DIXIÈME COURS
Le Malade imaginaire (1673).
Le Malade imaginaire est une farce élevée jusqu'à la hauteur de la comédie par le génie de Molière. C'est une comédie de caractère; elle a sa sérieuse morale qui consiste à peindre l'empire universel de l'imagination sur l'homme , et , en particulier, l'influence qu'exerce cette folle du logis sur Argan afiligé d'une maladie imaginaire, mais victime aussi d'une affection plus grave , l'égoïsme.
Qu'était-ce qu'une farce au temps de Molière? disons plutôt, au moyen âge. Alors, en effet, la farce brillait dans toute sa joyeuseté , avec la comédie primitive. La comédie elle-même était née depuis longtemps , et le xii« siècle vit représenter de petits poèmes dialogues qui s'appellent : Débats, Disputes, Dits, Jeux, Partis, Pastourelles. Mais notre but n'est pas de faire une histoire abrégée de la comédie , ni de rappeler le
Jeu de Robin et de Marion ou le Jeu de la Feuillée , ou le Jeu d'Adam. C'est de la farce qu'il s'agit , avant tout satirique et gouailleuse , maligne et sceptique , quoique respectueuse des grands principes du catholicisme , triviale et fine, toujours gaie comme l'étaient eux-mêmes ses inventeurs, les enfants de la Bazoche.
Il importe de ne pas les confondre avec les « enfants sans-souci , joyeux , galants , bien plaisants en faits et en dits , » suivant le vieux Villon , très digne de les comprendre. Ceux-ci avaient leurs lettres patentes de Charles VI , leur théâtre, leur roi, le roi des Sots, leur abbé de Liesse , leur corporation. Un chariot leur servit souvent à'escaffaut pour y représenter leurs pièces nommées Soties ou Moralités, moralités de toutes sortes , politiques ou religieuses , gallicanes , écrites pour le roi , contre le Pape , dirigées parfois contre le roi lui-même, railleuses et frondeuses, comme le veut notre génie gaulois.
Pour les Bazochiens, ces auteurs des farces ou pièces farcies , mêlées de mauvais latin , Fabulse farcitœ, c'étaient des clercs de procureurs du Parlement de Paris. Ils s'érigèrent en corporation, ou société du Palais, Basilicœ, d'où Bazoche , sous Philippe-le-Bel. Cette corporation
eut son roi qui portait la toque, son chancelier, son avocat, son procureur, son grand audiencier, son aumônier, ses droits et ses privilèges; elle frappa monnaie pour ses suppôts; elle eut sa suzeraineté sur les clercs ou bazochiens du Châtelet. François P' lui donna cent arpents du pré de la Seine nommé Pré-aux-CIcrcs. Les Bazochiens étaient dix mille au xii' siècle, divisés en douze compagnies , avec leurs trompettes , leurs haut-bois, leurs timbales, leur musique en un mot, qui donnait des aubades aux présidents de cours et au parquet. Pour les représentations dramatiques, si le terme n'est pas trop solennel, elles avaient lieu dans la cour du Palais, ou dans la grande salle , ou encore sur la table de marbre, brûlée en 1678. La témérité des farceurs de la Bazoche, excitée par la folie des étudiants de l'université et des jongleurs forains, fut plus d'une fois punie de la censure ou de la prison.
Molière , sans doute , recueillit dans leurs œuvres le sel de plusieurs comédies ; il nourrit, à leur lecture, son mépris pour l'honneur des femmes et dut rencontrer, un jour, ces deux vers adressés au nouveau marié par un docteur indiscret :
Tu seras homme plus martyr Que saint Laurent qu'on fit rôtir.
Ailleurs, Georges le Veau, un paysan uni par l'hymen à une fille de maison, inspira peutêtre Georges Dandin. Mais c'est à Rabelais que Molière emprunta l'histoire de la femme « Mute », intercalée dans le Médecin malgré lui.
