ONZIÈME COURS
Le Misanthrope ou l'Homme atrabilaire (1G6G).
Rien de plus simple que l'action du Misanthrope. Alccste , un homme de la cour, mais non un courtisan , aime Célimène, une coquette, qui ne l'aime point. Ce n'est pas l'unique malheur d'Alcestc ; il a un procès et ne veut pas voir ses juges; il le perd; il a un ami qui loue les mauvais vers du sonnet d'Oronte, et dont l'humeur facile se plie à tout , tandis que la trop parfaite honnêteté d'Alceste ne se plie à rien ; il brusque son ami; il brusque le sonnet d'Oronte ; il le condamne. Il s'est fait un ennemi de l'auteur qui porte ce nouveau procès devant la cour des maréchaux et calomnie ensuite son trop candide critique; il l'accuse d'un pamphlet,
D'un livre à mériter la dernière rigueur.
Oronte est un mauvais poète doublé d'un méchant cœur. Pour comble , Célimène, entourée
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d'une cour d'adorateurs, a des loisirs pour tous excepté pour x\lceste, dont l'âme aimante souffre mille morts. Célimène écrit à Oronte ; Alceste l'apprend par la jalouse Arsinoé. Nouveau supplice. Il veut rompre ; l'adroite coquette le ramène à ses pieds, elle le raille; elle le joue de nouveau. La tendresse inconcevable d'Alceste lui propose l'hymen et la solitude, mais
La solitude effraye une âme de vingt ans.
Elle refuse. Alceste, désespéré, l'accable de sa colore, et, se tournant du côté d'Eliante, qui a eu quelque goût pour lui, il se déclare indigne de l'épouser. C'est une manière de lui offrir son cœur.
Effrayée , la douce Eliante , pour éviter un bonheur trop sévère , s'empresse de le prendre au mot et de promettre sa main à Philinte, sous les yeux d'Alceste, son ami. Il reste au misanthrope... son malheur, le désert, et, s'il le veut, la prude Arsinoé.
Il ne paraît pas certain que Montausier, peint, dit-on, dans Alceste, ait voulu faire bâtonner Molière, et qu'ensuite, mieux instruit, au spectacle même, du caractère de la comédie, il ait embrassé l'auteur à plusieurs reprises , en le remerciant
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de l'avoir représenté sous les traits d'un aussi honnête homme que le misanthrope. En tout cas , si l'anecdote était vraie , je crois que l'époux de Julio d'Angennes se serait fait illusion sur son propre compte, et qu'il aurait exagéré sa propre vertu ; ou bien n'était-il pas le maître chez lui, quand sa femme donnait asile h M"!" de Montespan , contre les emportements légitimes de son malheureux époux. Montausier n'en est pas moins réputé un type de vertu. Il y a des orniôres historiques , comme il y a des routines littéraires, dont plusieurs siècles ont bien de la peine à nous tirer. C'est à se demander si l'homme est fait pour la vérité, ou s'il n'a pas quelque intérêt particulier à se rassurer, dans on for intérieur, en admirant des couleurs de vertu qui ne le font pas trembler pour la sienne. Un jour ou l'autre , on sait tout. — Alceste, qui vivait h la cour, en savait trop. Ce n'était pas un de ces hommes qui jugent sur l'étiquette ; il voulait voir au fond des choses; et qu'y voyait-il? Il va nous le dire ; car il s'entretient avec son ami Philinte , un homme assez banal pour em brasser le premier venu. Philinte se prétend l'ami d'Alceste; quelle erreur!
Moi, votre ami! Rayez cela de vos papiers.
J'ai fait jusques ici profession de l'être;
Mais, après ce qu'en vous je viens de voir paraître,
Je vous déclare net que je ne le suis plus,
Et ne veux nulle place en des cœurs corrompus.
PHILINTE
Je suis donc bien coupable, Alceste, à votre compte ?
ALCESTE
Allez, vous devriez mourir de pure honte;
Une telle action ne saurait s'excuser,
Et tout homme d'honneur s'en doit scandaliser.
