SIXIEME COURS
Les Femmes savantes (Suite).
Comme un vrai général d'armée que rien ne détourne de ses combinaisons militaires et du but que son génie se propose d'atteindre , Philaminle , malgré l'astronomie , marche à ses fins terrestres d'un pas résolu , tandis que Ghrysale rêve d'être ferme. Mais l'heure n'est pas venue de présenter Trissotin, comme futur époux, à Henriette. Molière, qui en veut aux savants, présentera d'abord Vadius, un nouveau pédant, i\ Philaminte, par l'intermédiaire de Trissotin. Voici , dit-il , en désignant son ami , vêtu comme lui de sombres couleurs et non moins obséquieux :
Voici l'homme qui meurt du désir de vous voir....
Il a des vieux auteurs la pleine intelligence.
Et sait du grec, Madame, autant qu'homme de France.
THILAMINTB.
Du grec, ô ciel! du grec! II sait du grec, ma sœur!... Quoil Monsieur sait du grec? Ah! permettez, de grâce, iQue pour l'amour du grec , Monsieur, on vous embrasse.
La folie païenne de Ronsard ressuscite , mal à propos, dans quelques têtes légères.
Pour l'amour du grec, Armande, Bélise, Philaminte se laissent honnêtement embrasser par Vadius. Heureux temps , où la charité enflammait les cœurs au nom du grec !
Henriette, qui ignore le grec, autant que le peut faire aujourd'hui une jeune fille modestement élevée , Henriette se retire de Vadius et le tient à distance :
.... Excusez-moi, Monsieur, je ne sais pas le grec.
C'est ainsi que la pudeur sait quelquefois , sans pruderie , se couvrir du voile de la gaieté.
n était temps ; j'allais désespérer de toute la maison. On dit qu'en France , dans nos pires folies , il y a encore un grain de bon sens ; le voilà. .
Du reste , nous sommes en veine ; le nouveau savant ne ressemble pas aux autres; ce n'est pas un pédant. Il parle comme un homme ordinaire :
Le défaut des auteurs, dans leurs productions. C'est d'en tyranniser les conversations, D'être au palais, au cours, aux ruelles, aux tables, De leurs vers fatigants lecteurs infatigables....
Heureuse et naturelle antithèse !
Pour moi, je ne vois rien de plus sot, à mon gens, Qu'un auteur qui partout va gueuser des encens , Qui, des premiers venus saisissant les oreilles , En fait, le plus souvent, le martyr de ses veilles. On ne m'a jamais vu ce fol entêtement; Et d'un Grec, là-dessus, je suis le sentiment,
Un Grec... c'est bien dans la bouche d'un helléniste :
Qui, par un dogme exprès, défend à tous ses sages L'indigne empressement de lire leurs ouvrages.
Parfait! mais
Voici de petits vers pour de jeunes amants, Sur quoi je voudrais bien avoir vos sentiments.
A-t-on jamais mieux représenté, d'une façon plus inattendue, brièvement, en deux vers, l'humaine contradiction, celle, en particulier, des savants qui devraient être plus avares des inconséquences de notre nature , parce qu'ils ont appris à fond les règles de la logique ? N'est-ce pas aussi une malice des plus comiques d'avoir mis , dans la bouche de Vadius , la vigoureuse censure de ces impertinents lecteurs de leurs propres œuvres , que Boileau stigmatisait après Horace? Mais Boileau n'a pas si bien dit que Molière. Autre satire morale : Vadius etTrissotin, Colin et Ménage, vont se louer, et puis..., mais attendons la fin :
Rien qui soit plus charmant que vos petits rondeaux, dit l'un;
Rien de si plein d'esprit que tous vos madrigaux ,
dit l'autre.
VADIU3
Si le siècle rendait justice aux beaux esprits....
TRISSOTIN
Si la France pouvait connaître votre prix.
Les deux voix , déjà presque mêlées , se confondent dans un dernier effort de la vanité satisfaite.
TRISSOTIN
En carrosse doré vous iriez par les rues..,.
VADIUS
On verrait le public vous dresser des statues....
Le mal, c'est que l'apothéose offerte à son mérite empêche Vadius de le faire connaître. Un moment de silence lui permet de tousser :
Hom!
et de reprendre les petits vers annoncés :
C'est une ballade, et je veux que tout net Vous m'en....
Trissotin craindrait-il un rival dar^s Vadius? N'aurait-il que voulu l'étouffer sous les roses de ses compliments? C'est trop fin. Il l'interrompt par une simple préoccupation de l'égoïsme :
Avez-vous vu certain petit sonnet Sur la fièvre qui tient la princesse Uranie ? Vous en savez l'auteur î
VADIUS
Non , mais je sais fort bien Qu'à ne le point flatter, son sonnet ne vaut rien.
J'ai hâte d'arriver au dénouement, je saute un feuillet. Trissolin irrité :
Je soutiens qu'on ne peut en faire de meilleur; Et ma grande raison, c'est que j'en suis l'auteur.
Les savants seraient-ils sr peu raisonnables? et toute leur sagesse serait-elle dans leur amourpropre ? Vadius recule ; Trissotin furieux n'admet pas d'excuse. Il se venge sur la ballade de Vadius qu'il n'a pas entendue :
La ballade, à mon goût, est une chose fade:
Ce n'en est plus la mode; elle sent son vieux temps.
Vadius , à son tour, de s'indigner. Le ciel se brouille. La ballade, suivant Trissotin,
A pour les pédants de merveilleux appas.
VADIUS
Cependant nous voyous qu'elle ne vous plaît pas. L'orage éclate.
TRISSOTIN
Vous donnez sottement vos qualités aux autres.
Ils se lovent tous, savants et savantes.
IG
VADIUS
Fort impertinemment vous me donnez les vôtres.
Les éclairs se succèdent et les coups de tonnerre :
TRI8SOTIN
Allez, petit grimaud, barbouilleur de papier.
VADIUS
Allez, rlmeur de balle, opprobre du métier.
TRISSOTIN
Allez, fripier d'écrits, impudent plagiaire.
VADIUS
Allez, cuistre....
Les savants se sont démasqués ; les pédants sont des cuistres. Molière, du moins, l'entend ainsi.
Philaminte essaie de séparer les adversaires ; ils ne l'entendent point; la vanité n'a d'oreilles que pour l'éloge.
