SEPTIÈME COURS
Le Bourgeois gentilhomme (1670).
Représenté pour la première fois, à Ghambord, en 1670, le Bourgeois gentilhomme eut peu de succès dans la foule des courtisans. Le roi luimôme gardait le silence. Cependant, après quelques représentations , il dit à Molière : « Je ne vous ai point parlé de votre pièce, le premier jour, parce que j'ai appréhendé d'être séduit par la manière dont elle avait été jouée ; mais , en vérité , Molière , vous n'avez encore rien fait qui m'ait plus diverti, et votre pièce est excellente. »
S'il y a une vérité , c'est que l'homme est vaniteux; la vanité est universelle. Voilà le motif qui nous fait placer le Bourgeois gentilhomme parmi les comédies de Molière dignes d'être étudiées. Il peint un des travers les plus impérissables de l'humanité. En revanche, nous ne dirons rien des Fourberies de Scapin.
En effet, le type de Scapin est vulgaire. Le valet de Léandre est un fourbe, comme on en voyait du temps de l'esclavage antique , où la ruse tenait lieu d'intelligence aux ignorants et aux déshérités. Il y a aujourd'hui cette différence que les esclaves et les valets sont aux affaires, et que les Scapins se croient ministres parce qu'ils tiennent respectueusement, sous le bras, le portefeuille de leur maître, quelque mince tyran délégué au grand jour par les ténèbres. Si le génie de Molière, après Aristophane et avant Béranger, s'est exercé dans l'ignoble , est-ce une raison pour que nous le suivions jusque-là? Nos lecteurs ne sauraient nous le pardonner , pas plus que d'analyser à fond les épicuriennes délicatesses de Psyché , les grossières aventures de M. de Pourceaugnac ou les erreurs de la femme d'Amphytrion abusée par le ciel.
Molière se trouve ailleurs. Même il n'a pas sérieusement blessé les mœurs dans le Bourgeois gentilhomme. Avec les ménagements d'une critique prudente, nous pourrons rire sans contrainte et nous observer sans pitié. Oui , nous sommes tous vaniteux. Pourtant, n'avoir aucune pitié de nous-mêmes , ce serait exagérer l'humilité ou la franchise. Et voici pourquoi :
La vanité ne tient-elle pas à la racine de la vie elle-même? De l'indispensable amour de la vie, de ï amour de soi à Y amour-propre , il n'y a qu'un pas; un autre, de l'amour-propre à la vanité. La différence entre l'orgueil et la vanité, c'est que l'orgueilleux, toujours mécontent, regarde au-dessus de soi, jouissant à peine du cruel bonheur de mépriser autrui, tandis que le vaniteux avide, jusqu'à la manie, d'un titreVpécieux qu'il n'a pas , s'admire cependant avec une complaisance naïve, et s'enfonce quelquefois dans une stupide béatitude ; il est assez inoffensif et toujours comique; l'orgueilleux est tragique, c'est Agamemnon. Le vaniteux, c'est M. Jourdain ; il pourrait se nommer Vadius ou Trissotin; la vanité du pédant n'est pas la moins remarquable ; (je ne parle pas de la vanité du prédicateur, car oiï n'en vit jamais un s'enfler du mérite de la parole de Dieu). On connaît aussi la vanité élégante ou aristocratique d'une classe raffinée ; elle se dissimule en vain sous la sobriété d'une parole contenue et impersonnelle. Tel s'efface dans l'ombre d'un salon , et se cache dans une humilité de bon ton , afin d'attirer les regards et la louange; elle n'en est que plus délicieuse, pour n'avoir pas eu l'air d'être re-
cherchée ou attendue. Je dirais volontiers , de celui-ci ou de celui-là , qu'il a beaucoup d'orgueil et un peu de modestie. Mais il en est, même dans le monde , qui ont de la modestie sans orgueil.
Pour M. Jourdain , il n'a pas du tout de modestie ; en revanche , il est plein de vanité. C'est un ancien marchand de drap , âgé d'un peu plus de quarante ans, gros, petit, court, trapu et rougeaud, retiré des affaires, riche et très riche, qui, n'ayant plus de quoi s'occuper, rentrant en lui-même et n'y trouvant rien , a voulu devenir quelque chose. Et comme la vanité aime l'éclat, son idée fixe c'est d'être un homme de qualité , un gentilhomme. Rendant justice à son ignorance, il veut s'instruire, et, persuadé, à tort , que pour être noble , il faut avoir quelque science , il a choisi des maîtres; mais ces maîtres, son imagination, qui mêle tout, en a fait un singulier mélange.
