‹ Molière; la critique idéale et catholiqueChapitre 29 sur 36 · ANGÉLIQUE · texte numérisé non relu

ANGÉLIQUE

C'est , mon père , que je connais que vous avez parlé d'une personne, et que j'ai entendu une autre. »

Toinette se fait l'avocat de sa jeune maîtresse. C'est une puissance. Rien n'est à sa place , dans la famille, telle que l'a mise en scène Molière. Pour en représenter les défauts, fallait-il la défigurer à ce point? Fallait-il ruiner l'autorité du père en mettant la raison sur les lèvres de la servante ? ou bien en était-on arrivé à ce renversement des rôles quand l'auteur écrivait? Je ne le crois pas. Dans une grande partie de la classe moyenne régnaient encore, avec l'autorité du père, les bonnes mœurs du christianisme, les joies et la paix du foyer. Même , toutes vulgaires qu'elles paraissent, nos mœurs du jour valent mieux que les mœurs dépeintes par Blolièrc. Il a choisi ses types trop près de lui.

Toinette prend la parole pour Angélique. S'il s'agissait d'une bagatelle, cette familiarité n'aurait rien d'insolite. Mais il est question d'un mariage :

« Voulez-vous qu'en amie , je vous donne un conseil? »

Toinette, l'amie de Monsieur!

ARGAN

Quel est-il , ce conseil?

TOINETTE

De ne point songer à ce mariage-là.

ARGAN

Et la raison ?

TOINETTE

La raison , c'est que votre fille n'y consentira point.

ARGAN

Elle n'y consentira point ?

TOINETTE

Non.

ARGAN

Ma fille?

TOINETTE

Votre fille. Elle vous dira qu'elle n'a que faire de monsieur Diafoirus, ni de son fils Thomas Diafoirus, ni de tous les Diafoirus du monde. »

Angélique se tait. Elle est naturellement pour

celui qu'elle aime , contre celui qu'elle n'aime pas. Sans désobéir ouvertement à son père, elle obéit à sa domestique. D'ailleurs, nous ne faisons pas la moindre difficulté de l'avouer, Argan a sa raison à lui pour vouloir le mariage en question ; mais elle n'est pas raisonnable. Il parle :

« Ma raison est que, me voyant infirme et malade comme je suis, je veux me faire un gendre et des alliés médecins , afin de m'appuyer de bons secours contre ma maladie, d'avoir dans ma famille les sources des remèdes qui me sont nécessaires, et d'être à même des consultations et des ordonnances. »

Le brave homme ! Il marie sa fille pour se bien porter. L'extrême désir du bien-être et les nuages qu'accumule dans l'esprit l'oisiveté, lui ont noirci l'imagination , jusqu'à le persuader qu'il est malade. Il a voulu être trop heureux, et parce qu'il est malheureux , il faut que sa fille soit malheureuse. Je croirais volontiers que les malades de l'imagination sont plutôt des malades de l'âme elle-même, et qu'il n'y a pas de malades, imaginaires , mais des égoïstes que l'amour de leur personne poussé aux dernières limites ferait souffrir couchés « sur le pli d'une feuille de rose. » D'autres disent que la maladie noire pro-

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diiit l'ôgoïsme. Peut-être; mais n'est-il pas probable que les divagations d'une imagination chagrine naissent souvent d'un cœur sec et blasé? Car, au sens naturel, si le cœur mène la machine, il se pourrait bien , au sens moral, que le cœur menât le cerveau lui-même.

Du reste , le portrait d'Argan est parfait. Le moraliste est exact, le vice esta nu; les effets en sont comiques; tant pis pour le vice. C'est de la vraie comédie.

Toinette , quoique des plus arrogantes , ne manque pas d'une certaine éloquence triviale :

« Une petite larme ou deux, des bras jetés au cou , un mon petit papa mignon , prononcé tendrement, sera assez pour vous toucher.

ARGAN

Tout cela ne fera rien.

TOINETTE

Mon Dieu ! je vous connais, vous êtes bon naturellement.

ARGAN

Je ne suis point bon, et je suis méchant quand je veux. »

Il est dans notre nature de ne point vouloir paraître bons dans la crainte de passer pour imbéciles.

Argan oublie qu'il souffre ; il se met en colère, absolument comme s'il était monsieur Jourdain. Tous deux ont le même fond sous une surface différente. L'un veut être malade , et l'autre gentilhomme ; ce sont des tyrans dans leur ménage.