Nous nous en tenons là , moins désireux de découvrir les sources apparentes oiî a puisé Molière que de le peindre lui-même. D'ailleurs, il a fouillé surtout au cœur de l'homme, et, quoique profond, il l'a mal connu; son coup d'œil est cruel. — Nous ne pouvons clore cette très petite dissertation sur la Farce avant Molière, sans nommer celle de l'avocat Pathelin, refaite ou défaite par Brueys et Palaprat, si naïve et si gauloise, dans sa simplicité première, écrite peut-être par l'avocat angevin Blanchet, imprimée pour la première fois , à Rouen, en 1486 , et qui eut vingt-cinq éditions, jusqu'au temps de Henri IV.
Pathelin, avocat sans argent et sans cause , veut acheter du drap qui soit « bon à son ménage. » Il flatte le marchand , le corbeau , veux-je dire. Le marchand, flatté, laisse à crédit neuf aunes du drap si désiré. Le renard emporte
son fromage. Non, Pathelin rapporte vivement au logis le drap inespéré. Le marchand, inquiet, court chez son débiteur, à l'heure indiquée, pour y manger l'oie et s'y faire payer. Le débiteur est très malade ; il a le délire , il divague ; il parle tous les patois de France; sa femme pleure. Effrayé et trompé , le drapier s'en revient chez lui ; Pathelin a son drap, le marchand sa peine. Au même temps, un berger idiot. Agnelet, accusé d'avoir tué et mangé les moutons que lui a confiés le drapier, recourt à l'avocat du diable : « A toutes les questions tu répondras : Bée, bée. » Le berger joue son rôle et Pathelin le sien; il ne lui reste qu'à payer Pathelin : « Bée », répond-il à son créancier qui lui réclame son dû. Le trompeur est trompé; Pathelin n'aura pas d'autres honoraires. A qui faut-il donc se fier? Aux drapiers? Ce n'est pas sûr. Aux avocats? Ce n'est rien moins que certain. Aux imbéciles? pas du tout. Il est resté de cette pièce dont la morale est si difficile à découvrir un dicton populaire : Mais revenons à nos moutons. C'est le mot du juge à Guillaume le drapier, qui a perdu la tête et qui mêle sans cesse dans ses réponses ses moutons et son drap. — Voilà la farce. Revenons nous-mêmes à nos moutons. Il est
temps de parler d'Argan dont nous avons annoncé seulement le nom et la manie. Il est malade; il se croit malade ; il est malade imaginaire. Assis, une table devant lui , il compte avec des jetons les parties de son apothicaire :
tt Trois et deux font cinq , et cinq font dix , et dix font vingt, trois et deux font cinq. «... « Plus, du vingt-quatrième, un petit clystère irisi- » nuatif , (je demande pardon au lecteur) prépa- » ratif et rémollient, pour amollir, humecter et » rafraîchir les entrailles de Monsieur. « Ce qui me plaît de monsieur Fleurant, mon apothicaire, c'est que ses parties sont toujours fort civiles. « Les entrailles de Monsieur trente sols. » Oui, mais, monsieur Fleurant, ce n'est pas tout que d'être civil, il faut être aussi raisonnable et ne pas écorcher les malades. Trente sols!... Je suis votre serviteur, je vous l'ai déjà dit; vous ne les avez mis dans les autres parties qu'à vingt sols; et vingt sols, en langage d'apothicaire, c'est-à-dire dix sols; les voilà. »
Ainsi de suite. Les comptes d'apothicaires n'en finissent point et nous entraîneraient trop loin. — Notre malade , tout imaginaire qu'il est, reste un bourgeois des plus positifs. Il sait compter sur le bout de ses doigts comme
monsieur Jourdain ; et s'il se paie une folie, c'est au meilleur compte possible.
