‹ Molière; la critique idéale et catholiqueChapitre 18 sur 36 · HO M 0 L I K 1\ E · texte numérisé non relu

HO M 0 L I K 1\ E

côté fie deux jeunes gens qui s'aiment et qui raillent, avec un sans-gêne outrageant, les lois les plus élémentaires de la vertu. Ce qui est le plus odieux, c'est le rire auquel on nous convie ; et celui-là serait-il moral , qui l'a provoqué , quand même il s'appellerait Molière?

Est-ce tout? Non. Cléante fait semblant d'avoir été trop cruel envers sa future belle-mère; il s'adoucit par obéissance filiale :

« Eh bien, dit-il à Harpagon, puisque vous voulez que je parle d'autre façon, souffrez, madame , que je me mette ici à la place de mon père , et que je vous avoue que je n'ai rien vu dans le monde de si charmant que vous. »

Il lui a préparé, aux dépens de l'avare, une magnifique collation; il ôte du doigt d'Harpagon un diamant et le donne à Marianne. Le vieil amoureux est aux cent coups ; l'effet de la scène est des plus comiques. Nous rions du père avec le fils moqueur, avec Cham, un Cham attrayant, et nous l'aimerions, loin de le maudire. Mais peut-être , si nous étions avares , avons-nous cessé de l'être? Nous le saurons.

Cependant, comme le vieux Mithridate de Racine , Harpagon a conçu des soupçons. Il a vu son fils baiser la main de sa future belle-mèro.

i/ A V A n K ni

A la diiïérencc du barbare fiancé qui trompe Monime, l'avare, qui n'est ni moins cruel, ni moins perfide , dresse un piège à son fils.

HARPAGON

Or çà! intérêt de belle-mère à part, que te semble à toi de cette personne?

CLÉANTE

Ce qui m'en semble?

HARPAGON

Oui , de son air , de sa taille , de sa beauté , de son esprit?

CLÉANTE (enco7-c datis son rôle de beavrfils).

La, la.... ))

Ce n'est pas compromettant. — Notons que ce fils coupable , trahi par son père , va nous paraître de plus en plus intéressant. C'est lui, néanmoins, qui, le premier, a trahi l'avare; mais il est jeune, Harpagon est vieux. Le vieux nous indigne, en trompant celui qui le trompait, à notre grande hilarité.

HARPAGON

Mais encore?

CLÉANTE

A vous en parler franchement, je ne l'ai pas trouvée ici ce que je l'avais crue. Son air est de

franche coquette.... Ne croyez pas que ce soit, mon père, pour vous en dégoûter, car belle-mère pour belle-mère , j'aime autant celle-là qu'une autre. »

Nous le croyons facilement.

HARPAGON

Si bien donc que tu n'aurais pas d'inclination pour elle?

CLÉANTE

Moi? point du tout.

HARPAGON {avec la bonté du renard).

J'en suis fâché , car cela rompt une pensée qui m'était venue dans l'esprit. J'ai fait, en la voyant ici, réflexion sur mon âge, et j'ai songé qu'on pourra trouver à redire de me voir marier à une si jeune personne. Cette considération m'en faisait quitter le dessein , et comme je l'ai fait demander, et que je suis pour elle engagé de parole, je te l'aurais donnée, sans Taversion que tu témoignes.

CLÉANTE [stupéfait, mais incrédule).

A moi!

HARPAGON

A toi. »

La folie de l'ainour, bien plus qu'une lueur

(Je confiance filiale , vu ranimer l'espérance éleinte de Cléante.

CLÉANTE

En mariage ?

HARPAGON {d'un air bonhomme).

En maripge. »

Gluante met les pieds dans le lacet, mais sans innocence; il vient de mentir. — Ici, tout est vil. Dans Racine , Mithridate a des instants d'héroïsme, et Monime, quoique faible, paraît délicate et loyale. La comédie, sans doute, diffère de la tragédie; mais le fond, dans l'une et dans l'autre , doit rester moral. Or, en cet endroit, la pilié serait pour le fils qui ne la mérite pas.

