anselme, marchand enrichi, est une sorte de Sganarelle de YEcole des maris. Son cas est grave : il est «impuissant » ; or il est indiqué dans le livre de la Fameuse comédienne que Molière était parfois affligé de ce malheur. L'Isabelle du Mariage sans mariage serait donc Armande Béjart. C'était peut-être là son nom de théâtre, outre ce nom romanesque de Grésinde — dont elle s'était affublée — ou parée. Clotaire, ami d'Anselme, et épris d'Isabelle, nous représenterait Baron, ce petit Baron que Molière avait adopté et qu'il aimait comme un fils :
Quoique depuis six ans que, voyageant tous deux, D'une forte amitié nous serrasmes les nœuds, Il m'ait toujours traité comme son propre père...
On reconnaît, çà et là, plus d;un trait du caractère de Molière. Par exemple, Isabelle se plaint que son mari ne croit pas à la vertu des femmes :
Pour leur commun malheur il s'est mis dans la teste Qu'à moins que de l'espreuve, il n'en est point d'honneste.
i. Publié d'après l'édition de Paris, 1670./. Gay el fils (Turin, 1869).
Et Marcel fait redire à son Anselme ce vers de Molière tout entier et très-exactement cité :
La femme est, sans mentir, un fâcheux animal.
Les infortunes conjugales de Molière forment d'ailleurs le fond ordinaire des pièces dirigées contre l'auteur de VÉcole des maris. Un ennemi violent, Boudeau de Somaize, dans sa comédie des Véritables Précieuses (Jean Ribou, 1660), se moque de Molière, qu'il ridiculise sous le pseudonyme de Mascarille. Molière le força même à supprimer certain passage de la mort de Lussetu-cru qu'il montrait lapidé par les femmes.
Un autre pamphlet, plus violent, en réponse au Cocu imaginaire (joué le 18 mars 1660), ce fut la Cocue imaginaire. Le privilège est daté du 25 juillet 1660.
L'auteur, faisant allusion à Molière, écrit qu'il « cache sous une fausse vertu tout ce que l'insolence a de plus effronté. »
« Il s'érige, ajoute-t-il, en juge et condamne à la berne les singes, sans voir qu'il prononce un arrest contre luy, en le prononçant contre eux, puisqu'il est certain qu'il est singe en tout ce qu'il fait. » C'est là qu'on trouve que Molière a copié les Précieuses de M. l'abbé de Pure, jouées aux Italiens, qu'il a acheté de la veuve les Mémoires de Guillot- Gorju, et qu'il en a tiré toute sa gloire! Et l'auteur reprend, après Molière, restitue le vrai langage
des Précieuses et nous parle de «l'agrément donné entre les deux sœurs (le lavement) ; et de la volupté de l'amour permis (le mariage). » Mais là n'est pas le but de sa pièce ; ce but est de salir Molière. Ce fier et hautain poëte, son rival nous le montre quémandant et intriguant : « il a tiré des limbes son Despit amoureux à force de coups de chapeau et d'offrir les loges à deux pistoles. ;> Dans la mort de Lusse-tu-cru, Lusse-tu-cru parlait, au rire de tout le parterre, de sa femme « acariâtre et gueuse de vertu. » Ainsi, la Béjart elle-même n'était pas épargnée.
Pauvre Molière! Mais ce n'est point tout. Voici un pamphlet encore, la Guerre comique ou la défense de l'Ecole des femmes, par le sieur de la Croix (Paris, 1664.), et Molière, sous le nom d'Alcidor, y est ainsi peint, en deux traits :
« Il lit tous les livres satyriques, il pille dans l'italien, il pille dans l'espagnol, et il n'y a point de bouquin qui se sauve de ses mains. Il prend dans Boccace, dans Douville, et son Escole des femmes n'est qu'un pot pourry de la Précaution inutile et d'une histoire de Straparolle. »
Ce reproche de pillerie, on l'adresse souvent à Molière. Un autre de ces pamphlets dit que, si un tailleur lui faisait un habit, il le devrait composer des vêtements de Scaramouche et de Turlupin, auxquels, en vrai Arlequin, il empruntait pour se vêtir.
Quelle attitude, cependant, gardait Molière
devant toutes ces attaques? Il faisait contre mauvaise fortune bon cœur et répondait avec esprit à ces sottises. On trouve dans une pièce de Chevalier, comédien du théâtre du Marais, les Amours de Calot in (1663), la trace de cette anecdote qui nous représente Molière allant bravement assister, devant la foule assemblée, aux pièces dirigées contre lui. C'est ainsi qu'on le vit s'asseoir, en plein théâtre, parmi les marquis, à une représentation du Portrait dupeintre, où Boursault raillait Y Ecole des femmes, et soutenait avec plus ou moins d'esprit que cette comédie était une tragédie, et la preuve c'est que « le petit chat y était mort. » Chevalier nous apprend même que Molière eut le bon esprit de trouver la plaisanterie charmante.
Quelqu'un lui demanda : « Molière, qu'en dis-tu? — Admirable, morbleu, du dernier admirable! »
Ce Chevalier, qui n'est point, comme il dit, de ces fous qui haïssent Molière, nous donne le secret de l'acharnement de certaines gens contre l'auteur de l'École des femmes. Pure affaire dj boutique, pour parler vulgairement. Molière aux yeux de ses rivaux avait trop de succès.
Ce diable de Molière entraîne tout chez lui'.