‹ Molière; la critique idéale et catholiqueChapitre 12 sur 36 · I. 'avaue · texte numérisé non relu

I. 'avaue

les coutures. C'est lui qui jugera entre Elise et Harpagon. Pour Cléanlc , il a tout à Thoure appris que son rival c'était son propre père, oui, son pt'-rc amoureux de Marianne. C'est là le nœud de l'intrigue. Mais l'avare appelle son intendant :

HARPAGON

Ici , Valère. Nous t'avons élu pour nous dire qui a raison de ma fille ou de moi.

VALÈRE , dans son rôle.

C'est vous, Monsieur, sans contredit. » Encore s'il savait ce qu'a pu dire Harpagon.

HARPAGON

Sais-tu bien de quoi nous parlons ?

VALÈRE

Non, mais vous ne sauriez avoir tort , et vous (Hes toute raison.

HARPAGON

Je veux, ce soir, lui donner pour époux un homme aussi riche que sage, et la coquine me dit au nez qu'elle se moque de le prendre. Que dis-tu de cela?

VALÈRE , stupéfait et des plus embarrassés : Ce que j'en dis? »

Il a besoin de reprendre son sang-froid.

Oui.

VALÈRE

Eh ! eh ! »

Il y a des interjections fort utiles.

HARPAGON

Quoi?

VALÈRE

Je dis que , dans le fond , je suis de votre sentiment, et vous ne pouvez pas que vous n'ayez raison. Mais aussi n'a-t-elle pas tort tout à fait, et...,

HARPAGON

Comment ? le seigneur Anselme est un parti considérable ; c'est un gentilhomme qui est noble , doux , posé , sage et fort accommodé , et auquel il ne reste aucun enfant de son premier mariage. Saurait-elle mieux rencontrer? »

A cette plate morale de la vieillesse avare répond , par la bouche de Valère , la morale de rinlérct.

VALÈRE

Cela est vrai. Mais elle pourrait vous dire que c'est un peu précipiter les choses, et qu'il faudrait au moins quelque temps pour voir si son

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inclination pourrait s'accommoder avec »

La morale de l'intérêt est double ; c'est peu dire; elle multiplie ses nuances suivant les occasions. Naguc'^re elle permettait à un gentilhomme, nommé Valère, de s'habiller en valet pour courtiser la fille et abuser le père. Tout à l'heure elle donnait raison à l'avare, d'une manière absolue; et maintenant, elle se déclare pour Elise contre Harpagon. Valère veut tout concilier, même les inconciliables ; il a rêvé l'identité des contradictoires. Il est logique cependant, quelles que soient les apparences ; il fait varier sa phrase mobile, sur un fond immobile , son égoïsme , ou, si vous voulez, son amour. — La morale seraitelle donc faite d'une étoffe élastique, et qui se contracte et s'élargit à volonté? On l'a dit : il y a la morale appelée stricto sensu, morale sévère qui juge les choses, comme le christianisme, avec une austérité gênante. C'est maigre et petit. Mais une autre morale se nomme lato sensu; elle a toutes les couleurs du prisme; elle varie autant que la lumière elle-même. Elle résout les questions les plus sérieuses, à la grande joie du cœur, selon le vent qui souffle ; elle est aussi grave et aussi fixe que la raison d'Etat ; elle possède la force théologiqucd'un portefeuille de ministre... libéral.

Mais, sans plus larder, voyons-la en action, prenons-la sur le fait; entendons parler l'égoïsme de l'amour et l'égoïsme de l'avarice.

Celui-ci d'abord :

HARPAGON

C'est une occasion qu'il faut prendre aux cheveux. Je trouve ici un avantage qu'ailleurs je ne trouverais pas : il s'engage à la prendre sans dot.

VALÈRE

Sans dot / »

Et quelle raison pour un avare ! Sans dot !

Elle est tout pour lui, cette raison ; elle n'est rien, dans le vrai; mais elle peint, à fond, d'un mot, un caractère. Il y a là, sans effort , vérité, gaieté , contraste. Que voulez vous de plus? La scène est achevée. — Yalère sait à quelle forte partie il a affaire ; il rentre dans son rôle ; il répète avec un air de stupéfaction admirative , presque d'incrédulité :

« Sans dot ? »

Et l'avare , les yeux dilatés par la conviction , avec ce ton affirmatif qui veut en convaincre un autre :

« Oui. »

Alors l'interlocuteur :

l'avark si

« Ah! je ne dis plus rien. Voyez-vous : voilà une raison tout à fait convaincante ; il faut se rendre à cela. »

L'avare tout entier :

<( C'est pour moi une épargne considérable. »

Valère, essayant, mais en vain, de ramener Harpagon de son vice aride jusqu'aux espérances de son amour , à lui , Valère :

« Assurément ; cela ne reçoit point de contradiction. Il est vrai que votre fille vous peut représenter que le mariage est une plus grande atïaire qu'on ne peut croire ; qu'il y va d'être heureux ou malheureux toute sa vie , et qu'un engagement qui doit durer jusqu'à la mort ne se doit jamais faire qu'avec de grandes précautions. »

C'est juste; c'est même touchant. Harpagon, pour atteindre et mettre en pièces la raison , qui est l'ennemie de sa folie , n'a qu'un engin , mais il est formidable : Sans dot !

L'homme des deux morales est pris dans son propre piège ; il s'escrime en vain pour répondre oui à l'avare et oui à son amour :

« n y a des gens qui pourraient vous dire, qu'en de telles occasions , l'inclinalion d'une fille est une chose , sans doute , où l'on doit avoir de

S'il MOLIÈRE

l'égard , et que cette grande inégalité d'âge , d'humeur et de sentiments, rend un mariage sujet à des accidents très fâcheux. »

Chacun tire de son côté.

« Sans dot! » riposte l'éloquent vieillard.

Que Valère est faible, en face de lui , malgré sa dialectique à deux tranchants ! Je suis tenté , pour ma part, d'opiner en faveur d'Harpagon contre le mensonge de l'imposteur; il fait de vains efforts pour sauver son amour du naufrage :

« Ah! il n'y a pas de réplique à cela; on le sait bien. Qui, diantre! peut aller là contre ? Ce n'est pas qu'il y ait quantité de pères qui aimeraient mieux ménager la satisfaction de leurs filles , qui ne les voudraient point sacrifier à l'intérêt, et chercheraient, plus que toute autre chose , à mettre dans un mariage cette douce conformité qui sans cesse y maintient l'honneur, la tranquillité et la joie, et que.... »

Cette insipide rapsodie Harpagon la brusque d'un mot. Il est brillant, ce mot, comme un louis d'or ; il écarte le sophisme de Valère , comme le soleil dissipe les nuages :

« Sans dot ! »

Il faut ici que l'artiste se fasse un instant , jusqu'au fond du cœur , avare sur la scène , comme

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