THOMAS
Dico que le pouls de Mousieur est le pouls d'uu homme qui ne se porte pas bien. »
C'est assez pour nous donner une idée de la médecine du temps. La sottise du docteur n'est égalée que par la sottise du malade. Argan finit par demander « combien est-ce qu'il faut mettre de grains de sel dans un œuf..., »
Jusqu'où ne va point la faiblesse d'esprit ? Molière n'exagère pas; et quand il exagérerait, il aurait encore raison.
Nouvelle reprise du drame. La petite Louison a vu sa sœur Angélique avec Cléante... J'abrège. Racine et Molière ont fait paraître l'enfance sur la scène , l'un pour l'honorer , l'autre pour la mêler à une intrigue galante. Argan est furieux, il a tout appris par l'indiscrétion de Louison. Béralde, son frère, le console, en faisant danser devant lui des Egyptiens et des Egyptiennes. C'est un ballet; nous sommes ù la comédie et à l'opéra. Béralde, qui s'est proposé de dissiper l'humeur noire d'Argan, essaie , une fois le ballet évanoui, de parler raison au malade imaginaire; il le détourne de marier sottement sa fille ; « il se présente un parti sortable pour elle. »
« Mais, dit naïvement le père, celui-ci, mon frère, est plus sortable pour moi. »
Béralde avec bon sens :
« Le mari qu'elle doit prendre doit-il être, ou pour elle, ou pour vous ? »
Argan , sans gêne :
« Il doit être , mon frère, et pour elle et pour moi ; et je veux mettre dans ma famille les gens dont j'ai besoin... »
Qu'on marie une fille de roi, malgré sa volonté, pour le salut de l'Etat, c'est de la politique. Ce n'est pas précisément « la politique du Ciel », pour emprunter l'expression de Bossuet ; mais elle a son excuse. — Qu' Argan dise : l'Etat c'est moi, et marie sa llUe , contre son gré , pour laguérison d'une maladie imaginaire, voilà qui est odieux et ridicule à la fois. Ou bien , il nous faut répéter ce que nous avons dit, et supposer qu'Argan est malade , dans son cerveau , de l'oisiveté de son cœur et de son esprit.
Il est si peu malade que Béralde se moque de lui :
« J'entends, mon frère, que je ne vois point d'homme qui soit moins malade que vous, et que je ne demanderais point une meilleure constitution que la vôtre. Une grande marque que vous
LE MALADE IMAGINAIRE 'i07
VOUS portez bien et que vous avez un corps parfaitement bien composé, c'est qu'avec tous les soins que vous avez pris, vous n'avez pu parvenir encore àgâter la bonté de votre tempérament, etquc vous n'êtes point crevé de toutes les médecines qu'on vous a fait prendre »... Car, « la médecine, entre nous, je la trouve une des plus grandes folies qui soient parmi les hommes ; et à regarder les choses en philosophe , je ne vois point une plus plaisante momerie , je ne vois rien de plus ridicule qu'un homme qui se veut mêler d'en guérir un autre. »
Cette scène réussira toujours. Molière qui parle pour lui, sous le couvert de Béralde, aura en sa faveur ceux qui ne veulent ni de la maladie ni des médecins, et ceux qui ont eu à se plaindre des médecins et de la maladie :
(( Ils savent (les Diafoirus) la plupart de fort belles humanités, savent parler en beau latin, savent nommer en grec toutes les maladies, les définir et les diviser ; mais , pour ce qui est de les guérir, c'est ce qu'ils ne savent pas du tout... Toute l'excellence de leur art consiste en un pompeux galimatias, en un spécieux babil, qui vous donne des mots pour des raisons, et des promesses pour des effets. ^)
