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Alors Valère , le gentilhomme intendant, que a repris son rôle :
« Voilà une belle merveille de faire bonne chère avec bien de l'argent! C'est une chose la plus aisée du monde , et il n'y a si pauvre esprit qui n'en fît autant ; mais pour agir en habile homme , il faut parler de faire bonne chère avec peu d'argent, »
Nous rions; et cependant rien de plus vulgaire; toute la pièce est vulgaire. Pour un brin d'amour , sans hésitation aucune , un noble s'avilit, un jeune homme insulte son père âgé. Cela peut être vrai, à la rigueur; mais à côté, je voudrais autre chose, et mon honnêteté manque un peu d'air dans cette comédie qui fait rire du vice , et ne montre pas môme l'ombre d'une vertu ordinaire. — Harpagon poursuit:
« Il faudra de ces choses dont on ne mange guère, et qui rassasient d'abord.
— Car, interrompt l'intendant, c'est un coupegorge qu'une table remplie de trop de viande.... Il faut manger pour vivre , et non vivre pour manger. »
Cette sentence d'un ancien rappelée par Valère , Harpagon la veut faire graver en lettres d'or sur la cheminée de la salle. Il en fera la
dépense; il sera généreux par avarice. Voici mieux. On pouvait se plaindre du manque absolu de morale élevée jusqu'alors. Mais Jacques n'est pas présent pour rien. C'est Jacques, à défaut du noble Valère , qui donne la leçon à l'avare. Le cuisinier est redevenu cocher. Il aime au moins quelque chose, ce pauvre homme ; il aime ses chevaux, qui doivent, après le repas, conduire Marianne à la foire :
« Les pauvres bêtes n'ont point de litière , cela me fend le cœur, dit-il, de les voir ainsi exténuées. Car enfin, j'ai une tendresse pour mes chevaux , qu'il me semble que c'est moi-même , quand je les vois pâtir. Je m'ôte tous les jours pour eux les choses de la bouche ; et c'est être , monsieur , d'un naturel trop dur , que de n'avoir nulle pitié de son prochain. »
Que c'est bien le langage du peuple ! mais la morale n'y perd rien , et la pièce reste comique.
MAITRE JACQUES
J'enrage de cela, et je suis fâché tous les jours, d'entendre ce qu'on dit de vous; car, enfin, je me sens pour vous de la tendresse, en dépit que j'en aie; et, après mes chevaux, vous êtes la personne que j'aime le plus. »
l/.WARF, 105
Mais que dil-on do l'avare? Poussé à bout, l'honnête Jacques a l'imprudence d'être franc. On prétend qu'on peut être sincère, sans aller si loin. .Jacques ne connaît pas les nuances; il n'a pas lu Sénèque :
« Je vous dirai franchement que l'on se moque partout de vous.... L'un dit que vous faites imprimer des almanachs particuliers, où vous faites doubler les Quatre-Temps et les Vigiles, afin de profiter des jeûnes oii vous obligez votre monde; l'autre , que vous avez toujours une querelle toute prèle à faire à vos valets dans le temps des étronnes ou de leur sortie d'avec vous , pour vous trouver une raison de ne leur donner rien. Enfin , voulez-vous que je vous dise? On ne saurait aller nulle part, où l'on ne vous entende accommoder de toutes pièces. Vous êtes la fable et la l'iscc de tout le monde , et jamais on ne parle de vous que sous les noms d'avare , de ladre, de vilain et de fesse-mathieu. »
Jacques a dit la vérité ; Jacques est battu par Harpagon. Raillé par l'adroit Valère, un habile, il faille brave; il est battu par Valère. Pauvre maître Jacques ! Puisse-t-il rester honnête quoique deux fois battu? Malgré tout, l'honnrtetô, sons la forme comique, nous a fait
ÏOé MOLIÈRE
rire du vice ; elle n'en est que plus énergique dans sa rusticité ; elle n'est pas moins aimable. Les autres personnages de la pièce sentent trop la mise en scène. Il n'y a pas d'illusion ; ce sont de vrais comédiens. Le brave Jacques a bien sa nature à lui. C'est Jacques, et pas un autre.
