‹ Molière; la critique idéale et catholiqueChapitre 15 sur 36 · L ' A V A U E SI · texte numérisé non relu

L ' A V A U E SI

La Flèche a fui avec Simon , aux premières paroles.

HARPAGON

C'est toi qui veux te ruiner par des emprunts si condamnables?

CLÉANTE

C'est vous qui cherchez à vous enrichir par des usures si criminelles?

HARPAGON

Oses-tu bien après cela paraître devant moi?

CLÉANTE

Osez- vous bien, après cela vous présenter aux yeux du monde?

HARPAGON

N'as-tu point de honto, dis-moi, d'en venir à ces débauches là, do te précipiter dans des dépenses effroyables, et de faire une honteuse dissipation du bien que tes parents t'ont amassé avec tant de sueurs?

CLÉANTE

Ne rougissez-vous point de déshonorer votre condition par le commerce que vous faites, de sacrifier gloire et réputation au désir insatiable d'entasser écu sur ccu, et de renchérir, en fait d'intérêt, sur les plus infûmes sub-

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tilités qu'aient jamais inventées les plus célèbres usuriers?

HARPAGON

Ote-toi de mes yeux, coquin, ôte-toi de mes yeux !

CLÉANTE

Qui est le plus criminel , à votre avis , ou celui qui achète un argent dont il a besoin , ou bien celui qui vole un argent dont il n'a que faire?

HARPAGON

Retire-toi, te dis-je , et ne m'échauffe pas les oreilles! (Seul.) Je ne suis pas fâché de cette aventure; et ce m'est un avis de tenir l'œil plus que jamais sur toutes ses actions. »

Je l'avoue, sans rien vouloir enlever au génie profond de Molière, cette scène, qui pouvait être si morale, m'a moins ému que surpris. Le fds, en face de son père, n'a pas un instant d'émolion filiale. La nature peut-elle donc, en certaines occasions , perdre tous ses droits? Je croyais que non , même dans les âmes les plus scélérates. Or, Cléante est loin d'être méchant; il nous a paru jusqu'ici impétueux, étourdi, généreux et franc comme l'or. Quelques minutes ont-elles suffi pour le changer, et même effacer si radicalement dans

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son cœur l'image sacrée de l'autorité paternelle , que celte image n'ait pas déterminé en lui, ne fi\t-ce que l'espace d'une seconde , un sentiment de stupeur, et le désir de fuir plutôt que d'insulter? Mais non, sans une seule oscillation plus vive d'un cœur saisi, il est resté assez maître de lui-même, pour demeurer là, regarder son père d'un œil insolent, et, du premier coup , lui reprocher sa honte. Qu'il le fasse, j'y consens; mais il y avait un premier mouvement de la nature, un ébranlement de l'âme qui ne me semble pas avoir été observé. — Il en est de même d'Harpagon. Cette dignité du père, si cruellement blessée par une rencontre imprévue, dignité dont le sentiment reste comme une étincelle inextinguible et mal cachée, même sous l'épaisseur du vice, elle n'a pas paru, l'espace d'un éclair, dans une exclamation qui fit briller, au moins, je ne sais quelle beauté de l'Ame humaine, jusque dans la honte. Le fils de l'avare est un pendard digne d'èlve pendu ^ et condamnable, non parce qu'il a volé son père , mais dérobé l'or d'Harpagon.

L'avare n'a pas été puni dans son enfant. Dans sa honte , il n'a pas vu sa honte , mais son bien dissipé , et alors un motif de plus pour surveiller

son fils et son bien. L'avarice de l'un, l'insolence de l'autre eussent-elles été moins idéalement représentées , et moins vivement , avec une certaine exagération permise et même nécessaire , si nos yeux avaient aperçu, un moment, le cœur du fils dans Cléante, le cœur du père dans Harpagon?

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