- Molière parle comme il doit parler, en vrai malade que les médecins n'ont pu guérir ; il les voit à l'envers ; désabusé de tout , il voit le mal partout; il n'a ni la santé du corps ni la santé de l'âme. Aussi les dévots sont-ils des hypocrites, et les médecins des imbéciles. En revanche, Argan qui est bien portant, point du tout sceptique, mais pauvre d'esprit, s^est fait un dieu de son médecin , un demi-dieu de son apothicaire. — Il y a d'honnêtes médecins, Molière l'avoue, ce sont des fous ; il n'y a qu'un remède pour les malades ; la nature le donne. « Il ne faut que demeurer en repos. La nature d'elle-mémej quand nous la laissons faire, se tire doucement des désordres où elle est tombée. C'est notre inquiétude, c'est notre impatience qui gâte tout, et presque tous les hommes meurent de leurs remèdes et non pas de leurs maladies, w
Toujours la nature ! Cependant j'ai le cœur malade ; une simple indisposition peut m'ouvrir une veine trop dilatée et m'étouffer dans mon sang.... J'ai le poumon gâté; ou bien la fièvre bat lacharge dans mon sang, fait trembler mon corps et met le délire dans mon cerveau. La nature , vous dis-je; la nature vous sauvera! Vous n'avez qu'à demeurer en repos. Pauvre Argan ! Pauvre
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Molière ! Pourtant notre comique no fait qu'exagérer une thèse fort juste en elle-mômc ; il continue :
« De tout temps il s'est glissé, parmi les hommes, de belles imaginations que uous venons à croire, parce qu'elles nous flattent, et qu'il serait à souhaiter qu'elles fussent véritables. Lorsqu'un médecin vous parle d'aider, de secourir, de soulager la nature, de lui ôter ce qui lui nuit, et lui donner ce qui lui manque, de la rétablir et de la remettre dans une pleine facilité de ses fonctions; lorsqu'il vous parle de rectifier lesang, de tempérer les entrailles et le cerveau, de dégonfler la rate, de raccommoder la poitrine , de réparer le foie , de fortifier le cœur , de rétablir et conserver la chaleur naturelle, et d'avoir des secrets pour étendre la vie à de longues années, il vous dit justement le roman de la médecine. Mais quand vous en venez à la vérité et à l'expérience, vous ne trouvez rien de tout cela; et il en est comme de ces beaux songes, qui ne vous laissent au réveil que le déplaisir de les avoir crus. »
Pardonnons à l'auteur aigri par la maladie, de ne pas avoir eu confiance dans la médecine du corps ; mais que le mal cruel dont son âme soufl'rait lui ait fait proscrire, ou peu s'en faut, cette
médecine de l'âme , la religion , sous prétexte d'hypocrisie, c'est plus grave.
Ici, Molière n'a pu s'empêcher de se mettre en scène. Béralde le cite à l'appui de sa thèse. Argan n'entend point de cette oreille-là ; il injurie Molière :
« Voilà un bon nigaud, un bon impertinent, de se moquer des consultations et des ordonnances, de s'attaquer au corps des médecins, et d'aller mettre sur son théâtre des personnes vénérables comme ces Messieurs-là !... Si j^étais que des médecins, je me vengerais de son impertinence, et quand il sera malade , je le laisserais mourir sans secours. »
Quelques semaines après, Molière mourait sans médecin et sans prêtre. La nature, qui ne l'avait pas sauvé des peines de Tâme, le laissait mourir d'une maladie de poitrine.
Mais Argan, dans le feu de la conversation, a oublié une fois le soin de sa personne souffrante; monsieur Purgon tombe sur lui comme la foudre :
« Je viens d'apprendre là-bas de jolies nouvelles; qu'on se moque ici de mes ordonnances, et qu'on a fait refus de prendre le remède que j'avais prescrit. » — Aussi le malade ira de mal en pis, « de la bradypepsie dans la dyspepsie, de la.dys-
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popsie dans l'apcpsie, de l'apepsic dans la licntei'ic, de la lientcrie dans la dyssenlerie , de la dyssontorie dans l'hydropisio, de l'hydropisic dans la privation de la vie... où vous aura conduit voire folie », ajoute monsieur Purgon.
« Je suis mort, » soupire Argan.
