QUATRIÈME COURS
L'Avare (Suite).
Peut-être avons-nous jugé témérairement Harpagon. D'avare qu'il était naguère , et très avare , l'amour l'a rendu généreux. Il porte ses soixante ans, comme s'il en avait vingt. D'ailleurs, (c'est Frosine, une adroite entremetteuse de mariages ridicules qui le lui affirme) Marianne a une aversion épouvantable pour tous les jeunes gens, et n'a d'amour que pour les vieillards.... (( Elle ne peut souffrir du tout la vue d'un jeune homme; mais elle n'est point plus ravie que lorsqu'elle peut voir un beau vieillard avec une barbe majestueuse. » Et le crédule barbon , ravi lui-môme en extase par cette peinture d'une fille si parfaitement conforme à ses goûts, car, « elle vit de salide, de lait, de fromago et de pommes,» se laisse aller, avec l'aveuglement prodigue de l'amour, jusqu'à donner un dîner en l'honneur de Marianne. Mais encore, dans cette extraor-
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dinaire dépense, trouve-t-il moyen d'honorer son vice plus que sa fiancée elle-même :
« Allons, venez çà tous; que je vous distribue mes ordres pour tantôt , et règle à chacun son emploi. Approchez, dame Claude, vous, Brindavoine , et vous, la Merluche. «
Tant de domestiques ! Il ne les paye donc pas ! Mais voici le plus beau :
«Or çà, maître Jacques, approchez-vous; je vous ai gardé pour le dernier. »
C'est au cuisinier qu'il parle. Jacques est également cocher.
HARPAGON
Dis-moi un peu, nous feras-tu bonne chère?
MAITRE JACQUES
Oui , si vous me donnez bien de l'argent !
HARPAGON
Que diable, toujours de l'argent! II semble qu'ils n'aient autre chose à dire : de l'argent, de l'argent , de l'argent ! Ah ! ils n'ont que ce mot à la bouche! de l'argent! toujours parler d'argent! Voilà leur épée de chevet (1), de l'argent! »
(1) L'épée qu'on ne quitte jamais.