MAROTTE
De la pommade pour les lèvres.
GORGIBUS
C'est trop pommadé. Dites-leur qu'elles descendent. Ces pendardes-là, avec leur pommade, ont, je pense, envie de me ruiner. Je ne vois partout que blanc d'œuf, lait virginal, et mille autres brimborions que je ne connais point. Elles ont usé , depuis que nous sommes ici, le lard d'une douzaine de cochons pour le moins, et quatre valets vivraient tous les jours des pieds de mouton qu'elles emploient, o
Ce Gorgibus qui s'empare si brusquement de la scène , nous le connaissons. Il a l'œil bleu , à fleur de tête , la lèvre gaie, le teint coloré , les cheveux plantés droit, les épaules carrées, la taille courte, l'air rude, mais bonhomme. Il a péniblement amassé sa petite fortune, en aunant le drap ou la toile. Il en veut jouir, sans phrases. Il a une fille et une nièce ; il les mariera comme il s'est marié, honnêtement, sans emphase. Sa
LES PHECIEUSES RIDICULES
parole nette et populaire jusqu'à la grossièreté , contraste vivement avec le langage apprêté de ses deux filles. C'est la leçon. Elle éclate du premier coup :
« H est bien nécessaire vraiment de faire tant de dépense pour vous graisser le museau. Ditesmoi un peu ce que vous avez fait à ces messieurs (les prétendants Du Croisy et La Grange), que je les vois sortir avec tant de froideur? Vous avais-je pas commandé de les recevoir comme des personnes que je voulais vous donner pour maris? «
J'aime, sous une apparence vulgaire, cette ferme autorité du père et du tuteur. — Mais Madelon n'a-l-elle pas raison?
« Et quelle estime voulez-vous, mon père, que nous fassions du procédé irrégulier de ces gens-là ?
GORGIBUS
Qu'ont-ils donc fait ? »
Cathos, encore plus animée que sa cousine: « Le moyen , mon oncle , qu'une fille un peu raisonnable se pût accommoder de leur personne? »
L'honnête Gorgibus s'étonne :
« Et qu'y trouvez-vous à redire? »
Madelon indignée :
« La belle galanterie que la leur. Quoi! débuter d'abord par le mariage! »
C'est fort précieux. La réponse ne tarde pas, aussi prompte qu'un coup de marteau sur l'enclume :
« Et par où veux-tu donc qu'ils débutent? par le concubinage!... »
Ici, le génie c'est le bon sens.
GORGIBUS
a N'est-ce pas un procédé dont vous avez sujet de vous louer toutes deux aussi bien que moi? Est-il rien de plus obligeant que cela? Et ce lien sacré où. ils aspirent n'est-il pas un témoignage de l'honnètelé de leurs intentions?»
Ce langage d'un très petit bourgeois du xvu® siècle est beau. Sachons gré à Molière d'avoir, une fois au moins, fait entendre, en termes fort simples, que le mariage est un sacrement. La scène n"en est pas moins gaie , et la religion n'est pas moquée. A Madelon qui voudrait que son père fût moins « bourgeois » , et apprît « le bel air des choses » , Gorgibus riposte avec un redoublement de franchise chrétienne qui nous le fait aimer :
« Je n'ai que faire ni d'airs ni de chansons.