TOINETTE

Doucement, Monsieur. Vous ne songez pas que vous êtes malade.

ARGAN

Je lui commande absolument de se préparer à prendre le mari que je dis.

TOINETTE

Et moi, je lui défends absolument d'en rien faire. »

C'est le monde à l'envers.

Argan veut battre Toinette ; il appelle , de guerre las, sa femme Béline.

Béline accourt. La scène est délicieuse. Béline n'a de passion que pour les écus de son mari.

ARGAN

Ah 1 ma femme , approchez.

BÉLINE.

Qu'avez-vous , mon pauvre mari ? »

Celle-ci pense toujours comme Argan. Elle

l'abuse néanmoins. Mais nous aimons nos ennemis, du moment où ils ne nous contrarient jamais. Il ne faudrait pas croire, pour cela, qu'à la contradiction parfaite on reconnût l'amitié véritable. Je veux dire seulement qu'on peut se noyer en eau douce, et que les hommes sont bien sots, malgré tout leur esprit. Que d'Argans ici-bas!

BÉLINE.

Qu'est-ce donc qu'il y a, mon petit fils ?

ARGAN

Ma mie I »

Il ne peut plus parler.

BÉLINE.

Mon ami !

ARGAN

On vient de me mettre en colère. »

Vous voyez bien que cet excellent homme a rêvé une paix impossible , qu'il a mis sa joie à ne pas éprouver la peine la plus légère , qu'il a voulu réduire toute opposition en servitude, tt Le mettre en colère ! » Quel crime ! Tout le blesse. Moqué par les uns , trompé par les autres, victime de son imagination raffinée à Texcès , il est bien puni , l'égoïste !

BÉLINE.

Hélas ! pauvre petit mari ! Comment donc, mon ami ?

ARGAN

Votre coquine de Toinette est devenue plus insolente que jamais.

BÉLINE.

Ne vous passionnez donc point.

ARGAN

Elle m'a fait enrager, ma mie.

BÉLINE.

Doucement, mon fds.

ARGAN

Elle a contrecarré, une heure durant, les choses que je veux faire. »

Argan n'est plus un homme ; c'est un enfant personnel et faible à la fois, et qui a besoin d'une femme pour le défendre.

BÉLINE.

Là, là, tout doux!... »

Ainsi de suite. — Malgré « M'amour, » et « Mon cœur, » Argan n'aime pas, il n'est pas aimé; il n'aime que lui, comme Béline n'aime qu'ellemême. Pendant qu'il lui conte l'arrogance de Toinette hostile aux Diafoirus, et que Béline administre quatre oreillers à sa faiblesse , Toinette

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lui en jette rudement un cinquième à la tôte , et s'enfuit. C'est la leçon de la farce ; on rit. — On ne rit plus. Argan, comme Orgon, veut faire son testament en faveur de Béline. Les moyens ne sont pas variés dans Molière. Mais Béline ne veut pas... ce qu'elle veut dans le fond de son cœur.

BÉLINE.

Ah! mon ami, ne parlons pas de cela, je vous prie : je ne saurais souffrir cette pensée ; et le seul mot de testament me fait tressaillir de douleur. »

Cependant cette honnête personne a fait venir le notaire... Argan n'y voit rien. Béline est la plus généreuse des épouses, puisqu'elle ne l'a point contrarié. Elle a satisfait sa manie; elle lui ferait voir le soleil à minuit. Monsieur de Bonnefoi est devant nos yeux. Ainsi se nomme le notaire , et ce n'est pas par ironie. Tous les notaires de ce temps-là étaient de bonne foi. L'officier public a la parole. Suivant son opinion, laloi ou plutôt la coutume ne permet pas ù Argan, qui a plusieurs enfants , de donner sa fortune à une seconde femme ; mais si les avocats sont gens de difficultés , et qui sont ignorants des détours de la conscience, il y a d'autres personnes à consulter et qui sont bien plus accommodantes, qui

ontdes expédients pour passer doucement par-dessus la loi et rendre juste ce qui n'est pas permis.

« Vous pouvez, dit le notaire au malade, choisir doucement un ami intime de votre femme , auquel vous donnerez, en bonne forme, par votre testament , tout ce que vous pouvez ; et cet ami ensuite lui rendra tout. »

Les notaires ont pu changer depuis le temps de Molière ; mais les marâtres sont les mêmes. Béline, la seconde femme, sûre de l'héritage, se désole d'une mort qui l'enrichira ; et plus elle se désole, plus son simple mari, certain d'être pleuré, fait pleuvoir sur elle les largesses; et plus Béline est comblée, plus elle multiplie les signes extérieurs de sa désolation hypocrite.

