‹ Molière; la critique idéale et catholiqueChapitre 19 sur 36 · CINQUIÈME COURS · texte numérisé non relu

CINQUIÈME COURS

Les Femmes savantes (1672).

Molière , qui avait fait ses premières armes , à Paris , contre les précieuses , dut , à la fin de sa carrière , guerroyer contre les femmes savantes. Mais il était plus facile de reléguer, au fond de la province , les ridicules d'un langage raffiné, que de détruire , dans un sexe trop curieux , je ne dis point jaloux de ce qu'il ne lui appartient pas de connaître , un goût dépravé qui détrône les grâces , et tourne en dérision la science ellemême. Il y a deux cents ans , Balzac critiquait déjà, en ces termes, un sénat féminin et scientifique :

« Caton dirait que c'est une maladie de la république, à laquelle il est besoin de remédier.... Il y a longtemps que je me suis déclaré contre cette pédanterie de l'autre sexe , et que j'ai dit que je souffrirais plus volontiers une femme qui a de la barbe , qu'une femme qui fait la

savante.... Tout de bon, si j'étais modérateur de police, j'enverrais filer toutes les femmes qui veulent faire des livres , qui se travestissent par l'esprit, qui ont rompu leur rang dans le monde. Il y en a qui jugent aussi hardiment de nos vers et de notre prose que de leurs points de Gènes et de leurs dentelles. Elles seraient bien fâchées d'avoir dit un poème héroïque, elles disent toujours un poème épique. On ne parle jamais du Cid, qu'elles ne parlent de l'unité du sujet , et de la règle des vingt-quatre heures. »

Il y avait donc, du temps de Molière , comme du temps de Balzac , des femmes savantes. 11 en est aujourd'hui qui sont moins modestes que savantes, et moins savantes que ridicules. La société, qui déforme leur beau naturel, donne , en revanche, à leur pédantisme, le charme incroyable de la légalité ; elle les élève , aux frais de l'Etat, dans ses propres lycées. Elle devrait leur imposer des vœux scientifiques, comme l'Eglise reçoit des vœux monastiques. Les femmes savantes, en eifet, ne méritent point d'être mariées , et ne sauraient faire , dans l'ordinaire de la vie, le bonheur de leur époux et de leurs enfants. Radicalement impuissantes à provoquer

autre chose que l'hilarité par leur savoir extraordinaire, elles sont gauches dans le reste, et trop relevées, pour ne pas être autour d'elles les ennemies transcendantes du bonheur domestique. Nous ne parlons pas de ces femmes instruites, en religion surtout, et dont le savoir n'a point affadi l'amabilité ; nous parlons des savantes. Or, Philaminte est très savante. Ainsi se nomme la superbe épouse d'un bonhomme d'époux, nommé Chrysale, placé , trop modestement , sur l'un des degrés de ce trône conjugal où il devrait régner en maître. En supposant qu'il règne , c'est à la façon parlementaire; car il est certain qu'il ne gouverne pas. Chrysale a deux filles , Armande et Henriette. L'orgueilleuse Armande a repoussé les hommages de Clitandre ; la compatissante Henriette n'a pas dédaigné de le consoler; elle en est aimée, elle l'aime. Mais voilà qui devient tragique : Celui dont elle ne voulait point, dans sa hauteur, Armande essaie tout pour l'arracher à sa sœur dans son dépit. D'autre part , la mère , Philaminte , a décidé , par amour de la science , qu'Henriette épouserait un pédant nommé Trissotin. Et Chrysale, qui peut tout, pour faire échouer le grec du savant et la jalousie de la savante, veut tout et ne fait rien. Heureusement,

la cupidité de Trissotin mise à nu , au moment du contrat, relève les affaires du malheureux Clitandre ; Ghrysale jouit d'un dénouement dont il se croit l'auteur. Armande séchera de dépit, ce qui hâtera l'âge mûr de sa jeunesse ; Henriette épouse Clitandre , et l'amour est couronné. C'est là le canevas d'une comédie qui se passe dans la maison de Chrysale , à Paris.

Dès le début, la spiritualiste Armande donne une leçon à sa sœur Henriette sur la vulgarité du mariage , d'une façon qui dénote la connaissance trop familière de ce qu'elle méprise en paroles. Au faux dégoût de sa sœur, Henriette répond avec une certaine justesse :

Et qu'est-ce qu'à mon âge on a de mieux à faire

Que d'attacher à soi, par le titre d'époux,

Un homme qui vous aime et soit aimé de vous ;

Et de cette union de tendresse suivie,

Se faire les douceurs d'une innocente vie?

Ce nœud bien assorti n'a-t-il pas des appas?

Armande se hâte de l'interrompre; et son orgueil savant se peint d'un mot :

Mon Dieu ! que votre esprit est d'un étage bas I

Cette scène, des plus naturelles, a aussi le mérite de nous mettre immédiatement sous les yeux deux sœurs dont la rivalité (est-ce déjà si

rare?) forme le nœud même de l'action. Armande n'a pas fini :

Que vous jouez au monde un petit personnage,

De vous claquemurer aux choses du ménage,

El de n'entrevoir point de plaisirs plus touchants

Qu'une idole d'époux et des marmots d'enfants!

Laissez aux gens grossiers, aux personnes vulgaires,

Les bas amusements de ces sortes d'affaires.

A de plus hauts objets élevez vos désirs,

Songez à prendre un govlt des plus nobles plaisirs,

Et, traitant de mépris les sens et la matière,

A l'esprit, comme nous, donnez-vous tout entière.

Vous avez notre mère en exemple à vos yeux,

Que du nom de savante on honore en tous lieux :

Nous sommes en plein sujet :

Tâchez, ainsi que moi, de vous montrer sa fille ; Aspirez aux clartés qui sont dans la famille. Et vous rendez sensible aux charmantes douceurs Que l'amour de l'étude épanche dans les cœurs. Loin d'être aux lois d'un homme en esclave asservie. Mariez-vous, ma sœur, à la philosophie.

Nous ne dirons pas avec le poète : latet anguis in lierhâ, un serpent se cache sous les fleurs... de la philosophie. Non, il montre déjà sa tête hideuse. Je veux dire que le vice d' Armande se découvre, que sa jalousie a, sans doute, un intérêt majeur qui lui fait traverser le mariage d'Henriette. 11 y a trop d'orgueil dans son élévation, pour qu'il n'y ait pas d'égoïsme dans son

iiO MOLIÈRE

désintéressement. Henriette, sur le ton qui convient à son caractère mêlé de bon sens, d'enjouement , de malice et de singulière familiarité, riposte d'abord avec un air trop grave , pour ne pas être ironique , à la sévère moraliste , sa sœur :

Le ciel dont nous voyons que l'ordre est tout-puissant, Pour différents emplois nous fabrique en naissant.

Le mot n'est pas noble :

Et tout esprit n'est pas composé d'une étoffe Qui se trouve taillée à faire un philosophe.