Je vous vois accabler un homme de caresses,
Et témoigner pour lui les dernières tendresses;
De protestations, d'offres et de serments,
Vous chargez la fureur de vos embrassements;
Et, quand je vous demande après quel est cet homme ,
A peine pouvez-vous dire comme il se nomme ;
Votre chaleur pour lui tombe en vous séparant,
Et vous me le traitez, à moi, d'indifférent !
La pensée d'une aussi furieuse contradiction dans un ami qu'il croyait un homme de cœur, un pareil mépris des termes de l'amitié jetés en l'air pour un inconnu, un petit soupçon de jalousie, car il aime Philinte et l'entend prostituer son âme à tout venant , voilà ce qui exalte Alceste à mesure qu'il parle, et fait monter son honnêteté froissée jusqu'à la gamme de la colère. Je n'ai pas la foi-ce de lui en vouloir. Que cet homme, le plus probe des hommes, martyrisé par une coquette, crispé par les chicanes
d'un interminable procès, fasse déborder sur l'impassible Philinte le flot d'une indignation longtemps concentrée, quel grand mal! Tant pis pour Philinte. Il donne son cœur aux passants ; il prêtera bien un peu de sa terrible patience à un véritable ami. Il est tellement droit, d'ailleurs, cet excellent Alceste, qu'on ne peut le voir dépasser, en paroles, les bornes de la modération, sans sourire et sans l'aimer. Il est si original ! Original, ne l'est pas qui veut; et vous verrez comme il est bon :
Morbleu! c'est une chose indigne, lâche, infâme, De s'abaisser ainsi jusqu'à trahir son âme ; Et si, par un malheur, j'en avais fait autant, Je m'irais, de regret, pendre tout à l'instant !
Il est évident qu' Alceste est allé trop loin, et que Philinte ne lui répond pas sans esprit :
Je ne vois pas, pour moi, que le cas soit pendable ; Et je vous supplierai d'avoir pour agréable Que je me fasse un peu grâce sur votre arrêt. Et ne me pende pas pour cela, s'il vous plaît.
Quel heureux caractère ! Quel juste tempérament d'humeurs en parfait équilibre! Il n'y a là, certainement, ni nuage, ni orage, ni même la moindre étincelle électrique. Qu' Alceste perd à la comparaison ! Il se fâche :
Que la plaisanterie est de mauvaise grâce!
PHILINTE
Mais, sérieusement, que voulez-vous qu'où fasse? -
ALCESTE
Je veux qu'on soit sincère, et qu'en homme d'honneur, On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur.
Du cœur, il en a ; c'est évident.
PHILINTE
Lorsqu'vjfn homme -vous vient embrasser avec joie, Il faut bien le payer de la même monnoie, Répondre, comme on peut, à ses empressements, Et rendre offre pour offr«. et serments pour serments.
-Est-il piossibleX'être plus banal ? Si seulement Alceste était-moins brusqtie. Mais on n'est pas parfait; et la brusquerie semble comme le parfum assez acre mais saisissant de^^l'honnéteté. Cependant il y a un justB'^ilieu. Atteignez-le, si vous le pouvez, et, si vous l'avez atteint, veillez bien à ne pas être compassé. Alceste n'est point arrivé à ce degré de perfection.
Alceste riposte avec une violence généreuse, qui nous fait connaître, à la fois, et sa personne et son temps, ou plutôt son cœur à lui et les dehors du siècle :
Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode Qu'affectent la plupart de vos gens à la mode; Et je ne hais rien tant que les contorsions De tous ces grands faiseurs de protestations,
Ces affables donneurs d'embrassades frivoles, Ces obligeants diseurs d'inutiles paroles, j Qui de civilités avec tous font combat, LEt traitent du même air l'honnête homme et le fat. Quel avantage a-t-on qu'un homme vous caresse, y Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse, Et vous fasse de vous un éloge éclatant, Lorsqu'au premier faquin il court en faire autant? Non, non, il n'est point d'âme un peu bien située Qui veuille d'une estime ainsi prostituée; Et la plus glorieuse a des régals peu chers, Dès qu'on voit qu'on nous mêle avec tout l'univers : Sur quelque préférence une estime se fonde, Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde. Puisque vous y donnez, dans ces vices du temps, Morbleu! vous n'êtes pas pour être de mes gens; Je refuse d'un cœur la vaste complaisance Qui ne fait de mérite aucune différence; Je veux qu'on me distingue; et, pour le trancher net. L'ami du genre humain n'est pas du tout mon fait.
