ORONTE
Sonnet. C'est un sonnet... VEspoir. C'est une dame Qui de quelque espérance avait flatté ma flamme. UEspoir.... Ce ne sont point de ces grands vers pompeux, Mais de petits vers doux, tendres et langoureux.
Encore le genre précieux. Gorgibus ne l'a donc pas enterré ! Oronte est modeste ; Alceste promet d'être sincère :
« Même il a le défaut D'être un peu plus sincère en cela qu'il ne faut. »
LE MISANTllUOPE 444
C'est entendu. — Le sonnet, le voici :
L'espoir, il est vrai, nous soulage, Et nous berce un temps notre ennui; Mais, Philis , le triste avantage Lorsque rien ne marche après lui.
Vous eûtes de la complaisance; Mais vous en deviez moins avoir.
Et ne vous pas mettre en dépense Pour ne me donner que l'espoir.
S'il faut qu'une attente éternelle Pousse à bout l'ardeur de mon zèle.
Le trépas sera mon recours.
Vos soins ne m'en peuvent distraire:
Belle Philis, on désespère Alors qu'on espère toujours.
Philinte applaudit avec des yeux charmés et cet air de comprendre les sous-entendus qui plaît tant aux intéressés. Alceste enrage; Philinte ne peut maîtriser son admiration de commande :
La chute en est jolie , amoureuse , admirable.
Alceste , exaspéré, mais tout bas :
La peste de ta chute, empoisonneur, au diable I En eusses-tu fait une à te casser le nez!
Le précieux de l'éloge justifie la brutalité de l'image. Il y a de ces réactions.
Le public, par malheur, n'a pas entendu Alceste; il en eût ri. Il applaudit Oronle, malgré
Molière , tant l'herbe parasite de la fausse délicatesse avait pris racine jusque dans le bon peuple du parterre. Pressé de porter son jugement, Alceste se recueille; il parle :
Monsieur, cette matière est toujours délicate,
Et sur le bel esprit nous aimons qu'on nous flatte.
Mais, un jour, à quelqu'un dont je tairai le nom,
Je disais , en voyant des vers de sa façon.
Qu'il faut qu'un galant homme ait toujours grand empire
Sur les démangeaisons qui nous prennent d'écrire;
Qu'il doit tenir la bride aux grands empressements
Qu'on a de faire éclat de tels amusements ;
Et que, par la chaleur de montrer ses ouvrages ,
On s'expose à jouer de mauvais personnages....
Est-il possible de plus ménager la susceptibilité d'Oronte ? Cet emploi charitable du style indirect, est-ce le fait d'un misanthrope ? Le ton est resté un peu brusque ; c'est comme un petit grondement, au dehors, de l'orage intérieur.
Oronte , qui est du monde :
Est-ce que vous voulez me déclarer par là Que j'ai tort de vouloir...
Alceste, en étouffant sa franchise :
Je ne dis pas cela.
Mais je lui disais, moi, qu'un froid écrit assomme, Qu'il ne faut que ce faible à décrier un homme, Et qu'eût-on d'autre part cent belles qualités, On regarde les gens par leurs méchants côtés.
Oronte, qui comprend de mieux en mieux :
Est-ce qu'à mon sonnet voua trouvez à redire?
Al.i'lCSTK.
J« ne dis pas cela....
Les gens embarrassés se répètent volontiers. On dirait qu'Alceste a besoin de se jeter sur un mot insignifiant, pour écarter la colère qui lui monte au gosier et reprendre sa charité!
Mais enfin, lui disais-je, Quel besoin si pressant avez-vous de rimer? Et qui diantre vous pousse à vous faire imprimer? Si l'on peut pardonner l'essor d'un mauvais livre. Ce n'est qu'aux malheureux qui composent pour vivre. Croyez-moi , résistez à vos tentations ; Dérobez au public ces occupations , Et n'allez point quitter, de quoi que l'on vous somme, Le nom que dans la cour vous avez d'honnête homme, Pour prendre, de la main d'un avide imprimeur, Celui de ridicule et misérable auteur.
C'est ce que je tâchai de lui faire comprendre.