La vivacité gauloise d'Henriette ne manque pas d'esprit, malgré le sans-façon du mot propre.. Là est le contraste qui nous délasse des raideurs vertueuses d'Armande :

Ainsi, dans nos desseins l'une à l'autre contraire, Nous saurons toutes deux imiter notre mère : . Vous, du côté de l'âme et des nobles désirs; Moi, du côté des sens et des grossiers plaisirs; Vous, aux productions d'esprit et de lumière ; Moi, dans celles, ma sœur, qui sont de la matière.

Quoiqu'elle raille , Henriette a baissé le ton de quelques notes au-dessous de ce qui est permis à son sexe et surtout à son âge. Je lui saurais bon gré de parler moins naturellement de la matière et de ses grossiers plaisirs. Elle donne , du reste ,

LES FEMMES SAVANTES lil

l'occasion à sa rivale de lui riposter de la façon la plus vive, la plus spirituelle et la plus solide :

Quand sur une personne on prétend se régler. C'est par les beaux côtés qu'il lui faut ressembler, Et ce n'est point du tout la prendre pour modèle. Ma sœur, que de tousser et de cracher comme elle.

Impossible de mettre plus en relief, par un mot vulgaire, une vérité élevée; mais il était inutile de placer sur les lèvres trop peu virginales d'Henriette, môme dans la comédie, des vers d'une franchise aussi brutale que ceux-ci :

.... Vous ne seriez pas ce dont vous vous vantez,

Si ma mère n'eût eu que de ces beaux côtés;

Et bien vous prend, ma sœur, que son noble génie

N'ait pas vaqué toujours à la philosophie.

De grâce, souffrez-moi, par un peu de bonté,

Dés bassesses à qui vous devez la clarté ;

Et ne supprimez point, voulant qu'on vous seconde.

Quelque petit savant qui veut venir au monde.

En supposant que Molière ait voulu , en l'exagérant à dessein, rendre plus saisissable le bon sens positif d'Henriette , est-il jamais des cas où le bon goût et la pudeur la plus ordinaire puissent perdre leurs droits à ce point? Est-ce dans la grande comédie , et dans un temps de jansénisme , disons mieux , de mœurs domestiques éminemment chrétiennes, que l'on devait

rencontrer ce type assez ordinaire d'une fille trop laïque , si vivement peinte d'ailleurs de façon à nous séduire , et qui semble un modèle à suivre, en face de l'orgueilleuse hypocrisie d'Armande ? — Armande n'a pas voulu de Clitandre. Sa sœur le lui rappelle. Rien ne peint mieux le pédantisme hautain de la précieuse offensée que sa réponse à Henriette :

Cet empire que tient la raison sur les sens, Ne fait pas renoncer aux douceurs des encens; Et l'on peut pour époux refuser wn wéntc Que pour adorateur on veut bien à sa suite.

Malgré la noble abstraction d'un mérite adorateur et la quintessence d'un amour passé à l'alambic, Armande laisse percer la jalousie positive d'un cœur assez bas et l'amertume d'un dépit mal dissimulé sous les formes de la morale :

Croyez-vous pour vos yeux sa passion bien forte.

Et qu'en son cœur pour moi toute flamme soit morte?

La réplique est simple, comme l'amour confiant d'Henriette :

Il me l'a dit, ma sœur ; et, pour moi, je le crois.

Du reste, Clitandre, qui paraît, juge absolument de la même manière , malgré la grimace araou-

reuse d'Armande qui voudrait ce qu'elle ne voulait pas , pour qu'Henriette n'ait pas ce qu'elle veut; la jalouse souffre, en ayant l'air de ne point souffrir :

Vous triomphez, ma sœur, et faites une mine A vous imaginer que cela me chagrine.

Et comme l'autre se moque avec cette fine malice :

Moij ma sœur ! point du tout. Je sais que sur vos sens Les droits de la raison sont toujours tout puissants, Et que, par les leçons qu'où prend dans la sagesse, Vous êtes au-dessus d'une telle faiblesse.

Armande exaspérée :

Votre petit esprit se mêle de railler;

Et d'un cœur qu'on vous jette on vous voit toute tière.

La défaite l'envenime , sa nature mauvaise se démasque. N'est-ce pas profondément triste que , chez de fort honnêtes gens , nous voyions deux sœurs qui se détestent, et, se serrant de près, distillent leur venin l'une contre l'autre? Deux cœurs fraternels qui s'abhorrent, ce n'est pas réjouissant, comme début , et cela fait songer à des rivalités de comédiennes. Espérons qu'il n'en est pas toujours ainsi, malgré la condition de notre nature déchue.

Nous sommes au nœud de la pièce, Armande ne négligera rien pour réduire à néant l'ironique et passager triomphe de la maligne Henriette, qu'elle hait par jalousie , comme elle aime Clitandre par envie. — Nous allons rire cependant, et sans arrière-pensée cette fois. Des vices de l'âme, nous remontons à la superficie, jusqu'à l'un de ces défauts qui peuvent se manifester à l'épiderme des plus honnêtes natures, provoquant l'hilarité , même bruyante , sans éveiller, plus bas, la tristesse dans le cœur. Celle qui va nous donner la comédie est une demoiselle sur le retour, nommée Bélise, sœur de Chrysale ; elle a quelque chose de sa bonhomie; cette ressemblance tient de famille, comme la ressemblance des traits. Chrysale, dit V irrespectueuse Henriette,

.... Est d'une humeur à consentir à tout;

Mais il met peu de poids aux choses qu'il résout ;

Il a reçu du ciel certaine bonté d'âme

Qui le soumet d'abord à ce que veut sa femnae.

n obéit à Philaminté, par paresse d'esprit ou de volonté. C'est avec la même bonhomie que Bélise croit au charme de sa personne. Clitandre la voudrait de son parti ; mais elle pense ,et pensera avoir attaché Clitandre à son char;

de h\ une méprise dont son opiniâtreté précieuse no sortira point.

CUTANDRE.

Souffrez, pour vous parler, Madame, qu'un amant Prenne l'occasion de cet heureux moment, Et se découvre à vous de la sincère flamme....

Clitandre a son cœur bien loin de Bélisc. Bélise croit Clitandre à la poursuite du sien ; elle fait mine de fuir :

Ah! tout beau : gardez-vous de m'ouvrir trop votre âme. Si je vous ai su mettre au rang de mes amants, Contentez-vous des yeux pour vos seuls truchements. Et ne m'expliquez point, par un autre langage, Des désirs qui, chez moi, passent pour un outrage. Aimez-moi, soupirez, brûlez pour mes appas; Mais qu'il me soit permis de ne le savoir pas.

Et comme Clitandre proteste :

Ah ! certes, le détour est d'esprit, je l'avoue : Ce subtil faux-fuyant mérite qu'on le loue; Et dans tous les romans où j'ai jeté les yeux, Je n'ai rien rencontré de plus ingénieux.

C'est une soutenante suranée de la mode vieillie des romans. Clitandre a beau lui dire, avec un commencement de désespoir :

Ceci n'est point du tout un trait d'esprit, Madame; Et c'est un pur aveu de ce que j'ai dans l'âme.