TRISSOTIN
Va, va restituer tous les honteux larcins Que réclament sur toi les Grecs et les Latins.
VADIUS
Va, va-t'en faire amende honorable au Parnasse, D'avoir fait à tes vers estropier Horace.
TRISSOTIN
Souviens-toi de ton livre et de son peu de bruit.
VADIUS
■Et toi, de ton libraire à l'hôpital réduit.
TRISSOTIN Ma gloire est établie; en vain tu la déchires.
VADIUS
Oui, oui , je te renvoie à l'auteur des satires.
L'auteur des satires, c'est Boileau; et Vadius se vante de n'avoir reçu de lui « qu'une atteinte légère. » Cette atteinte légère indique Ménage. Ménage c'est Vadius. Qu'est-ce que Trissotin, ou Tricotin , comme l'auteur le nomma d'abord ? Cotin lui-même, mort de chagrin, dirent ses amis, des blessures que lui fit le malin satirique : ajoutons , mort de chagrin à l'âge de quatre-vingts ans. Pour que le public ne pût s'y tromper , Molière avait acheté , chez le fripier , un vieil habit marron de Cotin vendu par son possesseur, et c'est sous l'habit de Cotin luimême que Tricotin paraissait devant les spectateurs pris d'un rire inextinguible. Molière se vengeait-il des pédants en général ou de Ménage et de Cotin seulement? Des uns et des autres. Il devait haïr les pédants , étant l'homme et l'auteur le plus naturel du monde. Il eut aussi maille à partir avec les deux savants. Dans la fameuse coterie « des grimauds, » qui tenait ses réunions chez Ménage , ils avaient médit du comique ; peut-être avaient-ils écrit leurs médisances. Délateurs ano-
nymes, Molière, après les avoir surpris , visés, touchés , traités de plagiaires , les immortalisait par le ridicule. Cotin ne s'en est pas relevé (1). Il serait presque regrettable que Molière eût été plus généreux. En dernier ressort, Vadius et Trissotin se provoquent à un duel littéraire :
VADIUS
Je te défie en vers, prose, grec et latiu!
TRISSOTIN
Eh bien ! nous nous verrons, seul à seul , chez Barbin.
Ordinairement les gentilshommes s'appelaient « sur le pré »; deux savants ne peuvent s'appeler qu'en face des rayons chargés d'un libraire fameux.
Mais il s'agit bien de cela. Nous pénétrons en des régions infiniment moins sévères. Jamais comédie ne fut plus variée. La douce Philaminte fait trêve au latin pour l'amour... pour l'hymen du moins. Elle présente , elle offre Henriette à Trissotin. L'action, suspendue un instant, sans qu'on y perde rien, reprend son cours.
On mariera Henriette pour luidonner de l'esprit. Henriette a beau dire :
(1) Colin, membre de l'Académie française, était philosophe érudit, théologien remarquable ; il savait à fond le grec, l'hébreu, le syriaque.
LKS FEMMES SAVANTES 193
C'est prendre un soin pour moi qui n'est pas nécessaire : Les doctes entretiens ne sont point mon affaire; J'aime à vivre aisément, et, dans tout ce qu'on dit, Il faut se trop peiner pour avoir de l'esprit; C'est une ambition que je n'ai point en tète. Je me trouve fort bien, ma mère, d'être bête; Et j'aime mieux n'avoir que'de communs propos Que de me tourmenter pour dire de beaux mots.
Elle parle en vain; elle épousera un savant, parce que ce savant a plu fi Philaminte, et que Philaininte est maîtresse, chez elle , de toute la science et de toute l'autorité. La mère a tort; mais qu'Henriette a d'esprit! Il ne lui manque absolument que l'esprit faux, et quelque distinction. Encore ne se fait-elle si bête que pour sembler indigne de M. Trissotin. Mais elle épousera M. Trissotin. Philaminte le montre impérieusement du doigt à sa fille , en lui disant :
Et cet homme est Monsieur, que je vous détermine A voir comme l'époux que mon choix vous destine.
Le pédant essaie gauchement de traduire son bonheur ; il est ravi....
.... Et cet hymen dont je vois qu'on ra'houore ;
Mais la maligne Henriette :
.... Tout beau , Monsieur, il n'est pas fait encore, Ne vous pressez pas tant....
Armande, qui est là, triomphe :
Nous devons obéir, ma sœur, à nos parents.
Mais Chrysale survient, le terrible Ghrysale, son épouse une fois disparue, et quand il n'y a pas de bataille à livrer.' Le bonhomme met la main de Clitandre dans celle d'Henriette :
Allons, ma fille, il faut approuver mon dessein.
Il ordonne.
Armande , livide de jalousie :
De ce côté, ma sœur, vos penchants sont fort grands.
La rusée Henriette jette au visage de sa sœur ses propres paroles; c'est un jeu où le sexe faible excelle :
Il nous faut obéir, ma sœur, à nos parents.
On triomphe avec la fine et vindicative Henriette ; on se prend à détester Armande ; on devient femme. Ghrysale n'a jamais cessé de l'être. Aux observations d'Armande, dont l'amitié fraternelle proteste, contre Clitandre, pour Trissotin, il riposte :
Taisez-vous, péronnelle!
Allez philosopher tout le soûl avec elle , Et de mes actions ne vous mêlez en rien. Dites-lui ma pensée, et l'avertissez bien
Qu'elle ne vienne pas m'échauifer les oreilles. Allons , vite....
Il n'y a rien de susceptible comme les gens faibles. Faibles ils se connaissent; ils en souffrent quelquefois, et malheur à qui tombe sous leurs mains, s'il n'a pas la force. Ils se croient forts en injuriant sans péril. Chrysale se repentira de son audace. Pour l'instant, c'est le plus heureux des bourgeois fleuris que Molière nous a fait connaître. Il n'y a pas de malheur irréparable pour l'irréparable faiblesse des Chrysales. Inévitablement emportés d'une impression à l'autre , leur fragilité ne connaît rien de constant, pas plus la félicité que l'infortune.
Chrysale à Clitandre :
Allons, prenez sa main, et passez devant nous...
A Ariste :
Tenez, mon cœur s'émeut do toutes ces tendresses, Cela ragaillardit tout à fait mes vieux jours ; Et je me ressouviens de mes jeunes amours.