Mais il nous tarde d'assister à l'entrevue de Marianne et d'Harpagon. Ils sont sous nos yeux :
« Ne vous offensez pas, ma belle , si je viens à vous avec des lunettes. Je sais que vos appas frappent assez les yeux, sont assez visibles d'eux-mêmes , et qu'il n'est pas besoin de lunettes pour les apercevoir ; mais, enfin, c'est avec des lunettes qu^on observe les astres; et je maintiens et garantis que vous êtes un astre , mais un astre, le plus bel astre qui soit dans le pays des astres. »
Voyez-vous d'ici cet homme tremblant sur ses jambes , en vieilles lunettes , le crâne dénudé, et qui tousse peut-être, en parlant d'amour?
Aussi , Marianne à part :
« Quel animal ? »
La scène , cependant , en dépit de son apparence bouffonne , est grave et mérite qu'on l'étudié.
l'avare 107
Cléante paraît, ramoureux aimé, et qui a promis i\ son pi;re do ne point faire mauvaise mine i\ sa future belle-mère. Il lient trop fidèlemont sa promesse. Tout étonné de voir Marianne:
« Madame, à vous dire le vrai , c'est ici une aventure où , sans doute, je ne m'attendais pas; et mon père ne m'a pas peu surpris lorsqu'il m'a dit tantôt le dessein qu'il avait formé. Il est vrai que mon père , madame , ne peut pas faire un plus beau choix , et que ce m'est une sensible joie que l'honneur de vous voir; mais, avec tout cela, je ne vous assurerai pas que je me réjouis du dessein où vous pourriez être de devenir ma belle-mère. Le compliment, je vousl'avone, est trop difficile pour moi ; et c'est un titre, s'il vous plaît, que je ne vous souhaite point. Ce discours paraîtra brutal aux yeux de quelques-uns; mais je suis assuré que vous serez personne à le prendre comme il faudra; que c'est un mariage, madame, où vous imaginez bien qu(! je dois avoir de la répugnance; que vous n'ignorez pas, sachant ce que je sens, comme il choque mes intérêts, et que vous voulez bien enfin que je vous dise , que , si les choses dépendaient do moi , cet hymen ne se ferait point. »
Harpagon qui déchiffre l'énigme dans sens do son intérêt :
« Voilà un compliment bien impertinei. Quelle belle confession à lui faire ! »
Marianne à son tour :
« Et moi , pour vous répondre (à Cléante), j'ai à vous dire que les choses sont fort égales, et que, si vous auriez de la répugnance à me voir votre belle-mère , je n'en aurais pas moins, sans doute , à vous voir mon beau-fils. Ne croyez pas , je vous prie , que ce soit moi qui cherche à vous donner cette inquiétude. Je serais fort fâchée de vous causer du déplaisir; et si je ne m'y voyais forcée par une puissance absolue, je vous donne ma parole que je ne consentirais point au mariage qui vous chagrine. »
Comme c'est l'ordinaire des femmes lancées dans le mal, Marianne dépasse le but, et se montre plus impudente que son amant. Elle se croit de l'empire sur Harpagon ; elle abuse de sa force ; le vieillard n'y verra rien ; il n'y voit rien.
Réduit au rôle d'imbécile , absolument imbécile , il demande pardon pour son fils:
« C'est un jeune sot, qui ne sait pas encore la conséquence des paroles qu'il dit.
l'avare 109
— Jft vous promets, riposte Marianne, persévérant dans l'équivoque de son rôle, que ce qu'il m'a dit, ne m'a point du tout offensée. »
Rions-nons, ici, en faveur des mœurs, ou la morale a-t-elle été sacrifiée au désir de provoquer l'hilarité? Ce fils qui, sous prétexte de haïr sa belle-mère, lui fait une déclaration d'amour, et cette vulgaire Marianne, qui, usant de la même équivoque, mais avec une hardiesse transparente , fait comprendre à Cléante qu'elle l'aimerait moins comme beau-fils que comme mari, tout cela sous les yeux, du vieillard, du père, je dirais presque de l'époux abusé, trompé, moqué, confiant, et qui approuve... quel tableau I quel mT'pris de ce qu'il y a de plus saint! N'aperçoil-on pas aussi, sous le couvert d'un mariage légitime, quoique forcé, les perspectives de l'adultère et les promesses mal déguisées de l'inceste? C'est odieux, sans doute , l'analyse le prouve. Mais la nature, qui vient chercher au théâtre, à la comédie surtout, des salisfartions assez profanes , se prête volontiers au rire instinctif qui ouvre les lèvres, malgré la morale ; elle nous range, sans que nous le soupçonnions, contre un vieillard ridicule, du