Il pourrait lui arriver demain ce qui arriva un jour à certaine maîtresse femme qui essayait d'ouvrir la cassette aux écus , dans la chambre voisine de son vieil époux moribond. La porte s'ouvre, le mourant paraît, un revenant ! L'épouse en mourut, et l'agonisant lui survécut.

Mais que va devenir Angélique ? On le devine. Après des incidents vulgaires, elle épousera son Cléante. Ces incidents, la suite en est des plus banales; l'invariable amant des pièces de Molière, l'homme du juste milieu , (quand il aura qua-

rante ans) , expert à vingt dans le verbiage de la galanterie, toujours aimable et naturel , et qui est ici nommé CI6ante, se fait professeur de musique pour un instant; sous un nom supposé, il remplace l'un de ses amis chez Argan , afin d'avoir un libre accès auprès d'Angélique. Il est musicien sans l'ôtre, il n'est que travesti. Depuis Valère jusqu'à Gléante , l'amour a sans cesse besoin de tromper. C'est dans la nature, et nous devons suivre la nature. Epicure l'a dit. On l'a tant répété que cela doit être vrai.

Quoique le mensonge, dans le Malade imaginaire, ait parfois une allure assez comique, la médecine nous fait bien rire davantage, surtout quand elle a l'honneur d'être représentée par monsieur Purgon ou par les Diafoirus chargés de purger l'humanité souffrante. Monsieur Diafoirus présente son fils Thomas, Diafoirus comme lui, au père d'Angélique, à la jeune fille elle-même, en présence de Gléante, le faux musicien. La pédantesque bonne foi des deux docteurs ne sait pas qu'il y a là un ennemi visible et inconnu. Toujours l'équivoque. Après des salutations ridicules échangées entre les deux futurs beaux-pères, Thomas, qui s'est tenu debout, raide, timide, maigre et gauche, demande à l'auteur de ses

jours s'il ne convient pas « de commencer.» En réalité , il n'est rien de plus respectueux que ce long jeune homme. Le contraste est remarquable avec l'enfant volontaire d'Argan. Seulement Thomas est d'un comique, tant il est sot, à faire rire jusqu'aux larmes. C'est la caricature bien réussie d'une éducation mal entendue; Angélique n'en devient que plus intéressante.

Le prétendant récite sa leçon :

« Monsieur , (il s'adresse au père) je viens saluer, reconnaître, chérir et révérer en vous un second père , mais un second père auquel j'ose dire que je me trouve plus redevable qu'au premier. Le premier m'a engendré ; mais vous m'avez choisi. Il m'a reçu par nécessité ; mais vous m'avez accepté par grâce.... et d'autant plus les facultés spirituelles sont au-dessus des corporelles, d'autant plus je vous dois , et d'autant plus je tiens précieuse cette future filiation , dont je viens aujourd'hui vous rendre, par avance , les très humbles et très respectueux hommages. »

Après Argan, la belle-mère. Thomas, avec un àpropos charmant, prend Angélique pour Béline :

« Madame, c'est avec justice, etc. »

Revenu de son erreur :

« Mademoiselle, ne plus ne moins que la statue

de Memnon rendait un son harmonieux lorsqu'elle venait à être éclairée des rayons du soleil, tout de même me sens-je animé d'un doux transport à l'apparition du soleil de vos beautés.... »

Il faut penser que la mémoire a des transports, car le cœur do Thomas n'en a pas. Encore si ce jeune homme avait un peu d'âme et d'éducation. Un savant ? C'est impossible. Voilà ce qu'a voulu dire Molière qui mêle dans sa satire , je ne veux pas dire dans sa haine , marquis, comtes, vicomtes , dévots et dévotes , avocats, notaires, pédants et savants, pharmaciens, médecins. — Notre automate, le fils Diafoirus, a cependant une passion, la médecine; c'est déjà un amour, en attendant l'autre. Mais l'amour ne va guère sans la haine. Il a une haine , celle des gens qui ne pensent pas comme lui :

« Il a, contre les circulateurs, soutenu une thèse, qu'avec la permission d'Argan, il osera présenter à Mademoiselle, comme un hommage qu'il lui doit des prémices de son esprit. »

Aussi, quel n'est point pour ce fils savant et galant, l'enthousiasme de monsieur Diafoirus, son père !