Il pleure de joie. Il a compté sans Armandc , la docte vipère. C'est ici que la comédie tourne au drame , et que les émotions les plus opposées viennent assaillir notre cœur. L'âme noire de sa trahison, la sœur d'Henriette, désespérée du bon-
heur possible de Clitandre et de sa fiancée, a couru vers sa mère. Sans préambule, sans songer à fermer la porte aux oreilles indiscrètes, tant elle a le cœur navré de la félicité d'autrui, assez hypocrite cependant pour feindre la piété filiale et l'amour d'un devoir, l'obéissance , elle débite sa petite philippique contre sa sœur et contre son père :
Oui, rien n'a retenu son esprit en balance :
Elle a fait vanité de son obéissance ;
Son cœur, pour se livrer, à peine devant moi
S'est-il donné le temps d'en recevoir la loi ,
Et semblait suivre moins les volontés d'un père
Qu'affecter de braver les ordres d'une mère....
Cette indigne Armande n'a jamais paru plus digne à Philaminte, tant la justice, malgré ce qu'elle a d'absolu , prend facilement la couleur de nos passions. La mère s^emporte. La subtile fille d'Eve a touché le but. Elle achèvera sa victoire. Il faut, dit-on , frapper le fer quand il est chaud :
Je ne souffrirais point, si j'étais que de vous, Que jamais d'Henriette il pût être l'époux.
Elle avait visé d'abord la femme impérieuse ; elle va toucher la savante , mais avec un exorde insiiluant que le démon de l'hypocrisie a dû inventer dans ses loisirs :
On me ferait grand tort d'avoir quelque pensée
Que là-dessus je parle en fille intéressée,
Et que le lâche tour que l'on voit qu'il me fait
Jette au fond de mon cœur quelque dépit secret.
Contre de pareils coups l'âme se fortifie
Du solide secours de la piiilosophie,
Et par elle on se peut mettre au-dessus de tout.
Elle a besoin de se faire illusion sur la rage vindicative dont elle souifre au-dedans; et même elle s'est dévoilée, en se défendant d'un dépit trop manifeste. D'ailleurs, l'hypocrisie n'est, le plus souvent, que l'effort d'une pudeur dégradée, pour dissimuler . un vice odieux , une passion révoltante ; mais il arrive que la violence du mal s'accroît par la contrainte. Plutôt que d'étouffer le malade , l'abcès perce au dehors. Voilà pourquoi les hypocrites sont , un jour ou l'autre , de simples maladroits. — Molière a-t-il encore fait parler certains philosophes par la bouche d'Armande? Je ne saurais trop le dire. Il est sûr que la science a desséché plus d'une fois le cœur du savant, par l'analyse où elle l'oblige d'un Dieu trop abstrait. Tandis qu'en s'enorgueillissant, le philosophe aboutit, pour lui-même , à la plénitude de l'amour-propre, il oublie de se faire désintéressé ou patient , comme le voudrait la rigidité
de son emploi. Bacon , en somme , finit par être un concussionnaire ; on dut l'enfermer à la tour de Londres. Descartes était du caractère le plus insupportable, et Armande, son disciple, a tous les démons de l'envie dans le cœur. Il est vrai que le philosophe moderne , qui éclaira nos intelligences au flambeau de l'éclectisme , prit dans sa propre philosophie le goût d'une simplicité modeste , et que M. Taine n'a jamais côtoyé l'orgueil; mais ce sont là des exceptions. Il n'en est pas moins certain que les vrais penseurs, ceux qui ont jugé à propos de rester bons, sont les penseurs absolument chrétiens. Ce n'est pas ce qu'a voulu dire Molière. Profond observateur du mal, il a fait, de la rivale d'Henriette, le type vraiment dramatique d'une hypocrite fardée de vertu, mais aussi d'une habileté perfide et d'une pénétration diabolique ; elle connaît sa mère ; elle en profite pour perdre sa sœur et Clitandre :
Il est de votre honneur d'être à ses vœux contraire ; Et c'est un homme enfin qui ne doit point vous plaire. Jamais je n'ai connu, discourant entre nous. Qu'il eût au fond du cœur de l'estime pour vous.
PHILAMINTE
Petit sot!
ARHANDE
Quelque bruit que votre gloire fasse, Toujours à vous louer il a paru de glace.
Elle enfonce le dard , et le dard, en s'enfonçant, provoque les vaniteuses exclamations de Philaminte.
PHII.AMINTE
Le brutal!
ARMANDE
Et vingt fois , comme ouvrages nouveaux, J'ai lu des vers de vous qu'il n'a pas trouvés beaux.
PHILAMINTE
L'impertinent!
L'impertinent est perdu.... Ciel! il pousse doucement la porte, il paraît, il entre ; c'est lui-même. Et j'éprouve presque la même émotion qu'en entendant glisser le pas de Néron, lorsqu'il surprend Britannicus. Mais ici mon émotion est mêlée ; si j'ai d'instinct éprouvé d'abord quelqu'effroi , je me prends à rire de la déconvenue d'une jalouse blême de peur, de colère et de dépit. C'est ainsi que se touchent la comédie et la tragédie, sans sortir, ni l'une ni l'autre, du caractère qui leur est propre. Nous allions pleurer, nous rions aux éclats de cette méchanceté mise à nu. Ce rire est bon et moral. Toutefois je
souffre que Molière ne me fasse pas quelquefois verser des pleurs. La vie intime a ses larmes, et, sans entrer dans le drame larmoyant, l'auteur aurait dû nous humecter les yeux, par ci, par là, et plaisanter ensuite. Mais non , jamais !
Clitandre, qui a gardé son sang- froid, se tournant vers Armande ; (il a tout entendu) :
Eh! doucement, de grâce. Un peu de charité, Madame, bu, tout au moins, un peu d'honnêteté. Quel mal vous ai-je fait?
La scène ressemble à bien d'autres. Il est pourtant un endroit qui paraît digne d'être rapporté. Il touche à la thèse de l'écrivain. Clitandre finit par répondre aux récriminations d'Armande , qui l'accuse d'infidélité , et le traite de « monstre » :
Est-ce moi qui vous quitte, ou vous qui me chassez?
Et la précieuse de répliquer :
Appelez-vous, Monsieur, être à vos vœux contraire , Que de leur arracher ce qu'ils ont de vulgaire, Et vouloir les réduire à cette pureté Où du parfait amour consiste la beauté ?
