‹ Molière; la critique idéale et catholiqueChapitre 10 sur 36 · TROISIÈME COURS · texte numérisé non relu

TROISIÈME COURS

L'Avare (1669) (1).

On ne peut calomnier les avares ; ils sont capables de tout. L'un d'eux ,

.... Le plus avare homme de Rennes Mourut tout exprès , le dernier jour de Tan , Pour ne pas donner des étrennes.

Un autre , poussé i\ bout par la maladie , sur le point d'expirer, sentit la pointe du remords dans son âme. Au bon prêtre qui l'exhortait, il montra une armoire ouverte, et, dans cette armoire, un sac d'argent, se le fit apporter, eut un instant l'idée d'en desserrer les cordons pour en tirer quelques écus , à l'intention d'une bonne œuvre ; il n'osa. D'autre part , sentant se ranimer en lui la vie, au voisinage de son trésor, il s'en fit un oreiller, s'endormit et... guérit. Celte anecdote, qu'un témoin oculaire nous a racontée,

(l) J'ai laissé de côté l'ordre chronologique des coméiiies de Molière, pour les ranger dans un orJre plus conforme aux besoins de la critique, et varié autant que possible.

prouverait qu'on peut tout croire d'un avare , même ce qu'en dit Balzac. Le sien, le père d'Eugénie Grandet, avançait des yeux et des mains avides vers le crucifix d'or offert par le prêtre au repentir de son agonie. Seulement le romancier , séparé à Tinfini du comique , et plus brillant , mais moins vrai , n'a pas su toujours se renfermer dans les bornes de la nature et du bon goût. Le génie le plus hardi garde , jusque dans ses audaces, une mesure que les gens d'esprit ou d'imagination perdent souvent de vue. Molière lui-même a pu , en tel ou tel endroit , dépasser la vérité. Il n'en est pas moins profond , en général.

Molière serait le type achevé , depuis le commencement des temps , du poète comique , s'il avait connu l'homme tout entier, comme il a sondé jusqu'à la lie notre mauvaise nature. J'entends dire, après Aristote, que la comédie est la peinture du mal (l). Sans doute, mais pourquoi du mal seulement? Quoi! il sera défendu , en le représentant sur la scène ou ailleurs, d'y opposer

(1) La comédie, suivant Aristote, est l'imitation du mauvais, non du mauvais pris dans toute son étendue, mais du mauvais seulement qui cause la honie , et produit le ridicule. Le \ice doit donc être ridiculisé; son châtiment sera la honte. Cette honte infligée au vice ressort-elle du théâtre de Molière ?

Page 1