L'ami du genre humain , c'est le philanthrope moderne , qui aime le pauvre jusqu'à le jeter ^^ dans un dépôt de mendicité , pour en décharger ^ sa vue. Philinte aime tout le monde et n'aime personne. Il souffrirait d'avoir des ennemis et de lutter; il ne veut ni lutter ni souffrir. Il embrasse rhumanitc dans un égoïsme affectueux. Alceste a raison ; c'est là le tort d'Alceste. Rien d'insupportable comme un homme qui a toujours raison et qui le fait paraître. Ce n'est point par
orgueil, au moins, qu'A-lceste laisse échapper son cœur; il n'est pas patient, c'est fâcheux; mais il n'en peut plus de la banalité des amitiés frivoles ; il ne lui agrée point d'être un atome dans l'universelle et vague sympathie dont son philanthrope ami enveloppe la cour d'un regard indifférent. Alceste veut qu'on le distingue. C'est dans la nature , Dieu l'a voulu ; et qu'est-ce qu'un ami qui a tant d'amis? En dehors de la charité que nous devons au prochain, nous pouvons avoir des amis plus près du cœur. Les saints en ont eu"; Alceste n'en aurait point? mais Philinte n'en aura jamais. Pauvre Alceste ! Généreux Alceste, qui a compté sur Philinte, un philanthrope, sur Célimène, une coquette, sur le monde, car il est dans le monde, et n'est pas du monde!
Philinte n'a pas toujours tort dans le détail ; il a, comme le monde , l'apparence de plus d'une vertu, et sa prudence a raison , quand elle dit :
Il est biea des endroits où la pleine franchise Deviendrait ridicule et serait peu permise; Et parfois, n'en déplaise à votre austère honneur, Il est bon de cacher ce qu'on a dans le cœur. ... Quoi! vous iriez dire à la vieille Enailie Qu'à son âge il sied mal de faire la jolie, Et que le blanc qu'elle a scandalise chacun?
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ALCESTK.
Sans doute.
PHILINTE
A Dorilas, qu'il est trop importun?...
ALCE3TE.
Fort bien.
J'ai presque envie d'abandonner Alceste, tant la charité de Philinte m'émeut. N'est-elle pas, cependant, un certain besoiii de sécurité avant tout? Mais Alceste est tellement singulier!
Il ne trouve partout que lâche flatterie , Qu'injustice, intérêt, trahison, fourberie; ... et son dessoin Est de rompre en visière avec le genre humain.
Ce n'est pas un philanthrope.
On se moque de vous, riposte Philinte :
Tant mieux , morbleu ! tant mieux, c'est ce que je
[demande.
Ce m'est un fort bon signe , et ma joie en est grande. Tous les hommes me sont à tel point odieux, Que je serais fâché d'être sage à leurs yeux.
Philinte le pousse avec calme, et le calme de Philinte excite la franchise exaspérée d'Aiceste.
PHILINTK.
Vous voulez un grand mal à la nature humaine.
J'ajoute qu'il est toujours facile d'être calme , quand on ne sent rien.
ALCESTE
Oui, j'ai conou pour elle une effroyable haine.
Il n'en pense pas un mot.
Philinte enfonce le trait, doucement, comme il faut :
Tous les pauvres mortels , sans nulle exception,
Seront enveloppés dans cette aversion ?
Encore en est-il bien, dans le siècle oii nous sommes....
ALCESTE
Non, elle est générale, et je hais tous les hommes : Les uns, parce qu'ils sont méchants et malfaisants. Et les autres, pour être aux méchants complaisants, Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.