C'est exagéré , à dessein. La suite ne l'est
pas moins, dans un autre sens; et, si l'idéal du mariage conçu par Armande, se confond presque de force , dans notre antipathie , avec sa méchante personne , nous inclinons , par l'effet de notre humaine nature, et par l'art du poète, à nous trouver, jusqu'il l'excès , d'accord avec Clitandre, l'amant d'Henriette, que nous ne détestons point, lorsqu'il dit :
Pour moi, par un malheur, je m'aperçois, Madame, Que j'ai, ne vous déplaise, un corps tout comme une Le ciel m'a dénié cette philosophie, [âme....
Et mon âme et mon corps marchent de compagnie.
Comme deux égaux, sans doute ? On le croirait :
Il n'est rien de plus beau, comme vous avez dit, Que ces vœux épurés qui ne vont qu'à l'esprit, Ces unions de coeurs, et ces tendres pensées, Du commerce des sens si bien débarrassées; Mais ces amours, pour moi, sont trop subtilisés : Je suis un peu grossier, comme vous m'accusez ; J'aime avec tout moi-même, et l'amour qu'on me donne En vent, je le confesse, à toute la personne.
C'est significatif. Clitandre récompensé sera demain, peut-être, l'époux aimé de la vive, alerte , franche et piquante créature , dont Molière a fait son type et la leçon de la pièce , par contraste avec celte hypocrite amante du beau, jalouse, vindicative, traîtresse, noire comme
de l'encre, Armande en un mot. Pour que sa sœur n'épouse point Clitandre, elle s'abaissera jusqu'à un certain amour moins platonique :
Si ma mère le veut, j'y résous mon esprit....
Le deuxième vers n'est pas écrit pour les honnêtes gens.
Alors , l'ancien prétendant :
Il n'est plus temps, Madame ; une autre a pris la place.
On répéterait volontiers le vers du Dante : Vous qui entrez , laissez là toute espérance.
C'est un enfer, vraiment , que le cœur d' Armande , et l'on ne peut s'empêcher d'admirer la peinture du caractère odieux de cette fille , aigre comme la pomme d'où sortit notre malheur , mais qui relève la comédie, en lui donnant un tour nouveau , inattendu , en nous faisant désirer le rire qui reparaît à chaque minute , on ne sait trop comment , de la façon la plus ordinaire , d'autant plus neuf, que nous avions cru devoir nous abîmer dans la terreur, et souffrir à la vue des plus funestes effets de la vengeance. Mais Molière n'oubhe jamais qu'il représente la vie privée , oîi ces choses-là sont assez rares , où le tragique tourne facilement au comique. C'est
là le génie qui ne lasse jamais, qui varie à l'infini, en l'idéalisant même, d'une plume légère , la vie commune , et ne cesse point de nous donner des impressions nouvelles , en puisant à la source connue de la nature.
Fort habilement Molière nous peint des personnages qui, pour plaire, ont cru devoir laisser le ton naturel. Voyez M. Trissotin :
Je viens vous annoncer une grande nouvelle; Nous l'avons, en dormant, Madame, échappé belle : Un monde, près de nous, a passé tout du long. Est chu tout au travers de notre tourbillon ; Et s'il eût, en chemin, rencontré notre terre. Elle eût été brisée en morceaux comme verre.
Mais la savante Philaminte a l'œil à terre , en ce moment. Sans détester la science, elle déteste Clitandre ; elle le raille :
Remettons ce discours pour une autre saison; Monsieur n'y trouverait ni rime ni raison : Il fait profession de chérir l'ignorance, Et de haïr surtout Tesprit et la science.
Nous ne sortons pas de l'action pour être rentrés plus vivement dans la thèse. Clitandre est un de ces hommes prudents, politiques, modérés, libéraux (on leur a donné toute espèce de noms), qui font profession de se tenir à juste distance
des extrêmes. C'est Clitandre , c'est Ariste , c'est Dorante, c'est même Chrysale. Chrysale a dit: « Mon corps est moi-même » , Clitandre : « J'aime avec tout moi-même. » Moins pâle que ne le sont d'ordinaire les amoureux, enhardi par la haine , il en veut surtout à la science de Trissotin , son rival , et l'égorgé savamment, en homme du monde, avec de faux semblants d'épargner sa personne. Le pédant :
J'ai cru jusques ici que c'était l'ignorance
Qui faisait les grands sots, et non pas la science.
Clitandre de lui riposter :
Vous avez cru fort mal, et je vous suis garant Qu'un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant.
Il n'y a pas à s'y tromper, le savant qui est un sot, un triple sot, c'est Trissotin. Trissotin, pour se venger, attaque la cour; Clitandre la défend; il prend la balle au bond :
Vous en voulez beaucoup à cette pauvre cour; Et son malheur est grand de voir que, chaque jour, Vous autres beaux esprits vous déclamiez contre elle, Que de tous vos chagrins vous lui fassiez querelle.
Ici , un petit éloge de la cour ; Molière avait assez tiré sur elle. La cour « au fond n'est pas si bêle. » La bêtise, c'est l'apanage de certains
savants. Rcvonant sur Trissotin , l'objet de sa colère, il l'écrase, il l'assomme, au pluriel. L'homme d'esprit a de ces pluriels qui fout mal ;i des sots qui s'y voient représentés , chacun au singulier :
Il semble à trois gredins, dans leur petit cerveau,
Que, pour être imprimés et reliés en veau.
Les voilà dans TEtat d'importantes personnes;
Qu'avec leur plume ils font les destins des couronnes;
Qu'au moindre petit bruit de leurs productions
Ils doivent voir chez eux voler les pensions;
Que sur eux l'univers a la vue attachée;
Que partout de leur nom la gloire est épanchée ;
Et qu'en science ils sont des prodiges fameux.
Pour savoir ce qu'ont dit les autres avant eux,
Pour avoir eu, trente ans, des yeux et des oreilles ,
Pour avoir employé neuf ou dix mille veilles
A se bien barbouiller de grec et de latin,
Et se charger l'esprit d'un ténébreux butin
De tous les vieux fatras qui traînent dans les livres.