Las de calculer, Argan sonne : « Toinette 1 » Pas de réponse ; il sonne encore , môme silence. Il se fâche ; il oublie qu'il est malade , il pousse des cris. Puis il se souvient qu'il n'est qu'un infirme ; il se lamente :
« Est-il possible qu'on laisse comme cela un pauvre malade tout seul? Ils me laisseront mourir! »
Mais Toinette arrive : c'est la servante d'Argan. Argan a une seconde femme, Béline , qui est la belle-mère d'Angélique ; Angélique est la fille du bonhomme. Elle aime un certain Cléante, et devra épouser, pour plaire à son père, monsieur Thomas Diafoirus , docteur de fraîche date. Non, elle ne l'épousera pas, car elle ne l'aime pas ; et Toinette, comme Dorinedans Tartuffe, s'opposera au bonheur d'un gauche et disgracieux fiancé. Cette persuasive servante mène toute la maison; elle détrônera Béline elle-même. Nulle part les domestiques n'ont joué un rôle aussi important que dans Molière ; ils sont comme les dieux protecteurs qui préparent un heureux dénouement et l'union des cœurs sympathiques. Toinette est une vive et peu scrupuleuse personne, maligne
'i^é MOLIÈRE
et franche d'allure. Elle prétend s'être cassé la tête , en venant trop vite au secours d'Argan ; elle pleure et ne le laisse point parler, redoublant ainsi l'orage de sa colère. Comme elle traite l'apothicaire et le médecin!
« Ce monsieur Fleurant là et ce monsieur Purgon s^égaient bien sur votre corps; ils ont en vous une bonne vache à lait , et je voudrais bien leur demander quel mal vous avez pour faire tant de remèdes. »
On se rappelle un peu maître Jacques et sa brutale sincérité. J'en passe , car nous sommes en pleine farce. De quoi s'agissait-il donc ? de faire appeler Angélique, la fillede monsieur Argan, dévouée, par ordre, à faire la félicité des Diafoirus, père , grand-père , fds et petit-fils. J'ai l'idée que le prétendu bonheur d'Angélique n'est pas même tout à fait étranger à celui d'Argan. Ce bourgeois malade , sans maladie , souffrirait-il de l'affection d'un égoïsme invétéré ? C'est possible.
Angélique approche de son père. Il allait parler; il s'éloigne, un instant, appuyé sur son bâton de malade purgé. La jeune fille en profite pour renouveler à Toinette, dans les termes convenus, l'expression de son amitié pour Cléante :
« Ah! dit-elle entre autres belles choses, si
cclui-k\ me trompe, je ne croirai de ma vie aucun homme. «
Refrain banal de l'amour! Si Molière est piquant, ici et là, quand il peint une brouille d'amants , il n'en dépense pas moins une facilité bien vulgaire à représenter les douceurs ou les inquiétudes de la passion. C'est du jargon. J'excepte le fils de l'Avare , intéressant au début , et fougueux comme doit l'être un vrai jeune homme. C'est dommage qu'il devienne ensuite un monstre d'ingratitude.
Du reste, dans le Malade imaginaire, comme ailleurs, l'enfant a raison et le père a tort. C'est la suite de l'éternel antagonisme qui fait de la famille une honteuse Babel sur le théâtre de Molière, réformateur des mœurs et du cœur des pères, critique de leur sévérité, comique soutenant des intérêts de l'indépendante jeunesse.
Argan a reparu. Une équivoque plaisante fait croire à Angélique, toute pleine de son amour, que son père la veut marier à Cléante. Argan n'a nommé personne. La jeune fille témoigne de la plus parfaite obéissance. Mais la douloureuse vérité éclate. Le fiancé, hélas! ne se nomme pas Cléante.
« C'est, dit le malade imaginaire et recon-
naissant, le neveu de monsieur Purgon... le fils de son beau-frère le médecin, monsieur Diafoirus; et ce fils s'appelle Thomas Diafoirus , et non pas Cléante; et nous avons conclu ce raariage-là , ce matin, monsieur Purgon, monsieur Fleurant et moi; et demain ce gendre prétendu doit m'être amené par son père. Qu'est-ce? vous voilà tout ébaubîe?