Est-il vrai , oui ou non , qu'on ne peut aimer chaudement le bien, sans haïr le mal de tout son cœur ? Tel est le véritable Alceste. S'il hait l'humanité , c'est par hyperbole , et encore c'est le vice de l'humanité plutôt que l'homme lui-même. Pardonnons-lui de dépasser sa pensée, d'exagérer la vérité, de figurer, en traits de feu, sa haine, pour l'homme? non, mais pour le courtisan, en réalité, et le monde perverti de la cour. L'excès de l'image nous fait mieux sentir, en nous le peignant de plus vives couleurs, cet univers en raccourci, la cour, dont Molière a su flatter les passions, mais dont il flagelle aujourd'hui les
LE MISANTIIHOPK 431
vices trop avérés. L'hommo, dans cette pièce, s'appelle le courtisan ; mais Alcestc en veut i\ quelqu'un en particulier :
De cette complaisance on voit l'injuste excès Pour le franc scélérat avec qui j'ai procès. Au travers de son masque on voit à plein le traître : Partout il est connu pour tout ce qu'il peut être; Et ses roulements d'yeux, et son ton radouci, N'imposent qu'à des gens qui ne sont point d'ici. On sait que ce pied-plat, digne qu'on le confonde, Par de sales emplois s'est poussé dans le monde, Et que par eux son sort, de splendeur revêtu, Fait gronder le mérite et rougir la vertu.
Ce vers sort du cœur, il est éloquent. Un orgueilleux ne l'aurait pas fait; l'orgueil est sec.
Alceste est un satirique ; il gronde h la façon de Juvénal, mais il fait du bien à l'ûme. Il ravive , par l'excès mcMiie do son honnête colère , la source des généreuses pensées. Derrière lui se tient le poète, l'inventeur, qui a le droit d'exagérer la leçon pour émouvoir l'Ame la plus indifférente. Il y a peu d'honnêtes gens à la cour. Il n'y en a p;is, dit le poète, et après lui, Alceste. Il le croit au moment où il le dit. Nous faisons de ces sortes de raisonnements là, tous les jours, sans mentir. Où en serions-nous, si chacun restait dans la médiocrité de la vérité? Le génie dis-
paraîtrait du monde, l'héroïsme et la sainteté. Et qui , d'ailleurs , niera qu'il n'y ait au monde , surtout à la cour, des méchants et des complaisants? Enumérez-nous les bons qui poursuivent sans atermoiement l'œuvre périlleuse d'une active bonté. Les coeurs les mieux situés ont des illusions étranges, surtout aux jours de l'action. Et cependant le monde subsiste , mais par la volonté de Dieu, Or, une cour est un peu le portrait réduit, non seulement du monde, mais du pire monde que nous puissions imaginer sous des dehors agréables. Ni Molière n'a tort, en général, ni Alceste non plus. Akeste pourrait prendre les choses en douceur, sans s'étonner de rien; il serait Philinte. En vaudrait-il mieux? Il a des défauts, soit; la comédie ne voudrait pas de lui sans cela. Le monde a des vices; nous les souffrons et nous l'aimons ; supportons Alceste qui a de rares quahtés , et jugeons Philinte qui paraît avoir toutes les vertus :
Mon Dieu! des mœurs du temps metlons-nous moins
[en peine, Et faisons un peu grâce à la misère humaine...
Que c'est bien dit !
Ne l'examinons point dans la grande rigueur, Et voyons ses défauts avec quelque douceur.
Il faut, parmi le monde, une vertu traitable. A force de sagesse, on peut titre bldmable ; La parfaite raison fuit toute extrémité. Et veut que l'on soit sage avec sobriété.
On ne peut mieux... Saint PauU'adit, et même Horace.
Cette grande raideur des vertus des vieux âges Heurte trop notre siècle et les communs usages.
Dans la pensée de Philinte, « la raideur des vieux âges, » serait-ce la raideur des chrétiens de l'Eglise primitive qui commettaient la folie de préférer l'arène à l'apostasie ? Mais Philinte n'y a pas songé ; il ne remonte'pas si haut. Les vieux âges sont tous les âges possibles où l'on donne l'exemple d'une perfection gênante.
Il l'avoue; cette raideur
.... veut aux mortels trop de perfection ; Il faut fléchir au temps sans obstination; Et c'est une folie à nulle autre seconde De vouloir se mêler de corriger le momie.
Il en cuit ; c'est certain :
J'observe, comme vous, cent choses tous les jours, Qui pourraient mieux aller, prenant un autre cours ; Mais, quoi qu'à chaque pas je puisse voir paraître. En courroux, comme vous, on ne me voit point être. Je prends tout doucement les hommes comme ils sont; J'accoutume mon âme à souffrir ce qu'ils fout. .