Jamais fouet plus sanglant ne cingla le pédantisme. Si Molière se vengeait de Ménage et de Cotin, il avait tort devant Dieu; mais les coups de sa haine ont porté sur la science inintelligente des savants qui n'ont que de la mémoire et de la vanité. Il y en a encore ; il y en aura toujours ; mais leur portrait reste immortel, et les ennemis de leur pédanlisme superbe « n'ont ni Dieu, ni
foi, ni loi. » Pour Clitandre, il s'est détendu les nerfs en homme habile. L'action suit sa marche. Vengeance sur vengeance! Vadius se venge de Trissotin ; il a écrit cette lettre à Philaminte :
« Trissotin s'est vanté, Madame, qu'il épou- » serait votre fille. Je vous donne avis que sa » philosophie n'en veut qu'à vos richesses, et que » vous ferez bien de ne point conclure ce mariage, » que vous n'ayez vu le poème que je compose » contre lui. En attendant cette peinture, où je » prétends le dépeindre de toutes ses couleurs, » je vous envoie Horace, Virgile, Térence et Ga- » tulle, oij vous verrez notés en marge tous les » endroits qu'il a pillés. »
Que Molière accuse Trissotin de plagiat , soit ; il est dans son droit de critique ; mais l'accuser d'avarice et de déloyauté, c'est trop; je n'ose dire , c'est odieux. D'autant plus que Trissotin portait l'habit de Cotin lui-même. Molière, qui a peint tant de faiblesses, se peint, en cet endroit, et sous des dehors peu attrayants.
Philaminte est plus que jamais décidée à donner Henriette au savant qu'elle aime; et même elle aiguise , toute despotique et entière qu'elle soit, contre Clitandre , la vengeance la plus fine ,
la plus méchante et la plus féminine. Elle l'invite à signer au contrat. Armande se charge d'aller prévenir sa sœur, de courir lui porter la nouvelle. On rit, malgré tout. C'est perfide, mais bien trouvé. Clitandre, moqué par Armande victorieuse, par cette Hermione de la comédie , aussi égoïste que la tragique fille d'Hélène, Clitandre, dis-je , n'a point perdu courage. D'ailleurs, il a pour lui Chrysale qui s'affirme plus que jamais ; il parle assez haut pour qu'on l'entende :
Oui, dès ce soir, je veux, Pour la contrecarrer, vous marier tous deux.
Je serais mieux persuade s'il songeait moins à contrarier sa femme. Néanmoins je suis tenté de le croire, tant il a l'air belliqueux :
Allons, suivez mes pas, mon frère, et vous , mon gendre.
Malbrough s'en va-t-en guerre.
Trissotin , lui , vole au-devant de l'amour sous la forme prosaïque du mariage.
Henriette a beau lui dire qu'elle aime Clitandre; il lui répond qu'il n'a pu être insensible à « ses célestes appas. » Le compliment est vieux comme lui. Henriette, tout à l'heure suppliante, se retrouve :
Eh! Monsieur, laissons-là ce galimatias.
Vous avez tant d'Iris, de Philis, d'Amarantes,
Que partout , dans vos vers , vous peignez si charmantes,
Et pour qui vous jurez tant d'amoureuse ardeur.
Raillé, Trissotin n'invoque plus l'amour, mais l'autorité de Philaminte. Henriette lui explique trop nettement ce qu'il peut risquer à la recevoir comme épouse d'une volonté étrangère à la sienne . Le passage est risqué. Henriette en sait trop; mais Trissotin passera par-dessus tout, au nom de la philosophie. — Le notaire va venir. En attendant, Chrysale est armé pour la bataille; il appelle sa fille , la malheureuse Henriette..., pour' la consoler? non; pour la gronder. Le pauvre homme! H fait tout à contretemps, et baissera bientôt pavillon devant Philaminte. H a cependant osé rétablir Martine dans ses droits. . . sans en avertir sa femme :
Allons, venez-vous-en faire votre devoir,
dit-il à Henriette :
Vos résolutions sont dignes de louanges,
riposte la jeune fille ,
Mais.... tenez ferme.
Le vieillard aguerri :
Comment! Me prenez-vous ici pour un benêt?
HENBJKTTK
M'en préserve le Ciel.
CIIRYSALB
Je ne dis pas cela.
Suis-je un fat, s'il vous plait?
HENRIETTE CIIRYSALE
Me croit-on incapable
Des fermes sentiments d'un homme raisonnable?
HENRIETTE
Non, mon père.
CHRYSALE
Est-ce donc qu'à l'âge où je me voi , Je n'aurais pas l'esprit d'être maître chez moi?
HENRIETTE
Si fait.
CHRYSALE
Et que j'aurais cette faiblesse d'âme De me laisser mener par le nez à ma femme?
HENRIETTE
Eh! non, mon père.
Plus elle recule , plus il avance. D'ailleurs , Ghrysale a besoin de faire du bruit pour se croire tel qu'il veut être, et se dissimuler les lâches appréhensions de son cœur. Il prendra sa revanche sur une enfant de ses nombreuses capitulations; il agit d'instinct; car il n'est pas plus méchant de sang-froid qu'il ne saurait être bon. Il affermit sur sa tête de bonhomme son masque viril.
HENRIETTE
Si je VOUS ai choqué, ce n'est pas mon envie.
CHRYSALE
Ma volonté céans doit être en tout suivie.
HENRIETTE
Fort bien , mon père.
CHRYSALE
Aucun , hors moi, dans la maison, N'a droit de commander.
HENRIETTE
Oui, vous avez raison.
Chrysale insiste d'autant plus qu'il ne rencontre aucune résistance. Il me semble voir un moulin qui bat des ailes dans le vide ; mais il moud du moins le blé qui nourrit les hommes. Chrysale s'agite peut-être pour quelque chose :
C'est moi qui tiens le rang de chef de la famille.
Rien de plus vrai. Les hommes faibles ont en général le sens juste. La passion du repos qui n'a pas altéré leur intelligence est absolument contre-révolutionnaire. Elle tendrait plutôt à immobiliser tout.
HENRIETTE
D'accord.
CHRYSALE
C'est moi qui dois disposer de ma fille.
HENRIETTE
Eh! oui.
CHRYSALE
Le ciel me donne un plein pouvoir sur vous.
HENRIETTE
Qui VOUS dit le contraire?
CHRYSALE
Et pour prendre un époux, Je vous ferai bien voir que c'est à votre père Qu'il vous faut obéir, non pas à votre mère.