Cléante s'enfonce de plus en plus dans le piège :

« Ecoutez ! Il est vrai qu'elle n'est pas de mon goût; mais, pour vous faire plaisir, mon père , je me résoudrai à l'épouser, si vous voulez. »

Le fils avance , le père recule avec une perfide expérience, en faisant mine d'insister, dans la question malrimoni de , sur la nécessité d'une mutuelle inclination. Il regarde Cléante; il le fascine paternellement, il l'at-

lu MOLIÈRE

tire , il le prend tout entier dans le diabolique filet d'une affection parfaitement simulée.

CLÉANTE abusé.

Eh bien , mon père , puisque les choses sont ainsi , il faut vous découvrir mon cœur , il faut vous révéler notre secret. La vérité est que je l'aime depuis un jour que je la vis dans une promenade; que mon dessein était tantôt de vous la demander pour femme , et que rien ne m'a retenu que la déclaration de vos sentiments et la crainte de vous déplaire. »

Franchement, je suis tenté de sympathie pour Cléante, tant il y a de jeunesse dans sa parole, et j'oublierais que sa confiance n'est que l'intérêt de sa passion. Le fils, en réalité, n'a pas plus de respect pour son père que tout k l'heure. Un semblant d'immolation perfide et la sottise de l'amour crédule ont réuni , pour la forme , deux cœurs qui ne s'aimeront jamais. Même ils se haïssent autant que leurs intérêts les divisent. C'est hideux.

Harpagon, avec l'impitoyable et sèche analyse de la vieillesse , va jusqu'au bout de sa méchante victoire. Quand il sait que la défaite de son amour est complète , que son fils est aimé, à ses dépens, sans qu'il en puisse douter, et qu'il

a été, lui, Harpagon, berné, devant le petit public de sa maison; quand il se sent maître, par une odieuse revanche , des plus secrètes pensées de son enfant, alors il se découvre. Si c'était un père, il punirait; ce n'est qu'un ennemi ; il se venge.

HARPAGON (T)as à part).

Je suis bien aise d'avoir appris un tel secret ; et voilà justement ce que je demandais. (Haut.) Or sus, mon fils, savez-vous ce qu'il y a? C'est qu'il faut songer, s'il vous plaît , à vous défaire de votre amour, ît cesser toutes vos poursuites auprès d'une personne que je prétends pour moi, et à vous marier dans peu avec celle qu'on vous destine.

CLÉANTE

Oui, mon père; c'est ainsi que vous me jouez!... »

Le fils se révolte ; le père appelle dignement i\ son aide le bAlon et un juge inattendu , Jacques. C'est grotesque.

Mais Jacques, tout à l'heure battu pour avoir dit la vérité, va mentir pour épargner ses épaules. Serait-ce lu une des leçons morales de la pièce? Il prend à part le père et le fils , Harpagon d'abord ; il court ensuite parler au fils dans

lit) MOLIÈRE

un autre coin du théâtre ; il revient dire h Harpagon que Cléante « se met à la raison », ce qui est absolument faux , et retourne à Cléante pour lui affirmer que son père n'est pas « si déraisonnable », qu'il lui accordera ce qu'il sou haite, « pourvu qu'il s'y prenne par la douceur». Il trompe l'un et l'autre ,' reçoit de chacun des remerciements et s'esquive.

L'effet comique est des plus saisissants ; un rire éclate parti des profondeurs de notre plus infime nature. Depuis une demi-heure , au moins, le spectateur s'abaisse, en s'égayant de duperies et d'équivoques perpétuelles. Mais oià prend-il donc sa source, le ridicule inventé, en ce lieu , par Molière ? Dans la rivalité de ceux qui devraient le plus s'aimer , dans le cœur perverti d'un père et d'un fils. Nous-mêmes rionsnous , ou nous moquons-nous ? Est-il sûr que Tauteur ne se soit pas moqué ? Cet homme, né bon et dégoûté de ses faiblesses, las dehinler son impur foyer , envieux d'un bonheur qu'il comprenait , mais qu'il ne possédait point, n'at-il pas, dans sa haine inslinctive, méprisé et raillé, en la défigurant, la sainteté du foyer domestique? C'est notre cœur, en effet, qui donne ù nos écrits leur leçon morale , et nous pouvons

dire que la mémoire du cœur , s'il est dénaturé, imprime ses mauvais souvenirs dans la prose du roman , comme dans les dialogues de la comédie. Lo génie a beau faire, et les exceptions n'y peuvent rien, plus il est naturel, plus aussi il est impérieux , et plus il montre à nu , dans ses œuvres, l'Ame de l'écrivain.