En prose : Toute ma vertu s'applique à savoir pratiquer l'indifférence , à ne rien sentir pour ne rien souffrir. Philinle est un stoïcien qui descend d'Epicure :
.... Et je crois qu'à la cour, de même qu'à la ville, Mon flegme est philosophe autant que votre bile.
ALCESTE
Mais ce flegme , Monsieur, qui raisonnez si bien , Ce flegme pourra-t-il ne s'échaufl'er de rien ? Et s'il faut, par hasard, qu'un ami vous trahisse, Que, pour avoir vos biens , on dresse un artifice , Ou qu'on tâche à semer de méchants bruits devons, Verrez-vous tout cela sans vous mettre en courroux ?
C'est là, sans doute, le cas d'Alceste. Mais Philinte met sa morale en pratique ; voici comme :
Oui, je vois ces défauts, dont votre âme murmure, Comme vices unis à l'humaine nature.,.
On n'avait pas encore dit que des défauts étaient des vices, ni que c'était un défaut , en particulier, de vouloir le mal de son voisin :
Et mon esprit enfin n'est pas plus off'ensé Devoir un homme fourbe, injuste, intéressé. Que de voir des vautours afi"amés de carnage , Des singes malfaisants et des loups pleins de rage.
C'est très juste, si nous sommes des singes; mais nous sommes des hommes, et ce n'est pas
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avoir d'Ame que de considérer son prochain avec le même flegme que l'on considérerait, de loin, un vautour afllimé , ou bien un loup plein de rage. Philinte n'a que du mépris pour la nature humaine ; il peut avoir de l'cspril , il n'a pas de cœur. Que nous nous écartions des méchants, soit; mais que le vice ne nous cause aucune impression, à nous, qui sommes nés pour le bien, quelle philosophie misérable ! Maître Jacques en sait davantage et vaut mieux; je préfère encore les indignations d'Alceste. Alceste souffre plus qu'il ne faut des imperfections humaines ; il devrait plus songer aux siennes; mais Philinte, encore une fois, ne veut pas souffrir.
Aucune exposition ne nous a fait connaître mieux les personnages, et mis en présence, dans un contraste plus saisissant, d'une part, la fougueuse vertu d'un Alceste impatienté par le perpétuel spectacle de la justice et des mœurs outragées, et, d'autre part, l'égoïsmc du monde verni d'une couche légère de charité dans le très prudent, très personnel et très indifférent Philinte.
Le charme d'un pareil début nous a tenus longtemps au seuil de l'action ; avant d'y entrer, apprenons qu' Alceste refuse de gagner son procès, on passant sous le joug intolérable de quelques
précautions préliminaires. Il ne visitera pas ses juges :
Non. J'ai résolu de ne pas faire un pas. J'ai tort ou j'ai raison.
Vous avez beau dire, Philinte, et nous avons beau sourire, c'est sans doute excessif, à force d'être élevé, mais il nous fallait un idéal pour nous hausser un peu au-dessus de l'ordinaire. Le voilà trouvé.
PHILINTE
Ne vous y fiez pas.
ALCESTE
Je ne remuerai point.
PHILINTE
Votre partie est forte, Et peut, par sa cabale, entraîner....
ALCESTE
Il n'importe.
PHILINTE
Vous vous tromperez.
ALCESTE
Soit. J'en veux voir le succès.
PHILINTE
Mais...
ALCESTE
J'aurai le plaisir de perdre mon procès.
PHILINTE
Mais enfin...
ALCESTE
Je verrai dans cette plaiderie Si les hommes auront assez d'effronterie.
LE MISANTII IIOI'E 437
Serout assez méchants , scélérats et pervers , Pour me faire injustice aux yeux de l'univers.
C'est un peu fort, et l'univers n'a pas les yeux sur Alceste ; à moins qu'il s'agisse de l'univers en raccourci do Paris et de Versailles. Mais cet homme sent trop vivement, pour rester dans l'uni; plus on le met à l'étroit, sous la tyrannie dos usages , plus il s'y soustrait , par un violent effort qui élève, dans la lutte, son expression audessus du langage commun. Au fond, il songe autant à l'univers, qu'il songeait tout à l'heure à haïr le genre humain. Plus on le veut asservir aux faux semblants du monde, et plus il exagère sa résistance. Nous y gagnons une peinture nouvelle do la vertu la moins vulgaire. Avons-nous à nous en plaindre?