Je te dis que le mari;igc est une chose sainte et sacrée^ et que c'est faire en honnêtes gens que de débuter par là. »
Le brave homme ne connaît rien au roman. C'est le propre du christianisme de former, dans le peuple, des esprits élevés, je dirais bien aristocratiques et posilifs. Mais écoutons Madelon nous débiter le programme des précieuses en fait d'amour :
« Mon père, voilà ma cousine qui vous dira aussi bien que moi que le mariage ne doit jamais arriver qu'après les autres aventures. Il faut qu'un amant, pour être agréable, sache débiter les beaux sentiments, pousser le doux , le tendre et le passionné, que sa recherche soit dans les formes. Premièrement, il doit voir au temple ou à la promenade , ou dans quelque cérémonie publique , la personne dont il devient amoureux; ou bien être conduit fatalement chez elle par un parent ou un ami, et sortir de là tout rêveur et mélancolique. Il cache un temps sa passion à l'objet aimé, et cependant lui rend plusieurs visites, où l'on ne manque jamais de mettre sur le tapis une question galante qui exerce les esprits de l'assemblée. Le jour de la déclaration arrive , qui se doit faire dans une allée de
SO MOLlÈllE
quelque jardin, tandis que la compagnie s'est un pou éloignée; et cette déclaration est suivie d'un prompt courroux qui paraît à notre rougeur , et qui , pour un temps , bannit l'amant de notre présence. Ensuite il trouve moyen de nous apaiser , de nous accoutumer insensiblement au discours de sa passion, et de tirer de nous cet aveu qui fait tant de peine. Après cela viennent les aventures, les rivaux qui se jettent à la traverse d'une inclination établie, les persécutions des pères , les jalousies conçues sur de fausses apparences, les plaintes, les enlèvements et ce qui s'en suit. Voilà comme les choses se traitent dans les belles manières ; et ce sont des règles dont, en bonne galanterie , on ne saurait se dispenser. Mais en venir de but en blanc à l'union conjugale, ne faire l'amour qu'en faisant le contrat de mariage, et prendre justement le roman parla queue; encore un coup, mon père , il ne se peut rien de plus marchand que ce procédé, et j'ai mal au cœur de la seule vision que cela me fait. »
D'un mot, Gorgibus a jugé la tirade :
« Quel diable de jargon entends-je ici? » En effet, c'est du jargon, du roman, pour parler comme Madelon elle-même. — On a dit que le
LES PRÉCIEUSES RIDICULES 'il
g(^nic (^tait vulgaire; cela signifie qu'il a souvent une façon populaire d'exprimer des vérités utiles ou élîvécs, et encore, qu'il ne dépasse jamais dans son langage, quelque sublime qu'il soit, la portée du commun des hommes.
Du reste, c'est dans le penple que la vérité résiste au temps et s'immobilise, en quelque sorte, sous la forme d'un grossier bon sens, même aux jours où elle s'effémine et diminue dans les classes raffinées par le luxe et le scepticisme. Je comprends donc qu'un homme de génie, homme de vérité s'il en fut, aime le peuple, le bon, sans aucun doute, et retrempe quelquefois son langnge dans le sii^n, sa pensée dans la sienne , comme s'il était sorti de ses rangs et lui appartenait encore.
Avant de donner la parole, de nouveau, à Gorgibus ou Molière, il reste une autre réflexion à faire. Il semble que dans le grand siècle, les erreurs elles-mêmes, littéraires et sociales (c'est le cas des précieuses), ne manquaient pas d'un grain de vérité. On dit que c'est de tous les temps; ajoutons, du temps de Louis le Grand surtout. Je m'explique :
Sans doute les précieuses, et celles de la province en particulier, malgré quelques heu-
reux néologismes , .sous prétexte de bon ton et de délicatesse , risquèrent de fausser l'éducalion, les mœurs et la langue. De la vie elles firent un roman compliqué d'où elles exclurent toute simplicité d'action; leur féminine subtilité multiplia les finesses du sentiment , les rigueurs de l'amour , les difficultés de la conquête, audelà de toute expression. Il parut impossible à l'homme le plus déterminé de faire autre chose qu'aimer sans espérance, pendant des années et des années ; ce fut un travail gigantesque pour l'amant le plus intelligent, pour la politesse la plus consommée, de ne point manquer, combien de fois par jour, aux lois de la galanterie ou du beau langage. Cependant les précieuses firent moins de la femme, en particulier, une idole adorée, que l'objet d'un respect profond et jusqu'à un certain point chrétien. Seulement elles raffinèrent ce respect , comme elles avaient raffiné la parole. A défaut d'une force plus visible, elles affectèrent de mettre entre elles et l'homme , l'intervalle presque infini d'une insatiable dignité, et de ne se donner qu'après les attentes prolongées d'une pudeur rebelle à l'amour le plus pur. Il y avait bien là un souvenir de la femme régénérée. Mais si l'entreprise
était belle , l'cITort manquai" bat, à défaut d'une précision et d'une sim|ilicilé de moyens qui manquent souvent à la femme. D'ailleurs, la vanité s'en était mêlée. — Cela n'était pas moins trt's supérieur fila manière dont le grand nombre considère la femme dans noire siècle. Si nous lui dressons un autel, c'est pour l'adorer en chair et en os, comme les anciens adoraient Vénus; mais les anciens ne connaissaient pas Jésus-Christ. — Cette nouvelle digression terminée , revenons au peu précieux Gorgibus :
« Je pense qu'elles sont folles, toutes deux, et ne puis rien comprendre à ce baragouin. Cathos, et vous Madelon... »
Elles l'interrompent; elles s'écrient :
« Eh ! de grâce , mon père , défaites-vous de ces noms étranges , et nous appelez autrement. »
Elles voudraient s'appeler , Madelon , du nom d'Aminle, sa cousine , du nom de Polixène.
