I-'.VVAHK 8H
un vôrilable avaro, et que son inllexion vocale, son regard , ses lèvres , son geste triomphent de Valère et même du spectateur ; il faut que le comédien égale le peintre.
VALÈRE , vaincu.
Il est vrai; cela ferme la bouche à tout : Sans (lot! Le moyen de résister à une raison comme celle-lîl! »
Sans dot est passé en proverbe . Sans dot fait peur sur la fin glaciale du xix^ siècle.
Les joios d'un avare , même s'il marie sa fille sans dot, ne sont pas de longue durée. Le soupçonneux Harpagon , demtiuré seul , n'ose croire ([ue son trésor soit en sûreté :
«Mais il me semble que j'entends un chien qui aboie. N'est-ce point qu'on en voudrait à mon argent ? »
Tout à l'heure il se croyait volé par son domestique La Flèche, et La Flèche avait beau lui riposter :
«Comment, diantre! voulez-vous qu'on fasse pour vous voler"? Etes-vous un homme volable , (juand vous renfermez toute chose et faites sentinelle jour et nuit? »
Harpagon répondait :
« Je veux renfermer ce que bon me semble et
faire sentinelle , comme il me plaît. Ne voilà pas de mes mouchards qui prennent garde à ce que je fais! {Bas, à part.) Je tremble qu'il n'ait soupçonné quelque chose de mon argent. [Haut.) Ne serais-tu point un homme à faire courir le bruit que j'ai chez moi de l'argent caché? ))
L'amour el l'avarice sont prompts à se trahir. L'un et l'autre soupçonnent sans fin qu'on leur vole , celui-là un cœur , celle-ci son or. Leurs plus grandes jouissances et leurs peines les plus cruelles naissent de l'imagination. Et la passion de leur cœur rend ce cœur sec pour tout ce qui n'est pas leur passion.
Mais rien ne vaut la scène elle-même.
LA FLÈCHE
Vous avez de l'argent caché !
HARPAGON
Non , coquin , je ne dis pas cela! (Bas.) J'enrage 1 (Haut.) Je demande si, malicieusement, tu n'irais point faire courir le bruit que j'en ai?
LA FLÈCHE
Eh! que nous importe que vous en ayez ou que vous n'en ayez point , si c'est pour nous la même chose ?
l'avare fi5
HARPAGON, levant la main pour donner un soufflet à La Flèche.
Tu fais bien le raisonneur! Je te bnillerai de ce raisonnement-ci par les oreilles ! Sors d'ici , encore une foisl
LA FLKCIIE.
Eh bien , je sors.
HARPAGOX.
Attends; ne m'emportes-tu rien?
LA FLÈCHE
Que vous emporterais-je ?
HARPAGON
Viens, viens çà, que je voie! Montre-moi tes mains.
LA FLÈCHE
Les voilà.
HARPAGON
Les autres.
LA FLÈCHE , étonué à bon droit.
Les autres?
HARPAGON
Oui.
LA FLÈCHE
Los voilà. «
On s'est beaucoup récrié contre « les autres ; »
car La Flèche a montré ses deux mains; il n'en a pas d'autres à faire voir. Cependant, Molière a raison, quoique invraisemblable. Toute passion, en effet , par sa nature, pèche contre la vraisemblance ; l'imagination principalement, quand elle est allumée par le soupçon ou la convoitise , n'a pas le devoir d'être raisonnable. N'est-elle pas, même en temps ordinaire , la folle du logis ? Est-ce que la sottise d'un amoureux ne multiplie pas les qualités de la femme la plus ordinaire ? L'avarice d'Harpagon multiplie les mains qui cachent son or. Les deux mains de La Flèche ne viendront jamais à bout de satisfaire l'insatiable curiosité de l'avare ; son éternel soupçon en veut d'autres. D'oii : les autres.
Si Harpagon n'est pas tout à fait heureux , on l'est moins encore autour de lui. Son fils Gléanle , pour entretenir son luxe de jeune homme, et aussi pour alléger le sort de Marianne et sa pauvreté , s'est fait joueur. Triste fonds que le jeu! Mais Harpagon ne donne rien à son fils. Ah ! si Cléante savait que son père vient d'enterrer dans son jardin dix mille écus d'or « qu'on lui rondit hier! » Quelle tentation! Il le saura peut-être , grâce aux indiscrétions du vieillard , si préoccupé des voleurs qu'il en voit par-
l'avake 87
tout, qu'il en parle seul, et de son or aussi.