Mais Philinte fait un juste reproche à son ami tAlceste :
Je m'étonne, pour moi , qu'étant, comme il me semble. Vous et le genre humain si fort brouillés ensemble , Malgré tout ce qui peut vous le rendre odieux, Vous ayez pris chez lui ce qui charme vos yeux; Et ce qui me surprend encore davautage , C'est cet étrange choix où votre cœur s'engage. La sincère Eliante a du penchant pour vous; La prude Arsinoé vous voit d'un œil fort doux ; Cependant à leurs vœux votre âme se refuse. Tandis qu'en ses liens Célimèue l'amuse ,
De qui l'humeur coquette et l'esprit médisant Semblent si fort donner dans les mœurs d'à présent. D'où vient que, leur portant une haine mortelle, Vous pouvez bien souffrir ce qu'en tient cette belle? Ne sont-ce plus défauts dans un objet si doux? Ne les voyez-vous pas , ou les excusez-vous ?
Alceste, cet ennemi de nos faiblesses, a son faible : il aime une coquette 1 Sa trop vive imagination, qui lui exagère les défauts du prochain, s'est laissé séduire par les charmes d'une Gélimène.
0 contradiction! ô châtiment trop cruel d'une âme franche, avide de perfection, sévère à la surface et tendre à l'excès! Mais c'est assez gémir sur le sort d'Alceste. Voici sa réponse:
Non. L'amour que je sens pour cette jeune veuve
No ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui treuve,
Et je suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pu donner,
Le premier à les voir, comme à les condamner.
Mais avec tout cela, quoi que je puisse faire,
Je confesse mon faible; elle a l'art de me plaire :
J'ai beau voir ses défauts, et j'ai beau l'en blâmer,
En dépit qu'on en ait , elle se fait aimer;
Sa grâce est la plus forte ; et sans doute ma flamme
De ces vices du temps pourra purger son âme.
L'amour est aveugle; rien de plus connu. L'amour, qui s'émeut d'un rien, et qui voit si clair dans certains petits détails, s'obstine i\ ne rien
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voir, quand la pleine lumière de la raison lui découvre la vanité de son objet. Ainsi d'Alceste retombé dans le commun des mortels. C'est d'autant plus gai que notre héros, tout à l'heure , contemplait l'humanité du haut de son indignation; c'est môme très moral. Mais Alceste se fait tout pardonner, tant il est franc et bon. Il avoue son faible; d'ailleurs, il convertira Célimène ; il purgera son âme des vices du temps. C'est un foudre de guerre; c'est un ingénu. Sa naïveté fait ressortir les vices de la cour; sa sincérité démasque les faux semblants du monde. Elle va être mise à une nouvelle épreuve. La véritable action commence. Oronte paraît , l'un des bourreaux d'Alceste ;' il a cependant conçu pour lui une estime incroyable :
Oui, mon cœur au mérite aime à rendre justice, Et je brûle qu'un nœud d'amitié nous unisse. Je crois qu'un ami chaud, et de ma qualité, N'est pas assurément pour être rejeté.
Alceste s'étonne; Oronte insiste, avec force compliments.
ALCESTE
Monsieur....
Il répétera, en modifiant les inflexions, ce mot de Monsieur, avec l'air gêné d'un bourru
modeste. Les nuances de la voix, qui ne le sait? font dire tout ce qu'on veut au terme le plus vulgaire. Il ajoute, quand il peut glisser une phrase :
C'est trop d'honneur que vous me voulez faire; Mais l'amitié demande un peu plus de mystère; Et c'est assurément en profaner le nom, Que de vouloir le mettre à toute occasion. Avec lumière et choix cette union veut naître; Avant que nous lier, il faut nous mieux connaître. Et nous pourrions avoir telles complexions, Que tous deux du marché nous nous repentirions.
Ce n'est pas Alceste qui est ridicule, c'est la manie d'Oronte qui fait rire. Elle s'explique ; il a commis un sonnet, il a la démangeaison de le lire. Alceste passe pour un homme de goût; il est encore plus homme de cœur.