Le bon sens peut-il parler sur des lèvres plus bienveillantes? Boileau n'a pas si bien dit, à propos de Chapelain. Le satirique, môme dans ses meilleures inspirations, est en même temps fin et lourd, comme l'ours montagnard dont il n'était pas loin d'avoir le caractère. Le ton aisé, familier d'Alceste, malgré l'embarras du moment et les boutades du caractère, est celui d'un homme
bien élevé , qui a l'habitude du beau langage et qui le parle naturellement, sans y penser. Philinte aussi, Oronte également, sont des hommes de cour, plus distingués même que leur interlocuteur, au moins plus unis; mais ils n'ont pas le sel de son originalité. Ils parlent ainsi que le commun du monde élégant. Alceste n'est pas commun du tout; il tranche sur le prochain , par ses défauts, ses qualités et sa parole; mais il reste de la grande société. Oronte a tout à fait compris :
Voilà qui va fort bien , et je crois vous entendre. Mais ne puis-je savoir ce qui dans mon sonnet....
Alceste n'y tient plus ; n'a-t-il pas été assez charitable ? Il est temps de dire leur fait aux mauvais poètes, aux mauvais sonnets, au sonnet d'Oronte. C'est encore de la charité... pour la vérité.
ALCESTE
Franchement, il est bon à mettre au cabinet.
Quel plaisir d'entendre , une fois au moins, ce langage franc sur les lèvres d'un homme , quand la finesse nuance le mensonge sur les lèvres de tant de comédiens (1) !
(1) Bourdaloue nomme quelque part son siècle : le siècle de
LE MISANTHROPE ii5
Franchement, il est bon à mettre au cabinet. Vous vous êtes réglé sur de méchants modèles, Et vos expressions ue sont point naturelles.
Oronte l'a voulu ; son insistance lui vaut une leçon pittoresque. La vérité n'y perd rien. Alceste continue; c'est Molière qui parle, et ce serait un malheur, qu'à force de bonté, il nous eût refusé une excellente leçon de critique :
Qu'est-ce que : « Nous berce un temps notre ennui? » Et que : « Rien ne marche après lui î » Que : « Ne vous pas mettre en dépense Pour ne me donner que l'espoir? »
Et que : « Philis, on désespère Alors qu'on espère toujours? »
Ce stjle figuré, dont on fait vanité.
Sort du bon caractère et de la vérité ;
Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure,
Et ce n'est point ainsi que parle la nature.
Le méchant goût du siècle en cela me fait peur;
Nos pères, tout grossiers, l'avaient beaucoup meilleur.
Voilà qui est vrai et solidement caractérisé ; ce qui suit ne vaut pas autant. Alceste rentre dans le comique de son rôle. Son goût souffre un peu de sa bonhomie :
... Je prise bien moins tout ce que l'on admire Qu'une vieille chanson que je m'en vais vous dire :
r/ii/pocrùie. — C'est trop général. Il est possible que la cour ait mérité cette sévérité.
Si le roi m'avait donné
Paris, sa grand'ville, Et qu'il me fallût quitter
L'amour de ma mie, Je dirais au roi Henri :
Reprenez votre Paris ; J'aime mieux ma mie, ô gué!
J'aime mieux ma mie.
Alceste ajoute:
La rime n'est pas riche , et le style en est vieux : Mais ne voyez-vous pas que cela vaut bien mieux Que ces colifichets dont le bon sens murmure. Et que la passion parle là toute pure?
Sans doute, la chanson populaire d' Alceste n'est pas dans le goût élevé de la véritable littérature ; mais, en somme, elle vaut dix fois les colifichets d'Oronte. Seulement la passion toute pure parle un langage plus choisi, sans être raffiné. Le vrai est entre les deux extrêmes, la leçon également. S'il fallait incliner d'un côté, ce serait vers la vieille chanson. Nos pères nous en ont légué qui ne périssent point, et qui, aux jours de réunions mémorables, aux noces, aux baptêmes, réveillent dans leur simplicité des sentiments immortels et provoquent les larmes de nos yeux. D'ailleurs , Alceste, tout bon qu'il est, ne s'est-il pas légèrement moqué d'Oronte? Il répète sa
LK MISANTHUOPE 447
chanson une seconde fois (je ne pense pas qu'il la chante) ; le sonnet précieux du courtisan n'en semble que plus ridicule par la riche opposition de deux genres aussi antipathiques ; la bonhomie de l'un met en relief la quintessence de l'autre.
Mais Philinte rit, Oronte rougit. Alceste insiste ; il n'est pas habile :
Oui, monsieur le rieur, malgré vos beaux esprits,
J'estime plus cela que la po»J/»e fleurie
De tous ces faux brillants où chacun se récrie.
J'aime « pompe fleurie ; » il va bien avec « colifichets. » La haine de Molière pour les « faux brillants » inspire son génie et varie son expression. Quel bonheur qu'Alceste ait été de ce caractère un peu singulier, et si franc que c'est vraiment trop franc! Sans cela, quelle occasion nous aurions perdue de voir Molière flétrir à tout jamais le ridicule des précieux et les vices des courtisans ; car la comédie du Misanthrope est une satire.