En tout cas , Jacques n'est pas battu , mais Jacques sera battu.

Mais Harpagon et Cléante sont en présence. Chacun d'eux croit que l'autre renonce :i sa passion. Cette équivoque d'une réconciliation fausse et fondée sur l'intérêt fait rire de nouveau, jusqu'à ce moment bientôt arrivé où les deux adversaires, le père et le fils, reconnaissent qu'ils n'ont rien cédé ni l'un ni l'autre. Leur colère n'en est que plus vive, aiguillonnée par un échec do Tamour-propre. Nous avons ri de leur erreur , comme nous rions de leur déconvenue. Allons-nous voir , du moins , la comédie tourner au sérieux tragique , et quelque étincelle de dignité paternelle se réveiller dans le cœur desséché du vieillard ?

HARPAGON

Tu ne t'es pas départi d'y prétendre? {H s'agit de Marianne).

CLÉANTE

Au contraire , j'y suis porté plus que jamais.

HARPAGON

Quoi! pendard, derechef?

CLÉANTE

Rien ne me peut changer.

HARPAGON

Laisse-moi faire , traître !

CLÉANTE

Faites tout ce qu'il vous plaira.

HARPAGON

Je te défends de me jamais voir.

CLÉANTE

A la bonne heure!

HARPAGON

Je t'abandonne.

CLÉANTE

Abandonnez.

HArPAGON.

Je te renonce pour mon fils.

CLÉANTE

Soit.

HARPAGON

Je te déshérite.

CLÉANTE

Tout ce que vous voudrez.

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harpagon.

Et je te donne ma malédiction.

CLÉANTE

Je n'ai que faire de vos dons. »

Ce ridicule vieillard , amoureux d'une jeune fille, déshérite et maudit, qui? son rival, rien que son rival. Il veut en avoir raison, et l'insolence persistante de Cléante le pousse d'un mot à un autre , jusqu'à ce dernier mot, ce suprême chûtiment dont il abuse , par colère indigne. Il est plus bas qu'il n'était. Mais ce fds , jeune, léger, amoureux , coupable et intéressant, même persécuté, dites-nous, lecteurs, si, en se moquant, dans une satanique et dernière équivoque , de la malédiction du vieillard , il ne jette pas, avec une apparence de raison, l'opprobre du ridicule sur la malédiction paternelle? Ne nous fait-il point rire de ce qu'il y a, non de plus grave , c'est insuffisant , mais de plus terrible dans l'autorité d'un chef de famille ? car la malédiction , c'est la foudre elle-même, la foudre du Ciel dans la main d'un père. — Est-il permis enfin de se faire un jeu du ciel , au point de le rendre comique , dans sa vengeance , et sur les tréteaux d'un théâtre?

Nous allons nous égayer plus honnêtement , en

approchant du terme de la pièce. L'avare a trop parlé ; l'indiscrétion de son vice l'a perdu. Ce n'est pas rare. La Flèche a déterré le trésor; le trésor est entre les mains de Cléante. Harpagon n'a trouvé que le vide dans la cachette où il avait mis son cœur. — Son désespoir n'a pas de bornes. Sa passion tourne à la folie ; la folie n'est d'ailleurs qu'une passion dont l'aveuglement n'a pas toujours d'intervalles lucides :

« Au voleur! au voleur! à l'assassin! au meurtrier! Justice, juste ciel! je suis perdu, je suis assassiné ! on m'a coupé la gorge ; on m'a dérobé mon argent ? Qui peut-ce être? Qu'est-il devenu? Où est-il? Où se cache-t-il? Que ferai-je pour le trouver? Où courir? Où ne pas courir? N'est-il point là? N'est-il point ici? Qui est-ce? Arrête! (.4 lui-mêmcy se prenant par le bras.) Rends-moi mon argent, coquin !... Ah ! c'est moi ! mon esprit est troublé , et j'ignore où je suis, qui je suis , ce que je fais. Hélas ! mon pauvre argent ! mon pauvre argent! mon cher ami! on m'a privé de toi; et , puisque tu m'es enlevé , j'ai perdu mon support , ma consolation , ma joie : tout est fini pour moi, et je n'ai plus que faire au monde. Sans toi , il m'est impossible de vivre.

