L AVARE
le bien? N'esl-il pns nécessaii-c môme que la vertu l'emporte, pour qu'une œuvre soit utile? Mais elle a plusieurs mani('ires de triompher. Nous ne devons pas voir l'enfer au théâtre, sans prendre , au moins , sur le ciel , quelque jour consolant. Il le faut ; la nature l'exige. Il ne faut peindre le vice que pour nous faire aimer la vertu, soit qu'elle nous plaise et triomphe en nous , par l'éclat de sa beauté propre, lorsqu'elle est persécutée jusqu'au bout, soit qu'elle triomphe, même humainement, du mal vu dans toute sa profondeur, mais vaincu au dénomment, après les péripéties émouvantes du drame; car la comédie est un drame, et qu'est-ce qu'un drame? C'est une action; le mot lui-même l'indique. Or, une action dramatique doit représenter ce qui se passe ou se fait dans le cours de la vie et des choses humaines. Pour que cette action soit réelle, malgré les embellissements de l'art, il est indispensable qu'elle offre aux yeux le pour et le contre, le bien et le mal, le vice et la vertu, en un mot celte lutte dramatique des deux principes opposés, dont nous sommes les témoins journaliers ; autrement, il n'y a ni drame, ni action , ni tragédie, ni comédie. Je ne prétends pas , toutefois , que la
ri M O L I E H K
part du bien doive y être faite avec une générosité exagérée. Ce serait juger l'homme légèrement et ne le point connaître. Mais encore le vice de notre nature nous a-t-il laissé des qualités et des vertus mêlées d'orgueil, qui ont permis, même aux sociétés anciennes , de s'établir et de durer par le triomphe d'un certain ordre moral très incomplet mais visible. La grâce de la loi nouvelle a perfectionné ce caractère et ces mœurs de l'humanité. Il tiendra compte de l'état réel et de l'histoire de l'âme humaine, celui qui la voudra peindre telle qu'elle est, dans une action tragique ou comique, dût-il avoir pour but principal de représenter le vice , afin de nous en écarter. Si l'opposition manque , la fin est aussi manquée. L'opposition des caractères suffit à l'intérêt ; elle ne suffit pas à la fin morale d'une comédie oti le bien et le mal ne seraient point sérieusement en présence.
Nous pouvons déjà affirmer, par une précédente étude de plusieurs pièces, que Molière n'a pas toujours été assez préoccupé de remplir ce premier devoir d'un écrivain, qui consiste à être utile aux mœurs, ou, du moins, que son plan n'a pas eu d'heureuse exécution. Il nous faut entrer maintenant dans le détail des grandes
comédies d'un auteur illustre , et même le plus populaire de tous, en France et dans le monde , pour juger s'il a mérité , au tribunal de la critique chrétienne , la seule vraie , cette gloire universelle et celle popularité incontestée. Nous négligerons même, ainsi que nous l'avons déjà annoncé, plus d'une œuvre de Molière, soit qu'il flatte seulement les instincts du peuple ou laisse éclater le rire de la farce grossière (1) , soit qu'il sorte de son génie et de la vraie comédie , en tournant à la pastorale (2) , soit qu'il célèbre l'amour païen et l'adultère, comme dans P/isyché et dans Amphitryon. Notre fin principale , c'est de faire connaître le critique et le moraliste. A ce but suffisent quelques grandes pièces de caractère. Nous y ajouterons le Bourgeois gentilhomme, qui peint un défaut trop général de notre nature, la vanilé, pour être passé sous silence, et le Malade imaginaire, où, d'un cas particulier et très comique, nouS' tirerons une conclusion générale sur les etïets de l'imagination. Eludions dès maintenant le moraliste dans V Avare, comme nous
(1) M. de Pourceaugnac (1669).
(2) Mélicene (1666), Don Garde de Navarre (1661), L« Amants magnifiques (1670), etc.
MOLIl::UE
avons examiné le critique dans les Précieuses.
L'avare de Molière, dont la demeure voit se développer l'action de la comédie, se nomme Harpagon. Harpagon vient d'un mot grec , qui signifie enlever, ravir, arracher. Harpagon a un fils nommé Cléante , une fille nommée Elise; mais il leur préfère le trésor qu'il a enterré dans son jardin. Toutefois , Harpagon est amoureux , et partant ridicule. Pouvait-on mieux mettre quelque joie dans un sujet aussi odieux que l'avarice ? Je ne dirai pas, avec certains classiques : c'est du génie 1 On a abusé de ce mot. Disons que c'est bien imaginé, naturel, et d'un homme qui connaissait à fond son art. En effet , il n'est pas permis d'échapper au désir d'être aimé , fût-on Harpagon, l'homme le moins aimable du monde. Et d'ailleurs , à quel âge aura-t-on des illusions , sinon quand on n'a plus les moyens réels de plaire?
Or, Cléante, fils de l'avare, adore Marianne. Et même il le confie à sa sœur. C'est un vrai jeune homme , qui fait songer au Britannicus de Racine , sauf la différence des genres. Il est infiniment plus gai et n'est empoisonné par personne. Il est impétueux, sincère, amoureux jusqu'à l'impossible : il ne veut pas qu'on le contredise; il le déclare à Elise :
« Oui, j'aime. Mais, avant que d'aller plus loin, je suis que je dépendsd'un père, etquele nom de fils me soumet à ses volontés ; que nous ne devons point engager notre foi sans le consentement de ceux dont nous tenons le jour; que le ciel les a faits maîtres de nos vœux, et qu'il nous est enjoint de n'en disposer que par leur conduite ; que, n'étant prévenus d'aucune folle ardeur, ils sont en état de se tromper bien moins que nous, et de voir beaucoup mieux ce qui nous est propre ; qu'il en faut plutôt croire les lumières de leur prudence que l'aveuglement de notre passion ; et que l'emportement de la jeunesse nous entraîne le plus souvent dans des précipices fâcheux. Je vous dis tout cela , ma sœur, (il a dû le dire très vite , fort pressé de jeter ce fardeau d'une foule d'utiles vérités , que sa franchise avoue , et dont sa jeunesse ne veut pas), afin que vous ne vous donniez pas la peine de me le dire ; car , enfin , mon amour ne veut rien écouler , et je vous prie de ne point me faire de remontrance, »
Qui aime-t-il?
« Une jeune personne qui logo depuis peu en ces quartiers, et qui semble être faite pour donner de l'amour à tous ceux qui la voient... »
Elle se nomme Marianne : « On voit briller mille grâces en toutes ses actions »
Sa mère est une veuve , toujours mahde ; elle est pauvre. Raison de plus pour aimer Marianne. Cléante est généreux. Harpagon ne l'est pas autant. Il veut marier sa fille, sans dot, à un jeune homme de cinquante ans, riche et veuf, au seigneur Anselme. Elise fait la révérence à son père :
a Cela ne sera pas , mon père.
HARPAGON
Cela sera , ma fille.
ÉLISE
Je me tuerai, plutôt que d'épouser un tel mari.
HARPAGON
Tu ne te tueras point , et tu l'épouseras. » Peut-être.... Elise aime Valère. Qu'est-ce que Valère ? un homme de condition qui a arraché Elise à la fureur des eaux, comme il arrive dans plusieurs romans , et qui l'aime de toutes ses forces. Pour lui faire la cour plus aisément, il s'est couvert de la livrée d'un domestique ; il est l'intendant d'Harpagon; c'est ainsi qu'il a obtenu l'entrée de la maison. Il flatte l'avare sur toutes