Oronte, en colère, découvre sa vanité et la sottise de toute vanité :
Et moi, je vous soutiens que mes vers sont fort bons.
Gela devait être. Il a raison parce qu'il a
raison ; ou plutôt il a raison parce qu'il a tort ; nos torts nous donnent toujours Tcnvie extrême d'avoir raison. Dispute, gros mots, brouille complète. Philinte n'y peut rien. Un ennemi de plus pour Alceste. Le bon goût est vengé, mais Oronte se vengera. En attendant, Alceste tombe de Charybde en Scylla, d'Oronte en Célimène. Un procès, une haine d'auteur, une Célimène, est-ce assez pour exaspérer un homme ? Qu'est-ce que Célimène? une coquette, une insaisissable égoïste, qui veut être aimée sans aimer et plaire sans souffrir ; car le monde ne veut pas souffrir, il ne peut pas aimer. Au fond, elle ressemble à Philinte , mais plus méchante parce qu'elle est femme. Philinte ne veut qu'être tranquille ; à notre époque, il aurait chargé le gouvernement de ses intérêts; il eût mis ses rentes sur l'Etat. Autant il est pacifique, autant Célimène est agressive... à sa manière. Des yeux, du geste, du sourire, elle tente son malheureux prochain, le sexe fort, et quand elle l'a séduit, aveuglé, enivré, elle change de mine; elle s'avançait, elle recule; elle attirail, elle résiste; elle était aimable, elle est froide ; ses yeux où brillait le ciel deviennent deux étoiles sévères; sa bouche est comme la porte d'une prison qui reçoit tout et
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ne rend rien. Elle jouit de la vanité de ses charmes, elle jouit de l'orgueil de sa résistance. Elle garde son cœur, elle n'en a point ; c'est un joli marbre où se jouent, sans l'échaufter, tous les rayons d'une belle lumière. Ses manœuvres ont tant de fois abusé Alceste, un des satellites gravitant autour de sa céleste personne, qu'il est à bout de patience. Il la rencontre, il lui dit :
Madame, voulez-vous que je vous parle net?
De vos façons d'agir je suis mal satisfait ;
Contre elles, dans mon cœur, trop de bile s'assemble,
Et je sens qu'il faudra que nous rompions ensemble.
Que ne l'a-t-il déjà fait?
CÉLIHÈNE.
C'est pour me quereller donc, à ce que je voi , Que vous avez voulu me ramener chez moi ?
Elle prend le dessus. Elle se plaint; c'est un des moyens qu'emploie la faiblesse pour vaincre lo plus fort.
Vous avez trop d'amants qu'on voit vous obséder,
riposte ce fiancé mal soumis.
CÉLIMÈNE
Des amants que je fais me rendez- vous coupable?
La vaniteuse!
Puis-je empêcher les gens de me trouver aimable ? Et, lorsque pour me voir ils font de doux efforts, Dois-je prendre un bâton pour les mettre dehors?
Alceste , le plus pittoresque des hommes :
Non, ce n'est pas, Madame, un bâton qu'il faut prendre,
Mais un cœur à leurs vœux moins facile et moins tendre.
Le trop riant espoir que vous leur présentez
Attache autour devons leurs assiduités;
Et votre complaisance , un peu moins étendue,
De tant de soupirants chasserait la cohue...
Le satirique Alceste a toute la mine de parler pour Molière, et Molière, la mine de se moquer des courtisans :
Dites-moi, par quel sort Votre Clitandre a l'heur de vous plaire si fort? Sur quel fonds de mérite et de vertu sublime Appuyez-vous en lui l'honneur de votre estime? Est-ce par l'ongle long qu'il porte au petit doigt, Qu'il s'est acquis chez vous l'estime où l'on le voit? Vous êtes-vous rendue, avec tout le beau monde. Au mérite éclatant de sa perruque blonde ?
Et le reste. Alceste est méchant, jaloux, amoureux. C'est tout un. Célimène s'excusait; elle se fâche.
CÉLIMÈNE
De tout l'univers vous devenez jaloux.
ALCESTE-
C'est que tout l'univers est bien reçu de vous.
Comment se fait-il qu'un homme d'esprit sache
LE MISANTHUOPK 451
aussi bien définir « la coquette, » et n'ose se débarrasser de Célimène ?