Les cieux, par les liens d'une immuable ardeur, Aux beautés d'Henriette ont attaché mon cœur; Henriette me tient sous son aimable empire, Et l'hymen d'Henriette est le bien où j'aspire...

Bélise, d'un air fin, et qui entend à demimot :

Je vois où doucement veut aller la demande.

Et je sais, sous ce nom, ce qu'il faut que j'entende

La figure est adroite, et, pour n'en point sortir

Aux choses que mon cœur m'offre à vous repartir,

Je dirai qu'Henriette à l'hymen est rebelle.

Et que, sans rien prétendre, il faut brûler pour elle.

Ainsi de suite, jusqu'au bout, malgré la rage de Clitandre qui lui crie aux oreilles :

Je veux être pendu, si je vous aime ; et sage...

Mais Bélise :

Non, non, je ne veux rien entendre davantage.

Elle s'esquive en rougissant. L'orgueil d'Armande, la folie de Bélise, ne sont-ce pas les premiers fruits de la science dans la maison de Philaminte? Et Philaminte ? Patience, nous la connaîtrons.

Qu'est-ce que Bélise, en somme? une honnête quadragénaire dont la préciosité a fait fuir jadis

les nombreux prétendants. Elle n'a pas dû être une de ces graves jeunes filles , que le ciel et le monastère attirent, ou les devoirs élevés d'un célibat dévoué à des parents âgés et aux exercices de la piété. Non ; elle a voulu , pour époux, quelque Cyrus impossible. Occupée à choisir, elle n'a pas senti s'envoler les roses de son teint et les années rapides. Or, tandis que l'âge mûrissait sa beauté s'inclinant vers l'automne, comme c'est l'ordinaire dans les esprits frivoles, les désirs de la jeunesse persévéraient; plus le vide se faisait autour de Bélise, plus l'idée de son mérite persistait, sous l'empire de l'imagination qui n'avait point vieilli , et qui expliquait tout, au gré de la personne intéressée, ou suivant les péripéties d'un roman prolongé. On sait d'ailleurs qu'une idée persistante peut devenir une idée fixe, une idée fixe se changer en manie ; la manie elle-même engendre la monomanie ; et la monomanie , plus d'une fois , produit la folie. La folie enfin n'est-elle pas très souvent une idée fixe, passant d'une tête absorbée, de l'esprit dans le cœur et dans la conduite de la vie? Mais il y a des folies douces. Bélise en est la preuve. — Franchement, un visage d'homme, pioins banal que celui de Clitandre, nous ferait

plaisir à voir, après ces types féminins, variés dans la jalousie , l'orgueil , la légèreté et la folie. Henriette seule, non sans réserve, a quelque lumière de bonté. Voici son père.

En face de cette puissance domestique, nommée Chrysale, je n'éprouve rien de l'émotion qu'impose l'autorité même familière. Au contraire, je me sens joyeux, à la vue de ce teint fleuri d'un visage débonnaire, et de cet embonpoint dénotant un estomac en parfaite intelligence avec un cerveau tranquille. Le frère Ariste, un sage vulgaire , comme il y en a beaucoup dans le monde, et plusieurs dans Molière, touche à Chrysale un mot de Clitandre. Aussitôt les idées les plus heureuses, les souvenirs les plus délicieux, naissent en foule, dans l'esprit du bonhomme, comme il en naît parfois, chez le commun des mortels , après une facile digestion :

Je connus feu son père en mon voyage à Rome.

.... C'était, mon frère, un fort bon gentilhomme , .... Nous n'avions alors que vingt-huit ans ,

Et nous étions, ma foi, tous deux de verts galants.

Il rit au souvenir du passé.

Alors Ariste :

Clitandre, auprès de voua, me fait sou interprète, Et son cœur est épris des grâces d'Henriette.

Ici Béliso intervient, qui nous donne une seconde édition de sa folie. Ariste est dans l'erreur; c'est à son cœur qu'en veut Clitandre. Chrysale, au demeurant, le plus positif et le moins imaginaire des hommes , ose dire à sa sœur :

De ces chimères-là vous devez vous défaire.

Et Bélise :

Ah! chimëres! ce sont des chimères, dit-on. Chimères, moi! Vraiment, chimères est fort bon! Je me réjouis fort de chimères, mes frères; Et je ne savais pas que j'eusse des chimëres.

Elle disparaît, comme une chimère.

Bélise partie, si naturelle, si comique et si bien inventée par l'art du poète, Chrysale continue à parler d'or :

Notre sœur est folle, oui.

Et comme les hommes de son caractère , il en doit éprouver quelque bonheur intime. Il sent davantage sa raison; il en jouit; il se console de ce qu'il n'a pas.... Dans sa belle humeur, il accepte , du coup , Clitandre :

Faut-il le demander? J'y consens de bon cœur, •

Et tiens son alliance à singulier honneur.

Il triomphe de l'avenir; c'est dans l'ordre.

Mais arrivera l'heure de l'action. Rien n'est formidable comme cette heure psychologique. Chacun de nous rappelle un peu Chrysale , même beaucoup. Cependant nous rions et nous rirons de Chrysale. Il semble que nous allons au théâtre , moins pour nous corriger que pour nous assurer que les travers joués sur la scène ne sont pas nos travers. Tout au plus , entrevoyons-nous obscurément que tel vice ou tel défaut pourrait bien être nôtre , au titre humain seulement et de la façon la plus générale. Mais cet homme, qui se peint et que je raille, avec le poète , de mon observatoire mal éclairé , loge ou fauteuil d'orchestre, ne fut jamais ma copie, soyez-en sûr; j'en prends à témoin la complaisance que nous avons pour nous-mêmes, vrai velours oîi la conscience se repose et s'oublie... même au théâtre. Pour Chrysale, il s'indigne qu'on puisse douter de son autorité souveraine. A peine Ariste lui a-t-il dit :

Parlons à votre femme, et voyons à la rendre Favorable....

que son frère lui répond, en se rengorgeant, il se voit déjà à la noce :

Il suffit, je l'accepte pour gendre.

On insiste , il prend la mouche :

Vous moquez-vous î II n'est pas nécessaire. Je réponds de ma femme, et prends sur moi l'affaire.

Laissez faire, dis-je, et n'appréhendez pas. Je la vais disposer aux choses de ce pas.

Enfin :

C'est une affaire faite; Et je vais à ma femme en parler sans délai.