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C'en est fait ; je n'en puis plus ; je me meurs, je suis mort , je suis enterré ! N'y a-t-il personne qui veuille me ressusciter, en me rendant mon cher argent, ou en m'apprenant qui l'a pris? Euh ! que dites-vous ? Ce n'est personne. Il faut, qui que ce soit qui ait fait le coup, qu'avec beaucoup de soin on ait épié l'heure ; et l'on a choisi justement le temps que je parlais à mon traître de fils! Sortons! Je veux aller quérir la justice, et faire donner la question à toute la maison, à servantes, à valets, à fils et à fille, et à moi aussi. Que de gens assemblés! Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons , et tout me semble mon voleur.

» Euh! de quoi est-ce qu'on parle-là? de celui qui m'a dérobé? Quel bruit fait-on là-haut? Est-ce mon voleur qui y est ? De grâce , si l'on sait des nouvelles de mon voleur , je supplie que l'on m'en dise. N'est-il point- caché là parmi vous? Ils me regardent tous, et se mettent à rire ! Vous verrez qu'ils ont part, sans doute, au vol que l'on m'a fait. Allons, vite des commissaires , des archers , des prévôts , des juges, des gènes, des potences et des bourreaux. Je veux faire pendre tout le monde ; et si je ne retrouve mon argent, je me pendrai moi-même après.... «

Ce tableau , assez chargé , est imité de Plaute qui a peint, daus VAululaire , moins un avare qu'un maniaque devenu riche soudain , de pauvre qu'il était , et toujours en crainte de perdre sa fortune inopinée , son trésor caché. Il le perd, le retrouve et le donne. Jamais l'avare ne donnera le sien.

En somme , Harpagon , dans son langage embrouillé et incohérent, représente bien les incohérences de la passion élevée à son paroxysme. D'une façon plus noble , Hermione exprime les mêmes contradictions , et du chaos de son cœur sortent les mêmes voix confuses de sentiments opposés et désordonnés. L'ordre a disparu d'où la raison est absente. Dans la comédie et dans la tragédie , c'est la même prolixité de l'insatiable passion; c'est la même vicissitude d'émotions antipathiques les unes aux autres. Hermione aime et hait. L'avare accuse et s'accuse ; le terme, c'est le même néant. Hermione, si elle perd son Pyrrhus , se suicidera ; Harpagon , s'il ne retrouve son or, se pendra

Le commissaire est chez l'avare, avec son écharpe. — La Flèche battu s'est vengé ; il a

pris l'or du vieillard. .Jacques se vengera H

est cité comme témoin; c'est de Valère que

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ses épaules ont souffert; c'est Valère qu'il accusera.

Encore faut-il, du moins, prouver devant le commissaire , qu'il a vu la vraie cassette, celle dont il s'agit.

HARPAGON

Et cette cassette , comment est-elle faite ? Je verrai bien si c'est la mienne.

MAITRE JACQUES

Comment elle est faite ?

HARPAGON

Oui.

MAITRE JACQUES

Elle est faite.... elle est faite comme une cassette !

LE COMMISSAIRE

Cela s'entend. Mais dépeignez-la un peu , pour voir.

MAITRE JACQUES

C'est une grande cassette.

HARPAGON

Celle qu'on m'a volée est petite.

MAITRE JACQUES

Eh ! oui , elle est petite , si on veut le prendre

par là ; mais je l'appelle grande pour ce qu'elle contient. »

Maître Jacques , tout à l'heure si vrai , a fait de trop rapides progrès dans le mensonge , pour se venger et ne pas être battu. C'est naturel, et trop naturel. Cette logique de la nature mauvaise peut faire rire, elle n'est point morale. Cela ferait croire à la fatalité du mal.

LE COMMISSAIRE

Et de quelle couleur est-elle ?

MAITRE JACQUES

De quelle couleur ?

LE COMMISSAIRE

Oui.

MAITRE JACQUES

Elle est de couleur.... là, d'une certaine couleur.... Ne sauriez-vous m'aider à dire?

Euhl

MAITRE JACQUES

N'est-elle pas rouge ?

HARPAGON

Non , grise.

MAITRE JACQUES

Eh ! oui , gris rouge : c'est ce que je voulais dire.

l'avaue 125

harpagon.

ILîi y a point de doute ; c'est elle assicrément. » Rien de plus heureux que la réponse de l'avare , elle est typique. La passion a des yeux pour ne pas voir; elle croit, sans ombre, tout ce qui aboutit à sa propre satisfaction.