Tout à l'heure , il ne savait plus s'il fallait arpenter sa chambre en long ou en large. Vit-il encore ? il n'en est pas sûr ; il sent que la médecine se venge. La médecine est donc tyrannique et vindicative. Toute science problématique n'a-t-elle pas, en effet, besoin d'ôtre soutenue par la passion ? et le savant, ou celui qui croît l'être, n'ost-il pas tenté de croire qu'il a découvert la vérité, le jour où il a imaginé quelque nouveau système? Cette vérité lui appartient, elle est sienne ; il la défend comme le propriétaire bourgeois, sa propriété; il veille sur elle ; il prend ombrage de tout. Encore un peu, il serait la vérité elle-même; ce n'est qu'un charlatan.
Nous touchons à la fin de la pièce. Si elle durait davantage, nous finirions par nous croire malades. — Un médecin fameux, « un médecin de la médecine, » veut guérir Argan , c'est-à-dire mettre à la porte toute la dynastie des Diafoirus avec monsieur Purgon. Nous le savons, mais Argan
ne le sait pas. Il y a là, sans doute, une honnête conspiration inventée par Béraldc et par Cléante , sans publier Toinette qui y joue le rôle principal. Argan , qui n'est pas seulement irascible comme monsieur Jourdain , mais encore plus crédule et aussi vain, ne peut s'imaginer un instant, malgré toute son imagination, qu'on ose se moquer de lui. Son esprit est isolé de tout jugement, dans une seule pensée, celle d'un mal qu'il n'a pas.
Toinette parle, je veux dire le médecin qui doit guérir Argan :
« Vous ne trouverez pas mauvais, s'il vous plaît, la curiosité que j'ai eue de voir un illustre malade comme vous êtes, et votre réputation qui s'étend partout peut excuser la liberté que j'ai prise. »
L'orateur est un médecin de passage, il a quatre-vingt-dix ans ; s'il n'a pas l'air d'en avoir trente, c'est l'effet des remèdes; il s'attache surtout aux gens à l'agonie. M. Argan n'est malade ni de la rate ni du foie, comme le prétendent ces ignorants, qui s'appellent Purgon etDiafoirus, mais du poumon.
TOINETTE
Que sentez-vous?
ARGAN
Je sens de temps en temps des douleurs de tête.
TOINETTE
Justement, le poumon.
AHGAN.
Il me semble parfois que j'ai un voile devant les yeux.
TOINETTE
Le poumon.
ARGAN
J'ai quelquefois des maux de cœur.
TOINETTE
Le poumon.
ARGAN
Je sens parfois des lassitudes par tous les membres.
TOINETTE
Le poumon.
ARGAN
Et quelquefois il me prend des douleurs dans le ventre comme si c'étaient des coliques.
TOINETTE
Le poumon. Vous avez appétit à ce que vous mangez ?
ARGAN
Oui , Monsieur.
TOINETTE
Le poumon î le poumon , vous dis-je. » Remèdes naturels : « Du vin , du bon gros
41i MOLIÈRE
bœuf , du bon gras porc. « Le médecin court ailleurs; il n'est que temps « pour un homme qui mourut hier. »
ARGAN
Pour un homme qui mourut hier ?
TOINETTE
Oui , pour aviser et voir ce qu'il aurait fallu lui faire pour le guérir. Jusqu'au revoir. »
La médecine n'est pas seulement vindicative, elle est systématique ; elle ne sort pas plus de son idée fixe que l'âme d'un corps vivant. Elle fait des caractères despotiques et des esprits étroits. Témoin le médecin du poumo7i. Elle arrive toujours trop tard ; elle trouve le remède après la mort, pour « un homme qui mourut hier. »
Toinette redevient Toinette. Elle a déjà perdu les Diafoirus et va perdre Béline pour le bien de l'intéressante jeunesse. Afin de réussir, elle entre dans l'esprit d'Argan ; elle flatte sa manie ; Béline aime tant son époux !