II s'est presque mis on colère, pour prouver qu'il était le maître ; il a dû prendre l'attitude du commandement pour s'en donner la force. D'ailleurs , sa femme n'est pas là. Je me prends à songer involontairement aux trois promesses de Pierre, le pêcheur do Galilée. Mais silence I... La puissante Philaminte paraît , ou plutôt son époux comparaît en la présence de Philaminte. Nous apercevons en même temps un nouveau personnage qui tranche sur l'ensemble ; c'est une fille des champs, la cuisinière de céans , nommée Martine. Des hauteurs constellées où la science a porté l'orgueilleuse pédante, qui se nomme Armande, nous redescendons jusqu'aux régions les plus sublunairos. Et pourtant ce bloc informe, celte grossière villageoise , sans autre culture qu'un peu do catéchisme, fera laloçon, sans le soupçonner , ;\ son impérieuse maîtresse j elle

nous consolera, par son simple bon sens, de la savante folie qui règne dans la demeure des muses. Martine appuiera Chrysale , qui n'osera la soutenir. — Chassée par Philaminto, elle a invoqué son maître , qui lui a répondu vivement , en l'absence de sa femme :

Non, vous demeurerez ; je suis content de vous. Ma femme bien souvent a la tête un peu chaude; Et je ne veux pas, moi....

... Mais Philaminte est là. Son timide époux a déjà crayonné son portrait :

Pour peu que l'on s'oppose à ce que veut sa tête, On en a pour huit jours d'effroyable tempête. Elle me fait trembler dès qu'elle prend son ton ; Je ne sais où me mettre, et c'est un vrai dragon ; Et cependant, avec toute sa diablerie, Il faut que je l'appelle et mon cœur et ma mie.

C'est bien elle; son verbe la peint mieux encore :

Quoi! je vous vois maraude!

Vite, sortez, friponne ! allons, quittez ces lieux ; Et ne vous présentez jamais devant mes yeux!

Chrysale, avec une fermeté tempérée :

Tout doux.

PHILAMINTE

Non, c'en est fait.

Actu77i est, disaient brièvement les Latins, c'est-à-dire, rien, rien absolument à faire ou à espérer, tout est perdu. Qu'a-t-elle donc fait, Martine, pour avoir, devant elle , lui fermant tout espoir de pardon , cette tour inexpugnable , Philaminte ? — La note ferme de Chrysale s'atténue et s'abrège ; il s'étonne :

Eh!

L'épouse :

Je veux qu'elle sorte.

L'époux , avec timidité :

Mais qu'a-t-elle commis, pour vouloir de la sorte....

Il n'a pas achevé.

PHILAMINTE

Quoi! vous la soutenez...?

CHRYSALE {décontenancé).

En aucune façon!

Franchement , c'est trop tôt. Philaminte poursuit avec d'autant plus de vigueur , qu'elle voit déjà céder son faible mari :

Prenez-vous son parti contre moi ?

CHRYSALE {ovec douccwr).

Mon Dieu ! non ; Je ne fais seulement que demander son crime.

Comme ce : Je ne fais seulement que , peint vivement l'amour de la paix, non sans une ombre de bienveillance pour la justice !

PHiLAMiNTE {d'uTi toïi mcore plus httUt). Suis-je pour la chasser sans cause légitime? CHRYSALE (d'wTO toH Bticore pliis bfls). Je ne dis pas cela, mais il faut de nos gens...

L'épouse altière ne lui laisse pas le temps de raisonner un peu :

Non; elle sortira, vous dis-je, de céans....

....Et vous devez, en raisonnable épouï, Etre pour moi contre elle, et prendre mon courroux,

CHRYSALE

Aussi fais-je. Oui, ma femme avec raison vous chasse, Coquine, et votre crime est indigne de grâce !

Cet homme fort condamne, sur un signe de son épouse, avant de connaître la. question. Junon a froncé le sourcil.

MARTINE (en pleurant).

Qu'est-ce donc que j'ai fait?

CHRYSALE (dc Itt foçon la plus comique).

Ma foi, je ne sais pas.

Il y a un double mouvement de crescendo dans Philaminte , de decrescendo dans Chrysale , qui -est du plus heureux effet. Le bonhomme n'en

croit pas moins à sa fermeté , ébloui qu'il est par lé prisme de ses honnêtes intentions. Il a tout juste l'énergie nécessaire pour goûter et juger la sauce d'un turbot. — Ecoutez, peuples et nations :

Martine , dit Philaminte,

... a, d'une insolence à nulle autre pareille, Après trente leçons, insulté mon oreille Par l'impropriété d'un mot sauvage et bas Qu'en termes décisifs condamne Vaugelas...

Est-ce là? commence Chrysale, ahuri, non du crime de Martine, mais de l'extravagante sévérité de sa femme. Il s'arrête... Sur le front de son olympienne épouse, sur ses lèvres, dans son regard, il a lu quelque nuance de menace; il allait parler, il ne parlera pas; ce n'est point opportun; il baisse même les yeux; c'est un opportuniste. Il laisse le champ libre à la colère grammaticale de sa trop savante moitié :

Quoi I toujours, malgré nos remontrances. Heurter le fondement de toutes les sciences , La grammaire, qui sait régenter jusqu'aux rois, Et les fait, la main haute, obéir à ses lois!

« La main haute » rappelle à propos le geste d'un pédagogue.

CHRYSALK [uu pcu Temis).

Du plus grand des forfaits je la croyais coupable.

PHILAMINTE

Quoi ! Vous ne trouvez pas ce crime impardonnable?

CHRYSALE

Si fait.

PHILAMINTE

Je voudrais bien que vous l'excusassiez.

CHRYSALE

Je n'ai garde....

Philaminte tient tête; elle a du caractère et pas de raison. Chrysale a de la raison et pas de caractère. Alors Martine se défendra seule :

Mon Dieu I je n'avons pas étugué comme vous,

Et je parlons tout droit comme on parle cheu nous.

PHILAMINTE

Ah ! peut-on y tenir?

BÉLISE

Quel solécisme horrible !

PHILAMINTE

En voilà pour tuer une oreille sensible.

Quel roulement d'épithètes

BÉLISE

Ton esprit, je l'avoue, est bien matériel ! Je n'est qu'un singulier, avons est pluriel. Veux-tu, toute ta vie, offenser la grammaire ?

MARTINE

Qui parle d'offenser grand-mère ni grand-père?

PHILAMINTE

0 ciel!

Vexcellente béuse.

Grammaire est prise à contre-sens par toi, Et je t'ai déjà dit d'oii vient ce mot...

MA.RTINE.

Ma foi , Qu'il vienne de Chaillot, d'Âuteuil ou de Pontoise, Cela ne me fait rien.

BÉLISE

Quelle âme villageoise !

La grammaire, du verbe et du nominatif, Comme de l'adjectif avec le substantif, Nous enseigne les lois.

MARTINE

J'ai, Madame, à vous dire Que je ne connais point ces gens-là,

FUILAMIMTE.

Quel martyre!

BÉUSE.

Ce sont les noms des mots ; et l'on doit regarder En quoi c'est qu'il les faut faire ensemble accorder.

MARTINE

Qu'ils s'accordent entre eux, ou se gourment, qu'importe?

PHILAMINTE

Eh ! mon Dieu ! finissez un discours de la sorte.

Philamiiite , qui règne dans son ménage plus que la grammaire sur la langue , adresse, du haut de son port de reine , un ultimatum à son faible époux :

Vous ne voulez pas, vous, me la faire sortir ?