Valère est l'accusé , Valère est le coupable ; il comparaît devant ce beau-père désiré, quoique détesté, son maître et son juge. Or, Elise et lui se sont signé mutuellement une promesse de mariage. Valère a pris le cœur de la fille d'Harpagon, pardevant notaire; il a, suivant l'avare, pris son or; cet or, l'amant ne le connaît pas même. Chacun des deux interlocuteurs a son idée fixe qui l'absorbe. De là une équivoque des plus risibles , empruntée à Plante , le plus gai des comiques de l'antiquité latine.

HARPAGON

Approche, viens confesser l'action la plus noire , l'attentat le plus horrible qui jamais ait été commis.

VALÈRE

Que voulez-vous, monsieur?

HARPAGON

Comment, traître, tu ne rougis point de ton crime?... »

Harpagon pense à son trésor; Valère pense à Elise.

VALÈRE

De grâce , ne vous mettez point en colère. Quand vous m'aurez ouï, vous verrez que le mal n'est pas si grand que vous le faites.

HARPAGON

Le mal n'est pas si grand que je le fais! Quoi! mon sang, mes entrailles, pendard!

VALÈRE

Votre sang, monsieur, n'est pas tombé dans de mauvaises mains. Je suis d'une condition à ne lui point faire de tort ; et il n'y a rien , en tout ceci, que je ne puisse bien réparer.

HARPAGON

C'est bien mon intention, et que tu me restitues ce que tu m'as ravi.

VALÈRE

Votre honneur, monsieur, sera pleinement satisfait.

Il n'est pas question d'honneur là dedans , mais dis-moi, qui t'a porté à cette action ?

VALÈRE

Hélas! me le demandez-vous?... Un dieu qui

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porte les excuses de tout ce qu'il fait faire, l'amour.

HARPAGON (stupéfait).

L'amour?.. Bel amour, bel amour, ma foi, l'amour de mes louis d'or! »

Il semble cependant qu'en ce lieu , malgré sa colère, Harpagon s'adoucisse instinctivement. D'honneur il n'en est pas question. Mais l'amour des louis d'or, quelque étonné qu'il paraisse , Harpagon le comprend. Il aimerait Valère, qui aime l'or, si Valère n'avait pris son or.

VALÈRE

C'est un trésor, il est vrai, c'est le plus précieux que vous ayez... je vous le demande à genoux... nous nous sommes promis une foi mutuelle... Nous sommes engagés d'être l'un à l'autre, à jamais... Rien que la mort ne peut nous séparer...

HARPAGON. {De plus 611 pliis Stupéfait , mais toujours à son idée, comme Valère est à la sienne.) C'est être bien endiablé après mon argent.

VALÈRE

Je vous ai déjà dit, monsieur, que ce n'était

point l'intérêt qui m'avait poussé à faire ce que j'ai fait....

HARPAGON

Elle n^est point sortie de ma maison ? ( la cassette.)

VALÈRE

Non, monsieur.... Tous mes désirs se sont bornés à jouir de sa vue (d'Elise), et rien de criminel n'a profané la passion que ses beaux yeux m'ont inspirée.

HARPAGON

Les beaux yeux de ma cassette! »

A ce trait , le rire éclate , mais le malentendu s'éclaircit bientôt ; rimbroglio se débrouille , l'équivoque cesse ; Harpagon connaît qu'il est volé deux fois, dans son or et dans sa fille : « Surcroît de désespoir! » s'écrie-t-il.

Il y a toujours dans le drame un vainqueur et un vaincu ; Jacques triomphe ; Valère n'est qu'un « voleur et un suborneur ! »

Cette scène si amusante a pourtant son mérite élevé. Elle représente admirablement ce qu'est l'intelligence aveuglée par une chimère de l'imagination ou du cœur ; elle borne le monde à son unique pensée; elle s'y perd. Harpagon n'a plus le sens paternel; il n'a plus même le sens

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moral. Mettez, d'autre part, à la place de Valère , un souverain possédé par un seul et violent désir; son cœur sera tout entier dans cette passion dont il sera la proie; des sujets, il n'en aura plus , il n'en verra plus ; ou il les mènera à la suite de sa concupiscence , témoin Henri VIII. La passion peut faire rire ou faire pleurer. C'est toujours la même folie.