HARPAGON
Vous
avez
entendu?
CLÉANTE
Quoi,
mon
père?
HARPAGON
Là....
CLÉANTE
Quoi?
HARPAGON
Ce que je viens de dire?
CLÉANTE
Non....
HARPAGON
Je vois bien que vous en avez ouï quelques mots. C'est que je m'entretenais en moi-même de la peine qu'il y a aujourd'hui à trouver de l'argent, et je disais qu'il est bien heureux qui peut avoir dix mille écus chez soi. Plût à Dieu que je les eusse , dix mille écus I »
Il se découvre plus à mesure qu'il se cache davantage.
Et puis il fait la morale à son fils :
« Est-il rien de plus scandaleux que ce somptueux équipage que vous promenez par la ville ?
Je vous l'ai dit vingt fois , mon fils , toutes vos manières me déplaisent fort; vous donnez furieusement dans le marquis, et pour aller ainsi vêtu, il faut que vous me dérobiez.. . . Où pouvezvous donc prendre de quoi entretenir l'état que vous portez ?
CLÉANTHE
Moi, mou père? c'est que je joue, et comme je suis fort heureux , je mets sur moi tout l'argent que je gagne. »
La réponse de l'avare peindra la sagesse de l'intérêt, la morale de l'égoïsme, la prudence du vice, l'ordre sans honneur, ou l'ordre dans le désordre.
HARPAGON
C'est fort mal fiit. Si vous êtes heureux au jeu, vous en devriez profiter, et mettre à honnête intérêt l'argent que vous gagnez , afin de le trouver un jour.... »
Le reste est surtout comique , mais n'est pas moins exact, et peintcertains ridicules du temps : (( Je voudrais bien savoir... à quoi servent tous ces rubans dont vous voilà lardé depuis les pieds jusqu'à la tête , et si une demi-douzaine d'aiguillettes ne suffit pas pour attacher un haul-dechausses. Il est bien nécessaire d'employer de
l" AVARE <S9
l'argent ù des perruques , lorsque l'on peut porter des cheveux do son cru, qui ne coûtent rien! Je veux gager qu'en perruques et rubans il y a, au moins, vingt pistoles; et vingt pistoles rapportent par année dix-huit livres, six sous, huit deniers, à ne placer qu'au denier douze. »
C'est-à direavecundésintéressement méritoire, environ à neuf pour cent.
Aussi, doté d'un tel père qu'il n'ose ostensiblement voler, Cléante , sans doute malheureux au jeu, n'a qu'une dernière ressource, l'usurier. Un châtiment cruel se prépare pour l'avarice d'Harpagon déjà éprouvé par des soupçons perpétuels; la comédie prend vie , l'action s'anime , la fm de l'auteur se laisse entrevoir. Nous allons rire cependant du prêteur, en attendant que nous connaissions son nom, quel qu'il soit. Cléante, par l'intermédiaire de La Flèche et du juif Simon , lui emprunte 15,000 francs. Là où il y a un crime, un meurtre, par exemple, on assure qu'il y a dans l'ombre, quelque Eve dégénérée; là où il y a une question d'argent, prête surtout, il y a souvent un juif, sinon de droit, de fait au moins. — Le juif a l'air aujourd'hui de gouverner le monde par la finance. Déjà, sous Louis XIV, il était à sa place, dans Molière, et dans une comédie
de mœurs. Mais Simon est-il un juif? Son nom me l'a fait croire. Voyons à quelle condition l'usurier, plus juif que Simon , prête ses honnêtes écus au jeune étourdi, nommé Cléante. Ces conditions , La Flèche les lit à son maître : « Au denier quatre , c'est-à-dire à vingt-cinq pour cent. » Ce n'est pas tout : « Des quinze mille francs qu'on demande , le prêteur ne pourra compter en argent que douze mille livres, et, pour les mille écus restants, il faudra que l'emprunteur prenne les hardes, nippes, bijoux dont s'ensuit le mémoire. »
Ecoutons le mémoire , il est grotesque :
« Premièrement, un lit de quatre pieds à bandes de point de Hongrie, appliquées fort proprement sur un drap de couleur d'olive, avec six chaises et la courte-pointe de même; le tout bien conditionné et doublé d'un petit taffetas changeant rouge et bleu; plus, une tenture de tapisserie des amours de Gombaud et de Macée. »
J'en prends et j'en laisse.