Ce vous est superbe I Et Chrysale :

Si fait. (A part). A son caprice il me faut consentir. Qu'il est niais !

Va, ne l'irrite point; retire-toi, Martine.

La victoire de Philaminte n'est pas complète :

Comment! vous avez peur d'offenser la coquine! Vous lui parlez d'un ton tout à fait obligeant !

Alors , le maître imbécile , d'un ton vif :

Moi ? point. Allons, sortez !

Puis , d'un ton plus doux ,

Va-t'en, ma pauvre enfant.

C'est la paix à tout prix. C'est Pilate qui condamne le juste et se lave les mains dans un coin. Que de Pilâtes!... Quel prélude pour Henriette! Mais Chrysale s'est dit : N'irritons pas ma femme , ce serait souverainement impolitique. Cédons pour ne pas céder. Demain , nous serons f^rme. — C'est on ne peut mieux représenté, comme aussi tout le désordre de cette honnête maison. Quand la femme, au lieu d'aller de la cave au grenier, fréquente trop le monde d'ici-bas ou de la lune, l'ordre s'enfuit avec le bon sens. Celui de

Martine est d'or , sous la grossièreté de ses méprises rustiques; il suffirait à rendre heureux ChrysaJG , qui n'est pas un savant. Du reste , il n'y lient plus; il a môme un moment de courage. II va parler; il parle ; il défend Martine :

Qu'importe qu'elle manque aux lois de Vaugelas,

Pourvu qu'à la cuisine elle ne manque pas?

J'aime bien mieux, pour moi, qu'en épluchant ses herbes,

Elle accommode mal les noms avec les verbes,

Et redise cent fois un bas ou méchant mot,

Que de brûler ma viande ou saler trop mon pot.

Je vis de bonne soupe, et non de beau langage,

Vaugelas n'apprend point à bien faire un potage;

Et Malherbe et Balzac, si savants en beaux mots.

En cuisine, peut-être, auraient été des sots....

Et comme Philaminte lui reproche, avec hauteur , le soin excessif qu'il prend de sa guenille, le bonhomme réplique , emporté par la colère de son estomac :

Oui , mot! corps est moi-même, et j'en veux prendre soin: Guenille, si l'on veut : ma guenille m'est chère.

Remarquez cet on. Chrysale n'a pas osé attaquer directement la redoutable majesté de sa royale épouse. Sa plus forte passion , celle de son corps , n'a pas brusqué sa timidité jusqu'à le rendre si audacieux, il poursuit :

Voulez-vous que je dise? il faut qu'enfin j'éclate, Que je lève le masque et décharge ma rate : De folles on vous traite, et j'ai fort sur le cœur.

Vous/ ce pluriel est déjà bien hardi! Alors Philaminte, élevant la voix et l'arc de ses sourcils :

Comment donc?

Aussitôt l'époux, pavillon baissé, devant les trois syllabes qui annoncent la foudre , tourne du côté de Bélise seulement sa prudente colère ; il n'ose regarder sa femme en face , encore moins l'interpeller :

C'est à vous que je parle , ma sœur.

On dirait le dernier trait, celui qu'on ne surpasse point.

Vraiment, il serait injuste d'envier à Molière son génie d'observateur profond et d'écrivain le plus expressif et le plus naturel. C'est la nature même qui passe dans le langage de ses personnages aussi ondoyants et divers que l'âme et les différentes conditions humaines. L'homme s'y peint, moins la grossièreté parfaite de son vice atténué légèrement (comme nos traits le sont dans un miroir), par le poli de la forme. La

tragédie a un style , je n'ose dire convenu , mais noble, harmonieux, qui rejette ou qui adopte nettement certaines expressions. Pour le comique, il y a un point tout à fait délicat à toucher , où , sans abandonner l'expression familière et quotidienne de nos défauts , il sauve le mot propre , à la fois , et la distinction , j'entends une distinction relative , une pudeur du style , dont personne ne lui sait mauvais gré. L'honnête homme, au grand siècle, parlait un certain langage simple et relevé en toute chose. L'idéal du comique doit viser un peu plus haut; autrement nous pourrions, à bon marché, nous donner la comédie, chez nous, ou dans la rue. Les lettres, en un mot, sans poser, prennent un ton audessus de l'ordinaire , ou bien elles ne sont plus les lettres. La nuance est fine ; Molière lui-même ne l'a complètement saisie que dans le Misanthrope.

Je me hûte de retourner à Ghrysale :

Le moindre solécisme en parlant vous irrite;

Mais vous en faites, vous, d'étranges en conduite.

Vos livres éternels ne me contentent pas;

Et, hors un gros Piutarque à mettre mes rabats,

Vous devriez brûler tout ce meuble inutile ,

Et laisser la science aux docteurs de la ville;

M'ôter, pour faire bien, du grenier de céans. Cette longue lunette à faire peur aux gens , Et cent brimborions dont l'aspect importune ; Ne point aller chercher ce qu'on fait dans la lune, Et vous mêler un peu de ce qu'on fait chez vous, Où nous voyons aller tout sens dessus dessous. Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes , Qu'une femme étudie et sache tant de choses. . Former aux bonnes mœurs l'esprit de ses enfants, Faire aller son ménage, avoir l'œil sur ses gens, Et régler la dépense avec économie , Doit être son étude et sa philosophie.

Nos pères, sur ce point, étaient gens bien sensés, Qui disaient qu'une femme en sait toujours assez Quand la capacité de son esprit se hausse A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse.

Il faut observer que si Ghrysale est faible , il ne manque pas d'une bonté vulgaire; il est même sympathique à ce qu'il y a de plus naturel en nous.

Sa fille Henriette, son vrai portrait, ne nous est point indifférente. C'est le type familier du sens commun, très commun, mis en opposition avec le pédantisme orgueilleux et l'hypocrisie d'Armande. Henriette en est d'autant plus relevée et chère à l'auteur, son père en littérature , on le sent. D'autre part, Ghrysale , c'est Henriette sous le visage d'un homme; il semble difficile de ne pas croire que Molière ait eu pour le père la même affection que pour la fille. — Sans aller jusqu'à

conclure qu'il se représente dans le bonhomme Chrysale, Chrysale est bien, jusqu'à un certain degré , son idéal. Or quel est l'idéal de Chrysale?

Mon corps est moi-même {dit-il).

Ma guenille m'est chère.

Je vis de bonne soupe et non de beau langage.

S'il est vrai que le discours soit tout entier, en abrégé , dans l'exorde , la qualité de la soupe tient une grande place dans celui de Chrysale. L'éducation cependant y garde sa place étroite :

Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes, Qu'une femme étudie et sache tant de choses.

Nous l'admettons.

Mais suffit-il de

Former aux bonnes mœurs l'esprit de ses enfants?