M. Jourdain voudrait danser , chanter , faire de l'escrime et philosopher. Il n'y met pas de malice. Le maître de danse et le maître de musique l'attendent à Paris, dans sa maison, car M. Jourdain est un bourgeois de Paris ; et Molière n'a pas voulu qu'un bourgeois de province
s'imaginât, un seul instant, qu'il pût ressembler, le moins du monde, à M. Jourdain. Il est aussi bien entendu qu'il s'agit seulement d'un bourgeois vivant sous Louis XIV ; ou plutôt ce n'est pas seulement la vanité bourgeoise que l'auteur a voulu peindre , mais la vanité elle-même et le parfait comique de la vanité. Nous y sommes en plein. Ecoutons le maître de danse; il parle au maître de musique :
« Pour moi, je vous l'avoue, je me repais un peu de gloire. Les applaudissements me touchent, et je tiens que , dans les beaux-arts , c'est un supplice assez fAcheux, que de se produire à des sots , que d'essuyer , sur des compositions, la barbarie d'un stupide. Il y a plaisir, ne m'en parlez point, à travailler pour des personnes qui soient capables de sentir les délicatesses d'un art, qui sachent faire un doux accueil aux beautés d'un ouvrage, et, par de chatouillantes approbations, vous régaler de votre travail. Oui, la récompense la plus agréable qu'on puisse recevoir des choses que l'on fait , c'est de les voir connues, de les voir caressées d'un applaudissement qui vous honore.
» Il n'y a rien, à mon avis, qui nous paye mieux que cela de toutes nos fatigues ; et ce sont des
douceurs exquises que des louanges éclairées. »
N'est-ce pas, dès l'abord, toucher juste et le plus vivement du monde , le faible de notre amour-propre , que de nous peindre la danse se haussant jusqu'aux nues , et désirant la louange des gens éclairés ? La vanité pouvait-elle mieux montrer son néant en s'élevant si haut? Molière et Corneille excellent dans le « contraste » qui donne sa plus grande force à la vérité. Le maître de musique répond au maître de danse :
« J'en demeure d'accord, et je les goûte comme vous (les louanges). Il n'y a rien assurément qui chatouille davantage que les applaudissements que vous dites; mais cet encens ne fait pas vivre. Des louanges toutes pures ne mettent point un homme à son aise ; il y faut mêler du solide ; et la meilleure façon de louer, c'est de louer avec les mains. »
Molière a raison ; il faut vivre. Lui-même ne méprisait pas l'argent, nous le savons. Mais il nous fallait surtout préparer à la magnifique entrée de M. Jourdain. La vénalité du maître de musique le caractérise :
« C'est un homme, à la vérité, dont les lumières sont petites, qui parle à tort et à travers de toutes choses et n'applaudit qu'à contresens;
mais son argent redresse les jugements de son esprit; il a du discernement dans sa bourse. »
Il n'a pas paru qu'il est déjà moqué. Il parait, en robe de chambre et en bonnet de nuit :
« Eh ! bien , Monsieur? Qu'est-ce ? Me ferezvous voir votre petite drôlerie? »
Son langage, comme sa personne, est en négligé. Mais ce n'est pas le négligé du matin ; c'est celui de son éducation première ; et sa parole vulgaire tranche sur son élégante robe de chambre. Il la montre :
« Mon tailleur m'a dit que les gens de qualité étaient comme cela le matin. »
Il se peint ; il veut être un homme de qualité '; il convoite , tout comme un autre , la perfection ; il veut s'élever, comme la nature l'exige , mais à sa manière. C'est une déviation du sens moral ; c'est le progrès appliqué aux seules apparences ; c'est la naïve admiration d'une supériorité toute en dehors, et qui, au jugement de M. Jourdain , homme d'argent , peut s'acheter avec de l'argent.
Pour entendre le prologue de chanson et de danse, qu'il appelait tout ;\ l'heure une petite drôlerie , M. Jourdain appelle ses laquais. Il demande sa robe pour mieux entendre. Une musicienne chante :
Je languis jour et nuit, et mon mal est extrême Depuis qu'à vos rigueurs vos beaux yeux m'ont soumis. Si vous traitez ainsi, belle Iris, qui vous aime. Hélas! que pourriez-vous faire à vos ennemis?
C'est fade. M. Jourdain voudrait un peu ragaillardir cette chanson par-ci par-là; elle l'endort, et le naïf critique en sait une plus belle :
Je croyais Jeanneton Aussi douce que belle ; Je croyais Jeanneton Plus douce qu'an mouton.
Hélas ! hélas !
Elle est cent fois, mille fois plus cruelle Que n'est le tigre aux bois.
• C'est trivial. Voici la leçon de Molière : la nature, polie par l'art, n'est ni grossière ni raffinée.