Bien mieux, il devra croire, sur parole, à son amour; autrement elle se dédira de tout. Le fier Sicarabre courbe la tête. Cependant il murmure :
Morbleu ! faut-il que je vous aime !
Ah I que si de vos mains je rattrape mon cœur, Je bénirai le ciel de ce rare bonheur !
S'il est malheureux, il fait notre joie; son âme passionnée lui fait dire les choses comme personne. Il sent vivement; c'est ce qui donne du relief à son expression; le cœur seul a la puissance de caractériser la pensée.
La droiture de son âme lui fait pardonner l'hétérodoxie de son langage ; sa faiblesse rend supportable l'excessive perfection de sa vertu. Cet amateur de l'idéal nous donne, sans y songer, une leçon d'humilité, dans les contradictions de sa propre nature. Il est ce que nous sommes; il rêve la vertu plus qu'il ne la pratique, mais il l'aime; et nous, nous l'aimons en lui, parce qu'il est faible comme nous. Enfin nous rions de nous-mêmes dans un autre ; c'est assez commode.
Pour Célimône, d'un lion en colère elle a presque fait un mouton ; elle ne daigne pas même
lui dire une douce parole , ni lui passer un ruban bleu autour du cou; elle le renvoie avec des reproches; elle reçoit Acaste en sa présence. Alceste enrage; c'est de ce jour-là, sans doute, qu'on a dit de certaines gens que c'étaient des « moutons enragés. »
Après Acaste , Clitandre ; après Clitandre , deux marquis. Philinte revient, la douce Eliante le suit. Pour un cœur épris d'amour et de solitude, il y a de quoi devenir fou. Alceste s'en va? non, il reste ; un signe, un doigt, un ordre l'ont retenu :
Demeurez...
Je le veux, je le veux.
Il demeure.
Alceste est dans un coin , il ronge son frein. On cause , on médit; chaque bouche est un charbon ardent, et la parole comme une flamme qui réduit en cendres la réputation du prochain. Célimène brille , en première ligne , dans ce tournoi d'une méchanceté de bon ton. Clitandre loue , elle blâme ; Acaste censure , elle renchérit. C'est un joli petit monstre. C'est un démon féminin. Rien ne lui plaît... qu'elle-même. Et Alceste a pu l'aimer !
Parmi divers portraits tracés de main de maî-
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trc, j'en choisis deux ou trois. Célimène a réellement de l'esprit, tout l'esprit de Molière. Nous pouvons rire , car Molière ne médit pas ; il peint la médisance, et nous rions des figures, mais non des personnes; Célimène seule est coupable. S'agit-il de Timante :
C*est de la tdte aux pieds un homme tout mystère , Qui vous jette , en passant, un coup d'œil égaré, Et, sans aucune affaire, est toujours afTairé. Tout ce qu'il vous débite en grimaces abonde ; A force de façons , il assomme le monde : Sans cesse il a tout bas, pour rompre l'entretien , Un secret à vous dire, et ce secret n'est rien ; De la moindre vétille il fait une merveille, Et, jusquesàu bonjour, il dit tout à l'oreille.
Et Bélise? Célimène se surpase à son endroit, car Bélise est une femme ; c'est presque excusable :
Le pauvre esprit de femme, et le sec entretien !
Lorsqu'elle vient me voir, je souffre le martyre ;
Il faut suer sans cesse à chercher que lui dire ;
Et la stérilité de son expression
Fait mourir à tous coups la conversation.
En vain, pour attaquer son stupide silence.
De tous les lieux communs vous prenez l'assistance :
Le beau temps et la pluie , et le froid et le chaud.
Sont des fonds qu'avec elle on épuise bientôt....
Et l'on demande l'heure, et l'on bâille vingt fois,
Qu'elle grouille aussi peu qu'une pièce de bois.
Quel mépris de ce qui ne brille pas ! Quel
45i MOLIÈRE
orgueil des apparences ! Quelle sottise de l'esprit ! Quel vide du cœur 1
Pour Damis , dont Philinte insinue timidement la sagesse, en un vers, en un seul vers, où se réduit tout le courage des prudents du siècle ; pour Damis , disons-nous ,
Il pense que louer n'est pas d'un bel esprit,
Que c'est être savant que trouver à redire,
Qu'il n'appartient qu'aux sots d'admirer et de rire,
Et qu'en n'approuvant rien des ouvrages du temps,
Il se met au-dessus de tous les autres gens.
Aux conversations même il trouve à reprendre;
Ce sont propos trop bas pour y daigner descendre;
Et les deux bras croisés , du liaut de son esprit,
Il regarde en pitié tout ce que chacun dit.