Notez que je choisis le trait le plus brillant du programme. N'est-ce point d'un vague désespérant? Et n'avons-nous pas vu, au contraire, le bonhomme dilater son éloquence, en ce qui concerne cet organe voisin du cœur , et cher aux Epicuriens, l'estomac? Comment, d'ailleurs, une femme, une mère doit-elle ce former ses enfants aux bonnes mœurs »? Est-ce sur l'exemple de Zenon, de Platon, de Socrate? Si nous raisonnons

logiquement, et suivant le caractère connu de Chrysale , ce sera d'après Epicure. Enfin, pour se mieux découvrir, le père d'Henriette (à part cette avare dépense de morale faite en un seul vers) , jusqu'où n'abaisse-t-il pas la femme et sa capacité , qui

.... se hausse A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse?

Nos mères , ajoute-t-il ,

Ne lisaient point, mais elles vivaient bien.

C'est juste.

Leurs ménages étaient tout leur docte entretien; Et leurs livres, un dé, du fil et des aiguilles. Dont elles travaillaient au trousseau de leurs filles.

Ajoutons un livre qui n'empêchait rien , la Vie des Saints, étalée parmi le fil et les aiguilles , sur la table à ouvrage , sanctifiant le travail manuel , et même , élevant jusqu'à Dieu la pensée de la mère, du sein des occupations les plus vulgaires. Rien , dans le bonhomme Chrysale , qui fasse soupçonner seulement que Molière écrit, en plein xvii® siècle, en plein catholicisme. Il a bien su, pourtant, faire de Gorgibus un honnête paroissien, qui n'a oublié ni son curé , ni le baptême , ni le lien sacré du ma-

riage, et qui n'a pas insulté la religion pour avoir paru un bon chrétien sur le théâtre. Il y a une manière de dire les choses. Gorgibus n'est pas un ligueur , mais c'est un catholique ; Chrysale n'est qu'un païen. Quoi! réduire la femme à cette espèce de servage ! Oublier qu'elle peut préparer des enfants de Dieu , et sans sortir de sa pudeur, ni de l'ombre qui la protège, dans l'intimité du foyer conjugal, encourager à la lutte quotidienne un époux quelquefois fatigué ou découragé , inspirer ses desseins , comprendre au moins son intelligence, nourrir de son amour la force de ses études , le pousser d'instinct toujours plus haut, oublier cela, dis-je, pour déifier le pot au feu! La seule excuse de Molière, c'est d'avoir voulu mieux faire sentir, par une opposition tranchée, la sotte fatuité de la science, chez la femme, et la ramener, le plus bas possible, pour l'empêcher de s'élever trop haut. Mais Molière avait assez de génie pour réussir l'antithèse, exagérer à dessein la vérité, et ne point sacrifier la femme elle-même et l'éducation. Aussi , j'affirme être pleinement de l'avis de Philaminte , quand elle s'écrie :

Quelle bassesse, ô ciel ! et d'âme et de langage !

Elle a raison , quoiqu'elle ait tort dans l'esprit de Molière.

L'exclamation de Philaminte n'est rassurante ni pour Henriette , ni pour Chrysale ; et ce n'est pas sans effroi que nous voyons en présence, seul à seul, les deux partis belligérants, l'époux et l'épouse. On se souvient involontairement d'une scène de Corneille , où Valère raconte la défaite du dernier des Curiaces, frappé d'un coup mortel :

Aussi le reçut-il, peu s'en faut, sans défense,

dit le poète. — Chrysale, affaibli par un effort extraordinaire de sa très petite vertu, c'est Curiace, moins l'héroïsme. Aussi, quand Philaminte, de ce ton connu de maîtresse-femme, lui lance à bout portant :

Avez-vous à lâcher encore quelque trait?

je frémis dans une sorte d'angoisse. D'ailleurs, Chrysale a été le plus maladroit des hommes. Chargé des intérêts de sa fille, il a plaidé les intérêts dé son embonpoint. On est toujours puni par où l'on pèche.

Philaminte est en colère, et Chrysale, par contre, prend son air le plus doux. Il n'est plus

temps ; à l'inlerpellalion de l'épouse, l'époux répond :

Moi? Non. Ne parlons plus de querelle; c'est fait. Discourons d'autre affaire. A votre fille aînée On voit quelque dégoût pour les nœuds d'hyménée : C'est une philosophe enfin , je n'en dis rien ; Elle est bien gouvernée, et vous faites fort bien. Mais de tout autre humeur se trouve sa cadette ; Et je crois qu'il est bon de pourvoir Henriette, De choisir un mari....

II n'a pas encore nommé Clitandre, le pauvre homme ;\ bout de forces, que sa despotique épouse :

C'est à quoi j'ai songé, Kt je veux vous ouvrir l'intention que j'ai. Ce Monsieur Trissotin, dont on nous fait un crime , Et qui n'a pas l'honneur d'être dans votre estime, Est celui que je prends pour l'épou-x qu'il lui faut, Et je sais mieux que vous juger de ce qu'il vaut. La contestation est ici superflue , Et de tout point, chez moi, l'affaire est résolue. Au moins ne dites mot du choix de cet époux ; Je veux à votre fille en parler avant vous. J'ai des raisons à faire approuver ma conduite , Et je connaîtrai bien si vous l'aurez instruite.

Triste sort de Chrysale ! Il n'a pas le droit de manger à son aise , il n'a pas le droit de parler, il n'a pas le droit de penser, il n'a pas le droit de

choisir un mari à sa fille, de prononcer même le nom de celui qu'il préfère. C'est comique et c'est tragique. Est-ce vrai? Est-ce possible? Qu'il y ait des épouses insolentes et des époux sans courage; nul ne le nie. Que la force du mari capitule parfois devant la fragilité d'une femme; on en a des exemples. Mais ce mélange incohérent de science et de tyrannie dans Philaminte est-il réel? N'es*-ce pas chargé à plaisir? Non; l'histoire nous apprend que Richelieu tint ferme les rênes de l'Etat de la même main qui écrivait de mauvaises tragédies. C'était un homme; soit. Mais Christine de Suède, qui apprenait de Descartes la philosophie chère à Philaminte, aurait pu donner à son maître des leçons de gouvernement. Donc rien de plus vrai que le contraste des deux époux , et de deux caractères si différents dans l'épouse. C'est originalement conçu et parfaitement réussi.

Chrysale reste muet, comme on l'est, pour un instant, quand le tonnerre éclate. Ariste survient :

Eh bien, la femme sort, mon frère , et je vois bien Que vous venez d'avoir ensemble un entretien.

Qu'avez-vous répondu ?

CURYSALE.

Rien; je suis bien aise De n'avoir point parlé , pour ne m'engager pas.

Est-ce assez puéril?... Chrysale parjure à son serment, Chrysale sera ferme. Philaminte n'est plus Ifi avec l'éclair de son regard et la foudre de sa parole. L'avenir appartient à Chrysale; le futur est son domaine. — Si l'homme faible se dérobe aux devoirs de l'heure présente, il a de si heureux repentirs! Il fera si bien! Il n'a pas une goutte de fiel; il n'a que trop d'humilité. Voyez Chrysale répondant à son frère qui le réprimande vertement :

Oui, vous avez raison , et je vois que j'ai tort. Allons, il faut enfin montrer un cœur plus fort, Mon frère !