« Tenez, mettez-vous tout étendu sur cette chaise , et contrefaites le mort. Vous verrez la douleur où elle sera quand je lui dirai la nouvelle. »
La chose n'est pas neuve ; Molière a toujours brusqué des dénouements vulgaires ou invrai-
LE MAr,Al)E IMAGINAIIIE i 1 ii
semblables. Toinette pleure, Béline entre. A peine a-t-elle appris la nouvelle :
« Que tu es sotte de t'affliger de cette mort ! Quelle perte est-ce que la sienne? et de quoi servait-il sur la terre? Un homme incommode,., malpropre, dégoûtant. »
•C'est assez. Argan se lève, Béline s'écrie, Béline fuit; elle est perdue.
Au tour d'Angélique. Argan se recouche, immobile et très mort. La jeune fille :
« 0 ciel! ô ciel! Quelle infortune! Quelle atteinte cruelle!... » et la suite. Cléante partage sa douleur ; l'amour lui-même ne peut consoler la piété filiale. Argan ressuscite. Rien de plus beau. Non, la fin est plus belle encore. Cléante épousera Angélique, à condition qu'il se fera médecin :
« S'il ne tient qu'à cela, je me ferai médecin , apothicaire mémo. »
Il y a mieux. Argan, comme Cléante, entrera dans le corps de la médecine. « Il aura en lui tout ce qu'il lui faut ; il n'y a point de maladie si osée qui osera s'attaquer i\ sa personne. »
Fut-il jamais rien de plus gai ? et ne peut-on dire , sans exagération aucune , que Molière mourant nous fit rire de la plus franche manière?
ilQ MOLIÈRE
Il n'y eut que les médecins et lui de sacrifiés. Que dis-je? les médecins? ils sont plus nombreux que jamais.
Dans le Malade imaginaire, un mot m'a surtout frappé qui m'aide à caractériser le génie de Molière. Je l'ai fait ressortir tout à l'heure, la nature. C'est le mot de son œuvre ; c'est le mot de son âme. S'agit-il du style des Précieuses? revenez à la nature. L'auteur a raison. Et dans Y Avare, n'est-ce pas la nature, même perverse, qui triomphe de tout? Suivez la nature, bonne ou mauvaise , peu importe. Et le bonhomme Chrysale , dites-moi, n'est-ce pas le bonhomme Epicure? La fille de Chrysale, qui sait plusieurs secrets de la nature généralement étrangers à son âge , n'est-elle pas la digne fille de son père et d'Epicure ? La nature ! vous dis-je. La nature ! comme Toinette disait tout à l'heure : Le poumon! le poumon! Et dans Tartuffe? d'une part, le surnaturel , mais tartuffié, mais stupide , mais maniaque ; d'autre part , la nature gaie , charmante , heureuse , attrayante , vertueuse , quoique menteuse. Le surnaturel a tort, la nature a raison. Alceste, dont nous parlerons dans le Misanthrope, est au-dessus de la nature. Sa vertu rêve un idéal auquel répugne la nature de certaines
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gens égoïstes , vicomtes ou Philintes ou Célimônes. La nature triomphe aux dépens de la vertu d'Alceste, réduit au désespoir et abandonné par ses trop naturels amis. Vive la nature !
Ce n'est pas à dire que Molière ne soit jamais moral. Ici môme , la leçon qu'il se propose est très visible, à la fois, et très utile. En effet, il nous arrive, la tête en plein soleil, d'être aveuglés par ses rayons, au point de ne plus voir aucun objet autour de nous. L'éblouissement de la lumière a troublé notre regard. Ainsi des couleurs de l'imagination qui aveuglent notre bon sens.
D'autre part, l'homme se fait volontiers le centre de tout, lui qui n'est dans le tout qu'un atome. Argan , qui nous met en garde contre notre imagination , doit nous faire rougir de notre égoïsme.
Autre leçon , dont Molière garde la pleine responsabilité : « Gardez-vous des médecins. » Il a tort. S'il semble nous dire aussi : « Gardez-vous des Bélines, » nous lui répondrons que toutes les secondes femmes ne sont pas des Bélines , tant s'en faut. Même Molière aurait pu désirer pour lui des noces nouvelles , vu le malheureux événement des premières.