« Comment , ces noms étranges ! riposte à son tour le bonliomnie. Ne sont-ce pas vos noms de baptême? Ecoulez, il n'y a qu'un mot qui serve. Je n'entends point que vous ayez d'autres noms que ceux qui vous ont été donnés par vos parraius et marraines. »
Comme ce bon Gorgibus est fidèle, en toute
simplicité, à sa religion! La comédie n'en vaut pas moins, pour nous rappeler à propos ce que nous devons tous savoir. Si certains docteurs épais d'orgueil, jansénisles ou aulres, nous avaient remis en mémoire la foi primitive avec cette naïveté de bon cru , il n'y aurait jamais eu ni d'hérésie ni d'hérétiques. Disons aussi, à la louange de Molière, que, dans cette même scène, brille une richesse admirable de contraste moral entre les deux vaniteuses et leur honnête protecteur. Ah! si l'auteur avait su opposer partout le bien et le mal, comme il a su opposer les caractères , avec une vérité de génie , c'eût été le premier et le plus utile écrivain du monde profane. Car sa langue est celle de tous ; elle est aristocratique ou populaire à volonté , elle raille chacun en lui empruntant sa parole. Sganarelle ou Diafoirus , Alceste ou Philinte , n'ont pas tenu d'autres discours que ceux dont nous jouissons dans Molière. Molière" a fait parler la nature. Pourquoi n'a-t-il fait parler souvent que la nature mauvaise? Ici, du moins, il est élevé. Gorgibus parle d'or; il est chrétien et positif. C'est permis. Les chrétiens ne sont pas des rêveurs :
« Pour CCS messieurs dont il est question , je
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connais leurs familles et leurs biens, et je veux résolument que vous vous disposiez à les recevoir comme maris. Je nie iass'.' de vous avoir sur les bras, et la garde de deux filles est une charge un peu trop pesante pour un homme de mon âge. »
A de nouvelles résistances des fières précieuses « qui désirent prendre un peu haleine parmi le beau monde de Paris où elles ne font que d'arriver et faire à loisir le tissu de leur roman, sans en presser la conclusion », Texcellent Gorgibus répond , à part soi , en murmurant:
« Il n'en faut point douter, elles sont achevées » ; puis tout haut:
« Encore un coup , je n'entends rien à toutes ces balivernes; je veux être maître absolu, et, pour trancher toutes sortes de discours, ou vous serez mariées toutes deux avant qu'il soit peu, ou, ma foi, vous serez religieuses. J'en fais un bon serment. »
C'est un peu fort, et bien tranché, entre nous. Mais le bonhom-Tie n'y entend pas finesse , et ne connnîl pas les nuances. D'ailleurs, menacer les filles du couvent, c'est, dans sa naïveté, le moyen le plus sûr de les ramener sur la route prosaïque du mariage. Il a peut-être raison pour
certaines. En tout cas, Molière ne l'a pas fait sortir de son état, n'a point élevé son entendement plus haut qu'il ne fallait. Gorgibus nous paraît, dans son genre, un type achevé et vraiment moral
Tournons la page. S'il y a des précieuses, il y a des précieux, des marquis et des vicomtes qui donnent dans la préciosité. Le marquis Mascarille s'est fait annoncer chez les deux demoiselles. Après avoir consulté « le conseiller des grâces « dont elles ne saliront pas la glace « par la communication de leur image » aimable, elles font voiturer par Almanzor « les commodités de la conversation ». Mascarille satisfait enfin « l'envie qu'a le fauteuil de l'embrasser ». Mais « il craint déjà quelque vol de son cœur , quelque assassinat de sa franchise. » On cause, on raffine: « Eh bien, mesdames, dit le marquis après s'être peigné et avoir ajusté ses canons , que ditesvous de Paris? »