.... C'est une chose infâme Que d'être si soumis au pouvoir d'une femme.

.... De ma douceur elle a trop profité, .... Trop joui de ma facilité.

....Et je lui veux faire aujourd'hui connaître. Que ma fille est ma fille, et que j'en suis le maître.... Vous êtes pour Clitaudre et savez sa demeure ; Faites-le-moi venir, mon frère , tout à l'heure.

.... C'est souffrir trop longtemps, Et je m'en vais être homme à la barbe des gens.

Cette colère m'effraie pour Henriette ; Chrysale faiblira encore. Le vice de la lâcheté serait-il

donc fatal? et la conscience n'éclairerait-elle qu'une volonté nécessairement impuissante?

Faisons trêve, un instant, aux réflexions morales, et cessons de nous occuper , avec Molière , de l'éducation du cœur pour censurer l'éducation qu'on donnait alors à l'esprit. La comédie continuera , l'action se nouera davantage ; mais elle se présente sous un nouvel aspect. L'auteur, après nous avoir montré le visage du moraliste, nous offre celui du critique littéraire.

M. Trissotin se présente dans le salon de Philaminte. Ce prétendant au cœur d'Henriette, est un pédant long, sec, un peu courbé, vêtu d'un drap couleur marron, le teint parcheminé, et qui voudrait être aimable. On se meurt d'impatience de lire son épigramme. « C'est, » dit Trissotin à Philaminte, après avoir salué jusqu'à terre, tour à tour, les trois savantes et précieuses ,

.... C'est un enfant tout nouveau-né. Madame; ^ Son sort assurément a lieu de vous toucher ,^ Et c'est dans votre cour que j'en viens d'accoucher.

PHILAMINTE

Pour me le rendre cher, il suffit de son père.

TRISSOTIN

Votre approbation lui peut-servir de mère.

Alors Bélise :

Qu'il a d'esprit I

Qu'elle a besoin d'en avoir, Bélise I J'oubliais Henriette qui est là pour mieux figurer le sens commun tranchant sur les billevesées de la science féminine et sur les images d'une rhétorique transcendante. — Elle voudrait se retirer; car elle sait peu

.... les beautés de tout ce qu'on écrit , Et ce n'est pas son fait que les choses d'esprit.

Elle reste , pour obéir à sa mère.

Trissotin triomphe, avec une modestie vaniteuse, d'une pièce de vers qu'il n'a pas encore fait entendre. On en a faim, pour parler comme Philaminte. Alors le savant :

Pour cette grande faim qu'à mes yeux on expose,

Un plat seul de huit vers me semble peu de chose;

Et je pense qu'ici je ne ferai pas mal

De joindre à l'épigramme ou bien au madrigal ,

Le ragoût d'un sonnet qui , chez une princesse ,

A passé pour avoir quelque délicatesse.

Il est de sel attique assaisonné partout,

Et vous le trouverez, je crois, d'assez bon goût.

Le voici, en partie. Nous supprimons les interruptions de l'enthousiasme :

que sa personne et ceux qui l'admirent. Elle pervertit même , jusqu'à un certain point , ses adulateurs. Rien n'a changé depuis Philaminle jusqu'à M^^ Récamier. Donc, nous ne nous étonnerons pas des exclamations du trio féminin et précieux. Car les précieuses , autant que les savantes, sont, dans cette comédie, immortalisées par Molière :

Ah ! tout doux ! laissez-moi , de grâce , respirer,

s'écrie Rélise.

ARMANDE

Que riche appartement est là joliment dit ! Et que la métaphore est mise avec esprit !

Philarainte a des adverbes admiratifs, « superbement et magnifiquement, » en exacte conformité avec la superbe hauteur de son caractère .

Chacune loue, suivant son goût; mais « quoi qu'on die , » réunit les trois doctes femmes dans un commun enthousiasme.

Cette fièvre ,

■ Faites-la sortir , quoi qu'on die, Quoi qu'on die , quoi qu'on die,

exclame d'abord la maîtresse de céans.

A cette voix la voix claire de Rélise répond :

Il est vrai quHldit plus de choses qu'il n'est gros.

Et toutes trois, dans un accord parfait : « Quoi qu'on die!! » On croirait entendre un chœur où domine le timbre sonore de Philaminte . — Jusqu'où ne descend pas la folie d'un engouement féminin, appuyé par la prévention et le manque absolu de suite dans les idées , je ne dis pas dans les sentiments ! Du reste , il faut frapper fort pour toucher vivement le lecteur , tant l'humaine distraction trompe les efforts du moraliste, tant la vanité est puissante à nous aveugler , tant la mode a d'empire sur les femmes et même sur les hommes qui italianisaient, sous les Médicis, ou espagnolisaient, du temps de la ligue , leur costume et leur langage. — Achevons le tableau. Si les trois savantes s'extasient, Trissotin s'admire. Il n'a pas fini de lire le sonnet :

Quoi? sans respecter votre rang, Elle se prend à votre sang , Et nuit et jour vous fait outrage !

Si vous la conduisez aux bains.

Sans la marchander davantage , Noyez-la de vos {propres mains,

PHILAMINTE

On n'en peut plus!

BÉLISE

On pâme !

ARMANOE.

On se meurt de plaisir!

que sa personne et ceux qui l'admirent. Elle pervertit même , jusqu'à un certain point , ses adulateurs. Rien n'a changé depuis Philaminte jusqu'à M'»^ Récamier. Donc, nous ne nous étonnerons pas des exclamations du trio féminin et précieux. Car les précieuses , autant que les savantes, sont, dans cette comédie, immortalisées par Molière :

Ah ! tout doux ! laissez-moi , de grâce , respirer,

s'écrie Rélise.

ARMANDE

Que riche appartement est là joliment dit ! Et que la métaphore est mise avec esprit !

Philaminte a des adverbes admiratifs, « superbement et magnifiquement, » en exacte conformité avec la superbe hauteur de son caractère .

Chacune loue, suivant son goût; mais « quoi qu'on die , » réunit les trois doctes femmes dans un commun enthousiasme.

Cette fièvre ,

Faites-la sortir , quoi qu'on die, Quoi qu'on die , quoi qu'on die,

exclame d'abord la maîtresse de céans.

A cette voix la voix claire de Rélise répond :

Il est vrai quMl dit plus de choses qu'il n'est gros.

El toutes trois, dans un accord parfait : « Quoi qu'on die!! » On croirait entendre un chœur où domine le. timbre sonore de Piiilaminte. — Jusqu'ofi ne descend pas la folie d'un engouement féminin, appuyé par la prévention et le manque absolu de suite dans les idées , je ne dis pas dans les sentiments ! Du reste , il faut frapper fort pour toucher vivement le lecteur, tant l'humaine distraction trompe les efforts du moraliste, tant la vanité est puissante à nous aveugler , tant la mode a d'empire sur les femmes et même sur les hommes qui italianisaient, sous les Médicis, ou espagnolisaient, du temps de la ligue , leur costume et leur langage. — Achevons le tableau. Si les trois savantes s'extasient, Trissotin s'admire. Il n'a pas fini de lire le sonnet :

Quoi? sans respecter votre rang, Elle se prend à votre sang , Et nuit et jour vous fait outrage !