« Ce n'est pas, dit-il, parce que je suis son père ; mais je puis dire que j'ai sujet d'être content de

lui, et que tous ceux qui le voient, en parlent comme d'un garçon qui n'a point de méchanceté. Il n'a jamais eu l'imagination bien vive, ni ce feu d'esprit qu'on remarque dans quelques-uns ; mais c'est par là que j'ai toujours bien auguré de sa judiciaire , (un simple mortel dirait son jugement) qualité requise pour l'exercice de notre art.... »

Tout ridicule que paraît Diafoirus, Molière le fait parler comme un père. Ce n'est plus même un médecin, mais un homme que la tendresse paternelle aveugle sur les défauts de son enfant, au point d'en faire des qualités. D'ordinaire, l'on sourit à peine de cette faiblesse; elle touche plutôt qu'elle n'excite l'hilarité ; chez une mère, elle attendrit.... Nous rions ici de l'excès d'un amour vrai ; et nous rions d'autant plus fort que le père est dans sa robe, le fils dans sa robe et sa sottise. Le pédant fait tort au père. Diafoirus continue :

« Enfin, à force de battre le fer, il en est venu glorieusement à avoir ses licences; et je puis dire , sans vanité , que depuis deux ans qu'il est sur les bancs, il n'y a point de candidat qui ait fait plus de bruit que lui dans toutes les disputes de notre école. Il s'y est rendu redoutable ; et il ne s'y

passe point d'acte où il n'aille argumenter à outrance pour la proposition contraire. »

L'étroitesse naturelle de l'esprit humain et sa vanité sont là... « Superbe néant », a dit Bossuet. Molière, qui est un poète comique, a sa manière à lui de s'exprimer. Bossuet est un orateur tragique. Ils pensent absolument de la même manière.

(f II est ferme dans la dispute, ajoute Diafoirus, fort comme un Turc sur les principes (les siens, entendons-nous), et poursuit un raisonnement jusque dans les derniers recoins de la logique. Mais, sur toutes choses , ce qui me plaîtenlui, et en quoi il suit mon exemple , c'est qu'il s'attache aveuglément aux opinions de nos anciens.... »

Ah ! routine sacrée, quel charme tu as! Il est si doux d'être savant et de ne point penser ! Il est si agréable de s'appuyer sur la gloire des anciens, qui sont des morts, pour ne pas admirer les découvertes des vivants ! La nature ne change pas. Périclès, par la plume de son historien , parlait de l'envie, il y a dos siècles et des siècles ; Molière en disait son mot , il y a deux cents ans, à propos de la routine. Mais chaque auteur a son style différent. Le propre du génie, c'est de renouveler la vérité , de nous en faire

rire ou pleurer, comme si elle s'offrait à nos yeux pour la première fois, tant la forme que lui imposent un grand esprit et une vive imagination paraît neuve , sans cesser d'être naturelle. La vieille vérité , pour avertir les hommes et les garder du mal ou de l'erreur, a besoin d'être rajeunie, sans cesse, par l'expression ; ou bien, elle passe en nous, comme en un salon, une visite banale. Ne médisons ni des lettres ni de la forme. Ce serait une sottise. Raillons , sans pitié, la phrase et la rhétorique.

Monsieur Diafoirus achève l'éloge de son fils :

« Jamais il n'a voulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre siècle, touchant la circulation du sang, et autres opinions de même farine. » Il a fait sa thèse « contre les circulateurs. »

Pour finir, l'éloquent Diafoirus invite Argan à venir voir, l'un de ces jours, pour se divertir, une dissection. Il veut pousser son fils à la cour ; mais « ce qu'il y a de fâcheux auprès des grands, c'est que , quand ils viennent à être malades , ils veulent absolument que leurs médecins les guérissent.

— Ce sont des impertinents, dit Toinette ; car « vous n'êtes auprès d'eux que pour recevoir vos

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pensions et leur donner des remèdes; c'est à eux de guérir s'ils peuvent.

— Cela est vrai, riposte, sans hésiter, monsieur Diafoirus, pris au lacet, dans la bonne foi de son entêtement médical, on n'est obligé qu'ù traiter les gens suivant les formes. »

C'est-à-dire dans les vieux principes.