Alors Madelon :
« Hélas! qu'en pourrions-nous dire? Il faudrait être l'antipode de la raison , pour ne pas confesser que Paris est le grand berceau des merveilles, le centre du bon goût, du bel esprit, et de la galanterie. »
Mascai'ille , à son tour :
« Quel bel esprit est des vôtres? »
Un bel esprit, c'était Voilure ou B ilzac; c'était même Racine, suivant Boilcau , qui le déclara un jour « le plus bel esprit de son temps ». Dans la suite, le terme s'est entendu en mauvaise part. L'abus du bel esprit en est cause , et Fénelon , vers 1715, le stigmatisait pour jamais. Les beaux esprits étaient encore , du temps de Molière, « les arbitres souverains des belles choses ». Ainsi les nomme Galhos dans son enthousiasme :
« Ils donnent le branle à la réputation dans Paris, et vous savez qu'il y en a tel dont il ne faut que la seule fréquentation pour vous donner bruit de connaisseur , quand il n'y aurait rien autre chose que cela. Mais, pour moi, ce que je considère particulièrement, c'est que par le moyen de ces visites spirituelles , on est instruit de cent choses qu'il faut savoir de nécessité, et qui sont de l'essence du bel esprit. »
Quelle est l'essence du bel esprit, suivant Cathos , que nous renverrions volontiers aux travaux essentiels du ménage ?
« C'est apprendre, chaque jour, les petites
nouvelles galantes , les jolis commerces de prose ou de vers. C'est savoir à point nommé: Un tel a composé la plus jolie pièce du monde sur un tel sujet. Une telle a fait des paroles sur un tel air. Celui-ci a fait un madrigal sur une jouissance. Celui-là a composé des stances sur une infidélité. Monsieur un tel écrivit hier soir un sixain à mademoiselle une telle , dont elle lui a envoyé la réponse ce matin , sur les huit heures, etc. — C'est là ce qui vous fait valoir dans les compagnies ; et , si l'on ignore ces choses, je ne donnerais pas un cZoz^ de tout l'esprit qu'on peut avoir. »
Ce clou détonne sur le reste ; mais ce n'est pas Molière qui détonne. La langue de Cathos s'est retrouvée, un instant, par sa familiarité populaire, la langue de Gorgibus. Et c'était juste; la langue du premier âge ne se désapprend pas. On dit qu'en Amérique , à je ne sais quelle t'iche sur l'ongle, imperceptible pour d'autres , un pur Américain reconnaît, malgré tous les raffinements du luxe et de l'éducation , l'origine exécrée de l'Indien. Si Mascarille était un vrai marquis, il aurait dû saisir au vol, en passant, ce mot qui sentait, pour un aristocratique odorat, le bon cru de la vieille bourgeoisie , et sourire imperti-
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nemment. Mais non. De la prose, nous passons aux vers, elle précieux de la poésie se rapporte bien au bel esprit de la conversation. C'est un impromptu :
Ohl oh I je n'y prenais pas garde! Tandis que, sans songer à mal, je voua regarde. Votre œil en tapinois me dérobe mon cœur. Au voleur! au voleur! au voleur! au voleur!