« Plus, trois gros mousquets tout garnis de nacre de perle, avec les fourchettes assortissantés.... Plus, un luth de Bologne , garni de toutes ses cordes, ou peu s'en faut. »
i.'avauk 91
C'est risible ; voici qui l'est davantage :
« Plus, un trou-madame et un damier avec un jeu de l'oie , renouvelé des Grecs , fort propre à passer le temps lorsque l'on n'a que faire.
» Plus, une peau de lézard.... »
C'est un vrai contrat, écrit avec la défiance d'un avare et la bonne foi de l'avarice, qui donne ;\ tout ce qu'elle possède un prix inestimable, multiplié par la peine cruelle qu'elle souffre à s'en séparer, en le cédant, même ù des conditions fabuleuses. Ce qui doit faire rire , c'est l'air de Cléante, moqueur et mortifié, sans doute, mais aussi le contraste de cette jeunesse dupée, avec la rapace vieillesse qui a imprimé son âme sur un dur parchemin. — On se demande comment la gaieté peut naître, pour nous, des ténèbres d'une âme cupide : Dieu a permis que le vice fût souvent ridicule , pour soulager agréablement notre indignation, si nous sommes bons, ou nous guérir, si nous sommes affligés de quelque malsaine passion, par la pudeur de l'amour-propre. Mais faire rire ne suflit pas ; il faut aller plus loin dans les profondeurs de l'ûme ; il faut chUier le misérable qui s'est enfoncé dans l'ornière d'un vice invétéré; il faut que notre âme prévoie au besoin pour nous la môme puni-
tion. Il est nécessaire que notre cœur tremble , quand nos lèvres se sont moquées. II faut que le bien triomphe , vengé par quelque désastre de l'égoïsme, puisque c'est dans l'égoïsme que se résout le mal lui-même, quelles que soient ses formes diverses. Molière a-t-il été ce moraliste? Sa force comique (elle est incontestable) a-t-elle abouti à une leçon profitable ? Tout est là. Voyons. Nous l'attendions tout à l'heure , cette, leçon. Arrivons-nous enfin à l'instant tragique , à celui où la comédie rencontre nécessairement la tragédie? car il n'est point de leçon tout à fait morale, qui n'ébranle l'âme dans ses fibres intimes, si elle ne fait même couler nos larmes.
Or, Cléante qui a le mémoire à la main, ce mémoire qui l'oblige à prendre pour trois mille livres « de vieux rogatons dont il n'aura pas deux cents écus , » Cléante indigné , le poignard sur la gorge, relit le contrat. Pendant qu'il a les yeux baissés, son père rentre chez lui, sans le voir, en compagnie du courtier Simon, qui ne sait rien de leur parenté. Le fils, par pudeur, ne s'est pas nommé ; voilà où est l'invraisemblance. L'entremetteur n'est certain que d'une chose; il l'affirme à Harpagon, « c'est que la famille du
L Vw A R É i) H
jeune homme en question est très riche, qu'il n'a plus de mère , et qu'il s'obligera (si cela est nécessaire) que son père mourra avant qu'il soit peu. » Le spéculateur sans âme , l'usurier rassuré jusque dans les profondeurs d'une sagesse avare , et n'entrevoyant plus l'ombre môme d'une inquiétude sur le placement magnifique de son métal, appuyé , dans sa raison cupide , sur la mort d'une mère et la mort prochaine d'un père, juge bon de faire quelque ostentation de charité :
« La charité, dil-il à maître Simon, nous oblige à faire plaisir aux personnes , lorsque nous le pouvons. »
Il n'y a pas de vice sans hypocrisie; ou plutôt l'hypocrisie est double ici. Harpagon veut à la fois tromper son complice et sa conscience. Cependant , au fond de ce mensonge d'une âme impure, il y a encore, tant l'âme de l'homme est inséparable de l'idée du bien, ce qu'un moraliste a si bien nommé, idi hommage rendu par le vice à la vertu.
Mais Cléante lève la tète ; Harpagon se détourne de Simon. On s'approche, on se reconnaît. L'ignorant Simon s'adresse , dans son étonnante sincérité, à la Flèche et â Cléante :
\)i MOLIÈRE
« Ah! ah! vous êtes bien pressés! Qui vous a dit que c'était céans? »
Puis à Harpagon :
« Ce n'est p:is moi, Monsieur, au moins, qui leur ai découvert votre nom et votre logis; mais à mon avis , il n'y a pas grand mal à cela; ce sont des personnes discrètes, et vous pouvez ici vous expliquer ensemble.
HARPAGON
Gomment?