Si vous la conduisez aux bains.

Sans la marchander davantage , Noyez-la de vos propres naains.

PHILAMINTE

On n'en peut plus!

BÉLISE

On pâme !

ARMANBK.

On se meurt de plaisir!

Et l'épigramme donc , oubliée pour le sonnet ! Aussi bien , n'en disons qu'un mot. Gela suffit. Elle est composée sur « un carrosse de couleur amarante donné à une dame de ses amies, » une amie de Trissotin :

L'amour si chèrement m'a vendu son lien , Qu'il m'en coûte déjà la moitié de mon bien; Et quand tu vois ce beau carrosse Où tant d'or se relève en bosse, Qu'il étonne tout le paya , Et fait pompeusement triompher ma Laïs...

Ce n'est pas très moral, Laïs! Mais les admiratrices quand même n'y voient rien , heureusement, faute d'un peu d'histoire. On se moquera d'elles sans qu'elles le soupçonnent. Ce mélange d'ignorance et de savantes prétentions est des plus gais. Mais l'épigramme s'achève :

Ne dis plus qu'il est amarante Dis plutôt qu'il est de ma rente.

« La chute en est jolie, amoureuse, admirable. » — Henriette seule n'a pris aucune part à l'enthousiasme général. C'est le point noir de la scène :

Vous faites là, ma nièce, une étrange figure!

lui dit Bélise ; et l'autre :

Chacun fait ici-bas la figure qu'il peut,

Ma tante ; et bel esprit, il ne Test pas qui veut.

C'est aussi brusque et franc que le reste est fade , monotone et renchéri. Nous respirons ; nous rentrons avec délices dans la vie ordinaire, dans le langage de tous les jours, dans la vieille simplicité de nos mères, et nous en savons gré à Henriette.

Sans sortir des lettres, chacune des trois savantes va rentrer plus vivement dans son caractère.

Philaminte est une maîtresse femme ; elle ne se contente pas d'être lettrée ; elle fondera une Académie dont elle sera naturellement la présidente. Elle en a déjà rédigé le Code. C'est son chef-d'œuvre littéraire; mais j'imagine qu'elle a , d'instinct , trouvé sa principale satisfaction à commander, même en écrivant :

Je n'ai rien fait en vers ; mais j'ai lieu d'espérer,

(Elle parle à Trissotin) ,

Que je pourrai bientôt vous montrer en amie , Huit chapitres du plan de notre Académie. Platon s'est au projet simplement arrêté.

Qu'est-ce que Platon à côté de Philaminte f

Quand de sa République il a fait le traité; Mais à l'effet entier je veux pousser l'idée

Que j'ai sur le papier en prose accommodée.

Car enfin , je me sens un étrange dépit

Du tort que l'on nous fait du côté de l'esprit;

Et je veux nous venger, toutes, tant que nous sommes,

De cette indigne classe où nous rangent les hommes,

De borner nos talents à des futilités ,

Et nous fermer la porte aux sublimes clartés.

Erreur , Philaminte. L'homme , trop occupé , sur la terre , de sèche analyse et de sciences profanes, l'œil attaché au mirage de biens souvent insaisissables , vous laisse avec dédain les sublimes clartés du ciel. Au fond , le goût que vous éprouvez pour la science naît d'une curiosité téméraire et aussi d'un violent désir, qui vous est propre, de dominer en tout lieu, même dans une Académie qui vous appartiendra, comme un royaume appartient au roi le plus absolu, et d'y censurer tout ce qui ne plaira pas à M. Trissotin. Car c'est l'endroit par où vous êtes restée femme. Il vous faut , pour régler votre enthousiasme , un maître (ce ne pouvait être Chrysale) , et vous avez choisi M. Trissotin!

Du reste, Philaminte est « pour les abstractions»; elle « aime le platonisme, l'astronomie : »

Elle a vu clairement des hommes dans la lune.

Quant à moi , dit Bélise , toujours à propos de la lune :

Je n'ai point encor vu d'hommes, comme je crois; Mais j'ai vu des clochers tout comme je vous vois.

Armande m'étonno , elle que je soupçonnais de Jansénisme. Point du tout :

Epicure lui plaît, et ses dogmes sont forts.

Mais elle aime aussi Descartes et les tourbillons ; elle patronne la future Académie ; elle a son petit point de vue , comme elle a son caractère; et son caractère n'est pas étranger à son point de vue. S'il est vrai que l'homme imprime sur ses œuvres la marque de son âme, combien n'est-ce pas plus vrai de la femme , qui est toute âme , ou le paraît du moins. Armande tient beaucoup de sa mère , comme Henriette tient de son père Chrysale. Ecoutons Armande qui s'écoute parler :

Nous serons , par nos lois, les juges des ouvrages; Par nos lois , prose et vers , tout nous sera soumis : Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis. Nous chercherons partout à trouver à redire, Et ne verrous que nous qui sachent bien écrire.

Nous entendons bien :

Nul n'aura de l'esprit hors nous et nos amis.

Le trait mérite que nous nous y arrêtions; il" est sublime. Il peint, à la perfection, l'étroitesse de cette coterie qui veut être une Académie. Remercions Dieu qu'elle ne se donne pas l'air de la vérité elle-même et l'autorité d'une Eglise en dehors de laquelle il n'y a pas de salut. 0 vulgarité, mesquinerie, tyrannie, fausseté, subtilité, cécité, vanité, de toutes les coteries passées, présentes et futures !

On ne pouvait mieux peindre la petitesse de l'esprit féminin quand il s'est égaré , hors de son domaine propre, et séparé, par les illusions d'une science chimérique, de Dieu, source du devoir. Blanche de Castille fut, avant tout, une mère ; Isabelle de Castille , une épouse. Elles n'en savaient pas tant que Philaminte incapable dans son rôle d'épouse et de mère, ridicule à l'impossible. C'est vraiment triste que Molière n'ait eu à mettre sous nos yeux que des types de cette sorte. Il n'y avait ni père, ni fils, ni famille dans V Avare. Je ne vois ici ni époux , ni épouse ; d'enfants qui semblent aimer leurs parents, pas l'ombre; d'éducation vraie, pas de trace.

Sans doute il est difficile de mieux peindre que ne l'a fait ici Molière, l'homme dans la vulgarité

d'un épais bon sens , la femme dans ses dépits , son orgueil, sa jalousie, sa légèreté, ses doctes prétentions , sa folie , le savant dans son pédantisme vaniteux. Mais à tant de mal ne fallait-il pas opposer un peu de bien?

.Si seulement Ariste était l'honnête homme dont nous attendons les émotions douces qui attendrissent la sécheresse de notre sourire. Mais non; ce n'est qu'un comparse, un conseiller banal, un amateur insignifiant de médiocre vertu.

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