Le bel esprit et la galanterie ont l'air trop souvent de ne faire qu'un. Si ce n'était pas si fade , je trouverais que c'est assez païen. Mais le fond importe moins à Molière que la forme. Il la critique, il y réussit admirablement. Ce moraliste fort imparfait est un persécuteur de l'affectation, un homme de goût, un amant du naturel, un ami exagéré de la nature.
Rien n'est méchant comme la satire du faux goût dos précieuses , fuite par la bouche enthousiaste de Madt Ion, ou sur les lèvres prétentieuses de Mascarille :
« Avez-vous remarqué ce commencement :
oh! oh !.,. Voilà qui est extraordinaire. Oh! oh!... Comme un homme qui s'avise tout d'un coup. Oh! oh!... La surprise. Oh ! oh î...
— Sans doute , dit Madelon , et j'aimerais
mieux avoir fait ce oh! oh! qu'un poème épique. »
Nous entrevoyons que Molière en veut peut-être moins aux précieuses qu'aux marquis eux-mêmes. On a prétendu qu'il en avait souffert. Leur représentant , Mascarille , poursuit avec une sottise littéraire de plus en plus marquée , un vide d'esprit de plus en plus profond :
« Mais n'admirez-vous pas aussi , je n'y prenais pas garde? Je n'y prenais pas garde , je n'apercevais pas cela; façon de parler naturelle, je n'y prenais pas garde. Tandis que sans songer à mal., tandis qu'innocemment, sans malice, comme un pauvre mouton, je vous regarde , c'est-à-dire je m'amuse à vous considérer , je vous observe , je vous contemple: votre œil en tapinois... Que vous semble de ce mot tapinois? N'est-il pas bien choisi? Tapinois, en cachette; il semble que Ce soit un chat qui vient de prendre une souris , tapinois?... »
Alors Madelon :
a Tout à fait bien. »
Et Calhos:
« Il ne se peut rien de mieux. »
Boileau a dit :
LES PRÉCIEUSES RIDICULES fil
Un sot trouve toujours un plus sot qui l'atlmire.
Ici, Mascarillc trouve
deux sottes qui Tadmireot.
« Au voleur! » excite surtout leur enthousiasme :
Au voleur 1 au voleur 1 au voleur! au voleur!
La sottise quatre fois répétée est quatre fois admirée I Ce qui est spirituel, c'est la vive manière dont Molière a mis en relief, et sculpté pour rimmortalilé , la sottise relevée par la prétention. Mais c'est exagéré ! Et pourquoi donc? En fait de comédie, celui qui n'a point exagéré , dans une certaine mesure , n'a rien fait. On doit grossir les objets pour les mieux mettre en lumière sous les lustres du théâtre. Aux défauts qui tranchent, comme l'imbécillité précieuse et littéraire , on est obligé d'opposer une critique tranchée. Ainsi disparaissent les ridicules. Quant à ces esprits honnêtes, écrivains sérieux, qui s'émeuvent à l'ordinaire, et travaillent dans l'uni , la postérité les estime, et c'est tout. 11 faut autre chose pour plaire longtemps. Il faut sentir, il faut oser; il faut, du moins, « élargir la règle,» comme dit Corneille , avoir le goût hardi. Tel
(i'2 MOLIÈRE
fui Molière. Il n'aimait pas les marquis; ils étaient légers , vains , frivoles , et sa rancune excitait son génie. Voyez plutôt. L'éternel marquis, Mascarille, continue sa propre apologie:
« C'est la coutume ici qu'à nous autres , gens de condition , les auteurs viennent lire leurs pièces nouvelles , pour nous engager à les trouver belles , et leur donner de la réputation; et je vous laisse à penser si, quand nous disons une chose, le parterre ose nous contredire! Pour moi, j'y suis fort exact; et quand j'ai promis à quelque poète, je crie toujours : « Voilà qui est beau! » devant que les chandelles soient allumées. »
Ainsi la vanité, dans son entière confiance, se peint et se ridiculise elle-même. Rien de plus vrai.
Mais le vicomte Jodelet va renchérir sur le marquis Mascarille. Celui-là est un guerrier; par la faute de Molière , il se familiarise avec le public jusqu'à la trivialité. Aussi nous passerons vite. Nous touchons à la farce. De cette scène pourtant il y a un trait à retenir.