Mais Molière qui a besoin de finir sa pièce, précipite, autant dire, du ciel, le seigneur Anselme. Ce jeune homme de cinquante ans, que nous n'avons pas encore aperçu, se trouve être, par une suite d'aventures romanesques et une rencontre invraisemblable, le père de Marianne et de Valère. Il n'épousera pas Elise et la cédera à son fils, avec une riche dot ; car il est riche ; Elise se mariera, sans dot. Cléante, sans dot, épousera Marianne , aussi riche que Valère ; Cléante , on échange , rendra sa cassette à son père ; Harpagon aura môme, ;\ la noce, un habit neuf qui ne lui coûtera rien. Pour son paiement , le commissaire aura le droit de battre maître Jacques toujours battu , qu'il mente ou qu'il dise la vérité :

« Allons , dit Anselme , vite faire part de notre joie à votre mère.

HARPAGON

Et moi, voir ma chère cassette. »

Tout réussit à l'avare , au déuoûment. C'est là que devrait briller le dernier trait , celui qui résume la leçon.

Reprenons. Molière , avec une force d'analyse incomparable , a fait de tous les avares , un seul avare , tel qu'il n'y en a pas. Il a peint l'avarice. Cet être abstrait, il a eu assez de génie pour en faire un personnage vivant et qui adonné son nom à tous les Harpagons de la terre. Il a créé un type invraisemblable et réel, l'idéal des avares, leur modèle inimitable. — Si l'avarice est exactement représentée dans cet être imaginaire, l'homme, dans l'avare, est moins réussi. Il n'a pas une oscillation dramatique de liberté; il est fatalement entraîné, jusque dans ses plus indifférentes actions, par la nécessité de son vice inexorable. Est-ce le un modèle à nous offrir, et qui doive nous donner, si nous sommes emportés par quelque passion , l'opinion salutaire d'une puissance naturelle, notre liberté, capable d'imposer silence à l'ennemi de notre cœur? Non , certes. Du reste. Harpagon est trop avare pour corriger les autres avares ; il n'en est aucun qui ne se sache bon gré de valoir mieux que lui ; quelques-

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uns pourront lui devoir un perfectionnement de leur vice. La plupart riront à sa vue ; que dis-je? peu l'entendront ; car l'avare ne se rend pas volontiers au thtiùlre.

D'autre part, quel exemple i\ offrir aux yeux que ces personnages tous trompeurs, rangés autour d'une image avilie, i\ plaisir, de l'autorité paternelle et du foyer domestique! A voir cette corruption de la famille , on risque de s^habituor , en riant , à retrouver ailleurs , même dans sa maison , un pareil spectacle ; on risque de corrompre , en soi , les sentiments les plus purs, et de corrompre, avec sa dignité, son bonheur. Valère ment^jPl,j^^J^un gentilhomme ; Cléante méprise son„,père, il le vole; Elise lui désobéit. Marianne est uncsorte d'entretenue, qui épousera . pour être riche, le père de son amant. — Mais c'est là , dit-on , le châtiment du vieillard. Il ne le sent pas ; il n'est sensible qu'i\ la perte de son or; il le retrouve, il est heureux; il jouit plus qu'il ne souffre, il n'est point puni, mais récompensé. Sgs-imfants cqupables ont çe^u'ils ^ésirent. Tout cela n'est pas moral , malgré l'honnêteté apparente d'un dénoûment postiche. On peut être avare, mentir à ce qu'il y a de plus sacré , tromper ce qu'il y a

de plus respectable, en principe, et aboutir néanmoins au bonheur. Mais si l'on est maître Jacques , on est battu , pour avoir été honnête ; c'est la seconde leçon de la pièce. Il est vrai que Jacques sera encore battu, pour avoir menti. Alors la comédie de Molière nous insinuerait-elle que la justice n'a aucune sanction sur la terre, peut-être qu'il n'y a pas de Justice? Faites mal, en effet, vous réussirez, témoin la famille de l'avare ; faites bien ou mal , comme Jacques , vous serez toujours battus , si vous devez être battus.

Ou encore , maître Jacques serait-ce le peuple malheureux quand même ? Si nous en avons ri, ce n'est pas tant mieux. Et Molière est, au fond, le moins gai des poètes comiques.

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