Mais le musicien et le danseur élèvent leur art jusqu'à la pratique de la sagesse. La musique , en effet , permettrait « de voir dans le monde régner la paix universelle » ; la danse nous apprendra, même au sens moral, à ne pas faire « un faux pas. » Le prologue et les danses s'achèvent. M. Jourdain aura un concert de musique , chez lui , parce que les gens de qualité en ont.
Après la vanité musicale et dansante, la vanité
guerrière. Entre le maître d'armes ; il prend un lîeuret, en met un autre aux mains de M. Jourdain: « Allons , Monsieur, la révérence. Votre corps droit. Un peu penché sur la cuisse gauche. Les jambes point tant écartées. Vos pieds sur une môme ligne... » et le reste. « En garde! » M. Jourdain a peur. Le maître d'escrime :
« Je vous l'ai déjà dit, tout le secret des armes ue consiste qu'en deux choses , à donner et à ne point recevoir; et, comme je vous fis voir, l'autre jour, par raison démonstrative , il est impossible que vous receviez si vous savez détourner l'épée de votre ennemi de la ligne de votre corps ; ce qui ne dépend seulement que d'un petit mouvement du poignet, ou en dedans ou en dehors.
— De cette façon, donc, conclut M. Jourdain, un homme, sans avoir du cœur, est sûr de tuer son homme et de n'être point tué? »
Je pardonne à M. Jourdain sa poltronnerie en faveur de sa naïveté. Les bourgeois d'alors, si j'en juge par M. Jourdain , se contentaient de n'avoir ni cœur ni esprit. Leur trivialité ne visait pas au scepticisme.
Mais, trêve de considérations. Le maître d'armes se préfère au musicien et au danseur, comme M. Jourdain i\ son père :
« La science des armes l'emporte hautement sur toutes les autres sciences inutiles , comme la danse , la musique , la.... »
La danse et la musique protestent, le ferrailleur s'emporte ; M. Jourdain s'interpose vainement; le philosophe aura raison des uns et des autres; car le maître de philosophie s'avance majestueusement. La philosophie guérit tout :
« Eh quoi , Messieurs , faut-il s'emporter de la sorte ? et n'avez-vous point lu le docte traité que Sénèque a composé de la colère ? Y a-t-il rien de plus bas et de plus honteux que cette passion, qui fait d'un homme une bête féroce ? et la raison ne doit-elle pas être maîtresse de tous nos mouvements ? »
A peine le philosophe a-t-il parlé , dans sa barbe longue, que le maître d'armes riposte, en tirant sa moustache :
« Et moi , je leur soutiens à tous deux que la science de tirer des armes est la plus belle et la plus nécessaire de toutes les sciences. »
Le philosophe indigné le laisse à peine achever:
« Et que sera donc la philosophie ? Je vous trouve tous trois bien impertinents de parler devant moi avec cette arrogunce, et de donner impudemment le nom de science h des choses
que l'on ne doit pas môme honorer du nom d'art, et qui ne peuvent être comprises que sous le nom de métier misérable de gladiateur, de chanteur, et de baladin ! »
Le plus vaniteux, c'est le philosophe; il est battu par la vanité coalisée des autres , malgré les efforts d'un inutile pacificateur, M. Jourdain. Il me fallait cette leçon pour croire qu'un philosophe pût sembler vaniteux, étant élevé au-dessus de terre par la nature de ses études. Mais je crois bien aussi que MoUère en voulait à la philosophie, précisément parce qu'elle l'avait gâté , j'entends celle d'Epicure. Quel est donc le philosophe qui se consola jamais, comme le nôtre, de sa vanité battue, dans son orgueil satisfait?
« Cela n'est rien. Un philosophe sait recevoir comme il faut les choses ; et je vais composer , contre eux , une satire du style de Juvénal, qui les déchirera de la belle ffiçon. Laissons cela. Que voulez-vous apprendre ? »
Un philosophe qui se venge! Ce n'est pas possible; et je m'enfonce de plus en plus dans l'étonnement. La victime de Molière, c'est bien moins ici M. Jourdain que son maître. Je pensais tout d'abord que, pour rehausser la sotte vanité du bourgeois gentil-
homme , l'auteur l'avait mis , avec sa robe de chambre fleurie et ridicule , au centre d'un cercle de vanités inférieures , dansantes , musicales et guerrières. Erreur; c'est plutôt l'orgueil que Molière peint à nos yeux , dans une sorte d'épisode. Il est rare que les petits soient orgueilleux ; c'est l'aff^aire des grands , et c'est recueil de leur grandeur. Mais un philosophe peut, à ce qu'il paraît, être vaniteux et orgueilleux. Molière l'imagine, ordinairement si profond observateur , et qui n'a pas fini d'écraser son personnage. L'unité de l'action n'y perd rien; seulement, la vanité de M. Jourdain, par comparaison, prend quelque chose d'aimable; elle est mêlée d'humilité. Revenons au philosophe :