Quelle scène! Le bonhomme commande, c'est déjà extraordinaire ; il commande à sa fille qui ne souhaite rien tant que d'obéir, pour qui l'obéissance est la plus douce chose, c'est encore plus original. Il n'a pas oublié qu'il était homme, et le roi de la nature ; l'occasion se présente d'exercer le pouvoir en toute sécurité ; il l'exerce. D'ailleurs, il aime bien un peu sa fille , quoiqu'il aime encore plus son repos. Il achève :
Nous verrons si ma femme, à mes désirs rebelle...
Ma femme! quelle intonation doit avoir ce mot dans la bouche de l'irascible époux? Est-ce la colore qui domine? Est-ce plutôt un commencement de frayeur, malgré la fermeté des paroles? Je le crois :
Secondez-moi bien tous ,
dit-il à Clitandre et h Martine. Il a le frisson.
Laissez-moi ,
dit la cuisinière;
J'aurai soin De vous encourager, s'il en est de besoin.
Rien d'oublié , pas même la faute de français dans cette bouche grossière.
Chrysale accepte le concours de sa cuisinière. Il était au Capitole. Où est-il descendu? Est-ce invraisemblable? Chrysale, qui « vit de bonne soupe, » ne peut dédaigner une auxiliaire comme Martine.
Philaminte reparaît , la bataille décisive commence. Chrysale a derrière lui, pour le soutenir, Clitandre , Henriette et Martine ; Philaminte n'a besoin ni d'Armande ni de Trissotin. Forte de son caractère et de sa supériorité , elle parle la première devant cette table où le notaire, la plume à la main, se dispose à faire un contrat dans l'intérêt du plus fort. C'est ainsi que se font les traités de paix. La savante , néanmoins , reste savante, en s'adressant au notaire :
Vous ne sauriez changer votre stylo sauvage,
Et nous faire un contrat qui soit en beau langage?
Le notaire se fâche , sa neutralité s'oftense. Quelques gens d'affaires, comme certains politiques, ont le style obscur, et pour cause.
Mais Philaminte a aperçu Martine :
Ah! ah! cette impudente ose encor se produire? Pourquoi donc, s'il vous plaît, la ramener chez moi?
CHRYSALE
Tantôt, avec loisir, on vous dira pourquoi. Nous avons maintenant autre chose à conclure.
Le verbe est sec, affirmalif , précis et même direct, cette fois.
LE NOTAIRE
Procédons au contrat. Où donc est la future?
rUILAMINTE
Celle que je marie est la cadette.
LE NOTAIRE
Bon.
Chrysale montrant Henriette , sans indécision :
Oui, la voilà, Monsieur: Henriette est son nom.
LE NOTAIRE
Fort bien. Et le futur?
PHILAMINTE
L'époux que je lui donne Est Monsieur. {Elle désigne Trissotin.)
Chrysale , de plus en plus carré , malgré la rotondité de sa personne , montre Clitandrc j il articule distinctement chaque mot, les dents un peu serrées ; c'est un lion :
Et celui , moi , qu'en propre personne , Je prétends qu'elle épouse, est Monsieur....
Ce moi rappelle jusqu'à un certain point celui
de Médée, et je remercie le notaire qui tranche un peu sur le drame, en me rappelant à la comédie :
Deux époux!
C'est trop pour la coutume.
Il n'a pas ri; mais nous rions , malgré l'implacable gravité de sa cravate blanche.
L'active Philaminte, étonnée d'une ombre de résistance du passif Ghrysale :
Où vous arrêtez-vous? Mettez, mettez, Monsieur, Trissotin pour mon gendre.
Ghrysale, ferme jusqu'à l'ironie , et qui répète mot pour mot, moins un , le vers de Philaminte :
Pour mon gendre, mettez, mettez, Monsieur, Clitandre.
Le notaire s'interpose en vain; et cette puissance neutre fait penser au paisible zéphir qui aurait la prétention d'arrêter la violence de deux vents contraires.
PHILAMINTE
Suivez, suivez, Monsieur, le choix où je m'arrête. Ghrysale , la tête haute :
Faites, faites, Monsieur, les choses à ma tête.
Il fait sa tête , en effet. Il veut moins marier sa fdle , de son mouvement propre, qu'être une fois
le maître, comme le fut, dil-on, un instant, le mathématicien Ampère, dans son ménage. Ce n'est pas la raison d'un homme qui parle; de la tôle je n'augure rien de bon. Philaminte irritée à Chrysale :
Quoi donc! vous combattrez les choses que je veux!
Chrysale, avec une légère nuance d'indécision :
Enfin, pour son époux, j'ai fait choix de Clitandre. Et vioi...
dit Philaminte , le prenant d'autant plus haut , qu'avec sa perspicacité féminine, elle a saisi le point de faiblesse dans l'œil moins certain de l'époux , et l'attendrissement imperceptible d'un regard où le cœur se peint, désireux de retomber dans les chères habitudes d'une vieille apathie. On songe à la pierre qui , lancée dans l'air, retombe , au bout d'un instant, et de tout son poids, vers la terre :
Et moi, pour son époux, voici qui je veux prendre. Mon choix sera suivi; c'est un point résolu.
Ouais !
s'exclame Chrysale ,
Vous le prenez là d'un ton bien absolu!
Il n'affirme plus, il s'étonne, il hésite.
Martine, se détachant du groupe des auxiliaires :
Ce n'est point à la femme à prescrire, et je sommes Pour céder le dessus en toute chose aux hommes.
Chrysale a la bonhomie de se laisser soutenir par sa cuisinière. 11 se repose; il l'encourage cependant :
C'est bien dit.
Aussi Martine :
Mon congé cent fois me fut-il hoc, La poule ne doit point chanter devant le coq.
CHRYSALE
Sans doute.
Il admire son avocat.
MARTINE
Et nous voyons que d'un homme on se gausse, Quand sa femme chez lui porte le haut-de-chausse.
CHRYSALE
II est vrai.
Quel aveu naïf! 11 est défendu et perdu. Que le chef de famille ait besoin d'être protégé, à son foyer, par sa domestique, et qu'il le souffre, il est fini. Cela devait aboutir ainsi, Chrysale étant Chrysale. Inutile de dire que la scène est admirable, que l'élan de l'époux et sa chute sont observés d'un coup d'œil de maître , comme sa fausse énergie et sa lâcheté peintes en détail ,
sans précipitation, ainsi qu'il convient, avec les scrupules du génie et les mots heureux ou incisifs qui restent dans la mémoire. Martine tranche sur le tout ; c'est une beauté de contraste habituelle à Molière ; c'est le bon sens lui-même dont l'expression grossière semble devoir frapper davantage, pour réformer la précieuse éducation des femmes et les dégoûter de la science. Fort bien. Mais que d'autres contrastes plus moraux et dont Molière est avare !