Périsse le malade ! Périsse l'univers plutôt qu'un principe ! On dit mon principe, comme on dit ma maison, ma table, mon lit. On s'aime tant qu'on fait de son amour-propre une règle ; des opinions d'une vanité routinière , d'inflexibles axiomes; d'une chimère , une éternité. Que Molière peint bien l'homme dans son indéracinable amour-propre ! Ce qui suit vaut peu. Cléante fait chanter Angélique ; Argan est d'avis qu'elle chante de trop belles choses. Béline survient; Thomas cherche son compliment; il a perdu sa mémoire. Pour comble , Angélique lui refuse sa main. La jeune fdle proteste contre une sorte de violence faite à son cœur. Monsieur Thomas « ne doit pas accepter une personne qui serait à lui par contrainte.

— Nego consequentiam , riposte, en latin, le fds Diafoirus. Je puis être honnête homme, et vous accepter des mains de Monsieur votre père. »

C'est la morale matrimoniale de Monsieur Trissotin. On espère qu'elle aura le même effet, et que le jeune Thomas en sera pour ses frais d'éloquence; que l'amour, en un mot, triomphera des prétentions du jeune docteur et de l'autorité paternelle. Le spectateur ou le lecteur, d'instinct , se range du côté de la révolte , si charmante sous les traits d'Angélique. D'autant plus que Thomas persiste dans son programme de galanterie officielle et scientifique :

« Nous lisons des anciens , Mademoiselle , que leur coutume était d'enlever par force , de la maison des pères, les filles qu'on menait marier. »

Pour le coup , Angélique n'y lient plus :

« Les anciens, Monsieur, sont les anciens, et nous sommes les gens de maintenant. »

On ne peut mieux dire, plus simplement et plus vivement. Il y a bien des années qu'Horace , dans une épître assez moqueuse, raillait avec une irritabilité de poète, les amateurs exclusifs des vieux écrivains. Il parlait pour son saint; mais il avait raison. Angélique n'a pas fini; elle célèbre, un peu plus qu'il ne convient, le retour aux instincts de la simple nature :

« Les grimaces ne sont point nécessaires dans notre siècle; et quand un mariage nous plaît, nous

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savons fort bien y aller sans qu'on nous y traîne. Donnez-vous patience ; si vous m'aimez, Monsieur, vous devez vouloir tout ce que je veux. »

Molière excelle à donner raison à la folie et tort à la raison. Ici la raison du père, l'autorité du chef de famille sont battues en brèche par la capricieuse volonté d'une enfant. Mais Argan est SI égoïste I Angélique est si malheureuse! D'autre part, est-il possible d'être un prétendant plus mal élevé et plus ridicule que le jeune Thomas ?

« Vous devez vouloir ce que je veux, a dit Angélique.

— Oui , Mademoiselle , répond-il , jusqu'aux intérêts de mon amour exclusivement. »

Le bel amour !

Toinette a pour le fils Diafoirus des ironies admiratives.

« Vous avez beau raisonner, (à Angélique) Monsieur est frais émoulu du collège ; et il vous donnera toujours votre reste. Pourquoi tant résister, et refuser la gloire d'être attachée au corps de la Faculté ? »

Le drame devient sévère. Béline se prononce contre Angélique avec le sel amer de la marAtre sur les lèvres. Elle est pour l'autorité paternelle. Elle a raison; mais elle a tort. Elle a

tort d'en vouloir à la jeune Angélique. Celle-ci le lui rend bien, et lui peint « certaines femmes qui font du mariage un commerce de pur intérêt ; qui ne se marient que pour gagner des douaires, que pour s'enrichir par la mort de ceux qu^elles épousent, et courent sans scrupule, de mari en mari , pour s'enrichir de leurs dépouilles. »

La leçon est mêlée de générosité, d'indignation et de féminine malice. Le couvent seul est capable de punir un tel forfait :

« Ecoute, résume Argan qui sent son médecin lui échapper , il n'y a point de milieu à cela : choisis d'épouser, dans quatre jours, ou Monsieur ou un couvent. »

Mais le malade imaginaire triomphe dans Béline.

« Voilà une femme qui m'aime... cela n'est pas croyable. »

Pour monsieur Diafoirus , qui triomphe aussi dans Argan , ce père énergique de la future madame Thomas Diafoirus , il témoigne sa reconnaissance au maniaque en lui tâtant le pouls ; il se fait aider de son fils , pour lui gagner sans doute le cœur d'Angélique :

« Allons, Thomas, prenez l'autre bras de Monsieur pour voir si vous saurez porter un bon jugement de son pouls. Quid dicis?

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