« Te souvient-il, dit Mascarille, de cette demi-lune que nous emportâmes sur les ennemis au siège d'Arras? »
LES PRÉCIEUSES lUDICULES H,^
Et le vicomte Jodelet :
« Que veux-tu dire avec la demi-lune ? C'était une lune tout entière. »
Cette ignorance parfaite n'est pas d'un vrai vicomte. On pourrait le croire cependant ; car Molière est un railleur cruel.
On a salué , conversé , en prose et en vers ; on a chanté ; on va danser. Qu'on chante d'abord, et qu'on danse ensuite, c'est on ne peut plus naturel. La fourmi de Lafontaine nous l'apprend; et la cigale , dans la voluptueuse oisiveté du siècle de Voltaire , rappelle plus d'un vicomte et plus d'un marquis.
Mais Mascarille et Jodelet ne sont pas même marquis et vicomte. Les bâtons qui plcuvent sur eux, au beau milieu du quadrille, ont été commandés par La Grange et Du Croisy , les prétendants évincés. La Grange et Du Croisy se sont vengés, non sans esprit, des sottes précieuses qui les avaient mis à la côte. Ils ont puni leur vanité, en saupoudrant de noblesse leurs valets déguisés, et puis ils les ont fait battre, comme des esclaves, au plus beau moment de la gloriole des précieuses, surprises, donnant leur main gantée à des laquais, ahuries, honteuses, et pour parler comme Cathos, « crevant de dépit. «
Le châtiment paraît cruel. Etait-ce vraiment La Grange et Du Croisy qui se vengeaient de Gathos et de Madelon , ou Molière qui se vengeait de certains marquis ou vicomtes, par l'intermédiaire des Précieuses, sur le dos de Mascarille et de Jodelet ? On peut en douter. Du reste , Gorgibus lui-même , après avoir payé les musiciens d'une certaine « monnaie », en les battant, donne du haut de son honnêteté courroucée, avec une bonhomie attrayante , la leçon de la comédie ; il la donne aux précieuses, ses filles, et à leur postérité:
Pour « vous, pendardes; je ne sais qui me tient que je vous en fasse autant (qu'aux violons) ; nous allons servir de fable et de risée à tout le monde , et voilà ce que vous vous êtes attiré par vos extravagances. Allez vous cacher, vilaines; allez vous cacher pour jamais! (Seul.) Et vous, qui êtes cause de leur folie, sottes billevesées , pernicieux amusements des esprits oisifs, romans, vers, chansons, sonnets et sonnettes, puissiez-vous être à tous les diables! »
Ainsi parle, pour finir, le héros très entier de la pièce, qui figure, sous une forme comique et bourgeoise, l'éternel bon sens, perfectionné, dans Gorgibus , par une certaine dose de chris-
LES PRÉCIEUSES RIDinilLES ^^5
tianisme. Je n'examinerai point si Molière, dans celle pièce, si fine et si plaisante, si familière, trop familière quelquefois, n'a pas exercé quelque vengeance privée, ou réalisé, pour le compte du roi , l'un de ses desseins qui consistait il fortifier son pouvoir par l'avilissement de la noblesse; je ne chercherai point si Louis XIV et Molière n'atteignaient pas indirectement, sans le soupçonner, l'autorité elle-même, en ridiculisant à l'excès une autorité secondaire, dans la personne des marquis. C'est inutile. Et d'ailleurs la verve comique pourrait perdre à trop se laisser gouverner par la prudence ordinaire. Ce qui est certain, c'est que Molière porta, non paâ un coup mortel ù la sottise et à la vanité qui sont immortelles, mais au ridicule des précieuses en vogue. Au seuil du grand règne, il éclaira le goût , et prépara même Racine. Il fut gai, utile et moral, sans cesser jusqu'à un certain point, d'être honnête et chrétien. Il ch;ltia, en riant, le mauvais goût et les mœurs. Encore un peu, il nous offrait le type achevé d'une comédie morale et surtout littéraire.