Si j'avais un mari, je le dis, Je voudrais qu'il se fît le maître du logis; Je ne l'aimerais point, s'il faisait le jocrisse ; Et si je contestais contre lui par caprice ...
Ainsi la femme s'avoue telle qu'elle est , de temps en temps. Martine pouvait le faire , ayant conservé, de la rusticité des champs, une sincérité moins prudente, une franchise moins aristocratique":
Si je parlais trop haut, je trouverais fort bon Qu'avec quelques soufflets il rabaissât mon ton.
Pour Henriette ,
Ne voulant savoir le grais ni le latin. Elle n'a pas besoin de Monsieur Trissotin.
Telle est la péroraison de Martine qui ne sait pas les règles de la rhétorique.
Le reste est si positif que nous le négligeons.
Chrysale approuve ; il est las , il a repris son collier.
PHILAMINTE
Henriette et Monsieur seront joints de ce pas. Elle montre Trissotin :
Je l'ai dit, je le veux : ne me répliquez pas. Et si votre parole à Clitandre est donnée^ Offrez-lui le parti d'épouser son aînée.
Qui le croirait? Le bonhomme découvre
Dans cette affaire un accommodement.
A Henriette et à Clitandre stupéfaits :
"Voyez; y donnez- vous votre consentement ?
Sous leurs propres yeux, après mille serments et un simulacre de combat , il abandonne sa fille , il abandonne Clitandre , il fait litière de l'ombre même de sa dignité, pour séparer deux cœurs qui s'aiment , et concilier les inconciliables , ce qui le réconciliera... avec sa femme, avec son repos , avec l'oreiller de sa lâcheté et les voluptés de sa paresse. Cet homme sans volonté , ce nerf détendu , ce n'est rien ; ce n'est qu'un peu de poussière humaine. J'aime mieux Philaminte;
elle a l'étincelle, du moins; elle fait prévaloir son égoïsme, sans doute; elle imagine une absurdité, c'est vrai; mais dans le but de régner. Et qui régnera, sans elle, puisque Chrysale n'est capable que du joug? Qu'il aille à son potage!
Henriette et Clitandre ont bien envie de pleurer. Mais ciel! Quelle nouvelle Ariste nous apprend! La négligence de Philaminte, la paresse de Chrysale leur ont fait perdre toute la fortune dont ils jouissaient. Philaminte garde son courage. Elle montre Trissotin :
Son bien nous peut suffire et pour nous et pour lui.
Mais Trissotin répond mal à cette virile confiance. Il se rappelle à temps qu'Henriette ne l'aime point :
.... Je ne suis pas homme à souffrir l'infamie Des refus offensants qu'il faut qu'ici j'essuie. Je vaux bien que de moi l'on fasse plus de cas; Et je baise les mains à qui ne me veut pas.
Clitandre épousera Henriette. Belle revanche pour l'orgueilleuse Philaminte ! Cependant Henriette , qui n'a plus d'aisance , se fait prier. Elle refuse la fortune de Clitandre. Par bonheur, la ruine du ménage n'était qu'une feinte pour chasser Trissotin. Chrysale et Philaminte sont riches
comme avant. C'est invraisemblable; mais on n'y fait pas attention et tout le monde semble heureux, même le spectateur. Cotin seul est bafoué une fois de plus par Molière ; il est cupide comme Vadius est calomniateur. Le plus fortuné est Chrysale. La faiblesse ne s'avoue jamais ; elle répugne à souffrir des fautes qu'elle a commises; elle tourne tout au bien , fût-ce de la façon la plus étrange. Où l'homme faible devrait surtout cacher sa honte , il éclaire son vice , il le fait briller pour l'instruction du genre humain; et nous entendons Chrysale parler très haut à son notaire , et lui commander :
Allons, Monsieur, suivez l'ordre que j'ai prescrit, Et faites le contrat ainsi que je l'ai dit.
Dans cette pièce, il y a deux parts à faire , celle de la critique littéraire et celle de la leçon morale. De l'une il n'y a que du bien à dire. On peut répéter avec Lafontaine :
Jamais il ne fit si bon Se trouver à la comédie ; Car, ne pense pas qu'on y rie De maint trait jadis admiré, Et bon, in illo tempore.
Nous avons changé de méthode; Jodelet n'est plus à la mode.
Et maintenant il ne faut pas Quitter la nature d'un pas.
En effet, Molière ne quitte pas la nature; les écrivains auxquels il enseigne le goût, ne la quitteront pas, ou bien ils mériteront le sort de Cotin et de Ménage, si vous aimez mieux, de Trissotin et de Vadius , ajoutons de Philaminte , de Bélise et d'Armande livrées à l'immortelle moquerie de la postérité. Dans \es Précieuses , Molière avait porté le premier coup au pédantisme de l'esprit ; le dernier coup, il le lui porta dans les Femmes savantes. Il exécute une charge i\ fond. Cette science artificielle des Vadius, qu'accumule , en des cerveaux encombrés , une mercenaire , la mémoire , cette science dont ne profiteront jamais des esprits étroits , incapables de rien s'assimiler, cette science des plagiaires, tout juste assez sérieuse pour charmer l'imagination détraquée de femmes sans jugement, sorties de leur sphère ou de leur intérieur, assujetties à la mode , en littérature , comme dans le reste , cette science, dis-je , ressort d'autant mieux, avec ses ridicules, qu'elle est louée à l'excès par des esprits plus faibles, incapables d'une saine ap-
préciation, et qui admirent tout d'un savant, même ses vers , fussent-ils les plus vides et les moins naturels. Donc les femmes ne seront pas des savantes ; les pédants ne sont pas des poètes. Les poètes ne doivent pas quitter la nature d'un pas. Ils ne doivent dire que des choses vraies , soutenues d'expressions justes. Rien de mieux. — Seulement Molière me plairait davantage s'il avait quitté la nature d'un pas, lorsqu'il s'agit de l'éducation. Le moraliste ne vaut pas le critique, tant s'en faut. Qu'il faille abaisser la science, lorsqu'elle est dans l'imagination des femmes et dans la mémoire des pédants, c'est incontestable ; qu'elle entle la vanité d'un sexe naturellement frivole, c'est absolument certain. Qu'elle rende Philaminte plus despotique , Armande plus orgueilleuse , Bélise plus sotte , personne n'en doute. Est-ce une raison pour abaisser l'éducation des femmes autant que le fait Molière par la bouche de Chrysale?
Mais reprenons ici, un à un, les personnages principaux pour mieux juger d'ensemble la leçon donnée par l'auteur et son plan d'éducation. Tout est exact dans Philaminte, jusqu'à sa confiance en Trissotin, vers le dénouement, confiance qui n'est pas sans dignité, et s'accorde
avec la fermeté d'une âme élevée , mais qui s'est égarée dans l'impossible. Philaminte ne cesse jamais d'être pédante et impérieuse. Sa science, qui n'est pas la vraie , trompe sa raison ; et son caractère aide sa science à tromper son jugement; car elle ne doute point d'elle-même , ni de la science de Trissotin , ni de Trissotin ; elle en est d'autant mieux et plus facilement abusée ; car son esprit est celui d'une femme, si son caractère est celui d'un homme; elle nous présente le contraste perpétuel, vrai, et comique d'une maîtresse de maison qui a la prétention de gouverner à la fois son mari, ses filles et son Académie; le résultat, c'est l'anarchie. Ce qu'elle perd à négliger ses devoirs, pour une fumée scientifique, est une leçon donnée aux femmes qui seraient tentées de faire comme elle. Il n'y a que du bien à dire du rôle de Philaminte.
Pour Armande, c'est un sépulcre blanchi, et la peinture, étonnamment dramatique, d'une hypocrite de l'idéal, surtout d'un idéal de pureté angéliquc. C'est au moins une prude. La science a engendré en elle l'orgueil , et l'orgueil l'hypocrisie. Elle en sait trop, par instant; elle se démasque, comme il arrive, surtout à une femme, sous quelque impression inattendue; elle
monte si haut qu'elle se perd dans les deux ; elle descend si bas qu'elle est positivement maligne , méchante et calomniatrice; elle hait sa sœur; elle n'aimerait Glitandre que pour le ravir à sa sœur. N'y a-t-il pas là un danger? Et ne serionsnous pas disposés , en suivant Molière , à penser qu'il suffit de faire paraître les beaux sentiments d'une noble éducation pour cacher une âme noire , de parler, comme Armande , en lettres d'or, pour nourrir la corruption au fond du cœur et sous des dehors célestes? Molière nous paraît vraiment avoir dépassé le but , à propos d'Armande.
D'autre part, la mère, qui a mal élevé sa fille, est punie ; Armande aussi. Qui donc est bien élevé ? Henriette , car elle est récompensée de sa bonne conduite. Elle épouse son Glitandre. Qui l'a élevée? Chrysale. Et qu'est-ce queChrysale? S'il est question de son caractère , nous ne devons que louer Molière. La paresse invétérée d'une volonté égoïste n'a jamais été mieux peinte.... La faiblesse serait-elle incurable? elle l'est, suivant Molière , et comme l'avarice , indéracinable, fatale. Chrysale sacrifie son enfant de prédilection ; s'il eût été roi , il aurait sacrifié son royaume h son sommeil. Mais s'il est faible ,
il est bon! C'est une image de la paix; comblé des meilleures intentions , il a un sens commun admirable. Commun est vrai, si commun signifie vulgaire. Cet homme , en eflet, respire Epicure; il ne quitte pas la nature d'un pas, il l'abaisserait plutôt. Il méprise la science , il réhabilite la chair, ou du moins l'égoïsme de la nature. Nous détestons Armande , savante , sublime et perverse ; dites-moi , si d'instinct , nous n'aimons pas Chrysale ,
Qui vit de bonne soupe et non de beau langage ?
Quel modèle 1 — Il veut bien
Que la capacité d'une iemme se hausse
A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse.
Quel idéal ! — Il a passé le sceptre à Philaminte qui n'a pas de raison; il n'a pas de volonté.
Quelle Babel!
Tout paresseux qu'il est , Chrysale a produit , jadis, un fruit de sa molle sagesse, Henriette. Vive, piquante, gaie, maligne, bonne, à ses heures, pour ceux qu'elle aime, dédaigneuse du grec et du latin, trop loin des astres, trop près de la terre, trop humaine pour une femme , et naturelle, jusqu'à laisser paraître, dans sar
conversation, qu'elle connaît ce qu'une matrone chrétienne n'avoue pas même dans sa pudique maturité, Henriette a des clartés de tout ce qu'elle doit ignorer. Elle nous plaît néanmoins , autant qu'à Molière. S'il eût désiré qu'elle nous déplût, il l'aurait faite telle qu'il fallait pour atteindre ce but. Voyez Armande. Henriette, au contraire, semble l'aimable et spirituelle image de son père , avec plus d'énergie. C'est , sans doute, une jeune fille qui ne rougit point , une enfant sans respect filial, un fruit sans duvet , un bouton sans fraîcheur ^ une virginité de troisième ordre. Malgré tout , Clitandre, qui parle un peu plus haut que Ghrysale, l'aime et l'admire. Elle nous séduit. Mais qui la voudrait pour sœur ou pour épouse?... Et voilà le modèle offert à l'imitation par Molière, ce réformateur de la famille et de l'éducation , l'un des inventeurs de la morale sans Dieu, ou du Dieu des bonnes gens. — Résumons. Tout vivant qu'il paraît, ce type de Henriette, s'il ne prétend qu'à dégoûter de la pruderie , exagère le contraste , plus qu'il ne faut ; il flatte d'abord nos puissances inférieures ; il touche nos sens ; il élève jusqu'à notre admiration ce qui est réellement vulgaire , comme, tout à l'heure, Ar-
mande nous faisait soupçonner l'hypocrisie sous l'apparence des beaux sentiments; il pervertit le fond de la comédie des Femmes savantes; avec l'épicurien Chrysale il la juge et la condamne.
Dieu veuille que ces deux personnages , si aimés et si banals , n'aient pas contribué à nous rendre trop chères les joies de la nature , et , plus ou moins , poussé vers la cime du pouvoir l'embonpoint de quelque César démocratique!
Avoir ce qu'on aime , c'est quelquefois un châtiment.