C'est frappé. A-t-on jamais mieux figuré un pédant de quelque distinction ? La bonne leçon ! Mais le satirique Molière est dans son droit; Gélimène est dans son tort. Le charitable et brusque fiancé delà coquette, Alceste, le comprend si bien, qu'il échappe à sa franchise une nouvelle saillie :
Allons, ferme, poussez, mes bons amis de cour; Vous n'en épargnez point, et chacun a son tour: Cependant aucun d'eux à vos yeux ne se montre. Qu'on ne vous voie en hâte aller à sa rencontre , Lui présenter la main , et d'un baiser flatteur Appuyer les serments d'être son serviteur.
LE MISANTHIIOPE -455
Les Alcestes sont rares, et l'on en doit être assez fier pour supporter leurs écarts. Le nôtre a son côté populaire , tout grand seigneur qu'il est; le beau monde, qui a le cœur sec et les nerfs susceptibles, ne saurait l'entendre sans souffrir. Sa franchise, qui dit tout, contrarie sans cesse le suprême bon ton des fines nuances et des subtils sous-entendus.
C'est à qui l'accablera, ce rude adversaire des malsaines délices de la médisance. Clitandre débute, Philinte le suivra, Gélimène a la palme :
Il prend toujours en main ropinion contraire.
Le mot dit beaucoup. — Il est inutile, sans doute, de contredire à l'excès; mais le monde ne veut pas qu'on le contredise en rien. Il rêve le bonheur sans limites, le contentement parfait, la joie sans nuage, dans un plaisir continuel et sans l'épine d'une seule contrariété. Il s'est imaginé que le plaisir et la joie ne faisaient qu'un. Mais comme le monde a voulu ce qu'il ne fallait pas, il n'a pas ce qu'il a voulu. Il n'est point de cœurs plus déchirés que ceux des mondains. Leur volonté, qui s'épuise à poursuivre l'impossible, laisse toujours saignante une trop fine sensibilité. Et cependant, par une singulière erreur de l'es-
prit, comme ils ont fait du jour la nuit, ils ont prétendu, de leurs petits bras, arracher le ciel d'en haut pour le mettre sur la terre. Afin d'avoir la paix, ils ont cherché leurs aises dans les divertissements qui sollicitent le plus les sens, les passions et la guerre. Ils ont réussi à se donner une certaine surface de bonheur ; mais cet extérieur cache mal la souffrance mortelle d'une agitation sans trêve. En somme, pour se croire heureux dans le monde, et pour le paraître, ou a tout assourdi, on a refoulé la voix du cœur et distillé le miel sur des lèvres menteuses. Ce n'est pas charité, c'est hypocrisie. On a, par un raffinement d'égoïsme , fermé toute issue au moindre courant d'air de quelque vérité désagréable. Voilà pourquoi Alceste est si mal venu parmi les gens à la mode. Célimène est bien plus adroite , qui jette un peu de gaîté, faute de joie, sur ce monde affligé, et flatte l'épiderme toujours sensible du cœur humain naturellement jaloux. Elle nous fait rire des autres en nous rassurant sur nous-mêmes; car nous n'avons jamais les défauts des autres. Tel est le monde où notre héros jette le grès de sa rude franchise. Sa galanterie consiste à être vrai. 0 l'insensé !
LE M I SA NT H HOP K if) 7
Non , Madame , non , quand j'en devrais mourir, Vous avez des plaisirs que je ne puis souffrir; Et l'on a tort ici de nourrir dans rotre âme Ce grand attachement aux défauts qu'on y blâme.
Après Alceste, son contraire, Clitandre :
Pour moi, je ne sais pas ; mais j'avouerai tout haut Que j'ai cru jusqu'ici madame sans défaut.
Il ment, mais il ne froisse pas; il a la science du monde. — Le monde ne médit pas seulement, il ne flatte pas toujours; il a sa petite philosophie, et des sagesses, en personne, à la façon de la douce Eliante. On s'étonne qu'Alceste ait une manière à lui de courtiser Célimène ; c'est une merveille. Alors Eliante peint l'effet habituel des illusions de l'amour :
L'amour, pour l'ordinaire, est peu fait à ces lois , Et l'on voit les amants vanter toujours leur choix. Jamais leur passion n'y voit rien de blâmable , Et, dans l'objet aimé, tout leur devient aimable; Ils comptent les défauts pour des perfections, Et savent y donner de favorables noms.
La pâle est au jasmin en blancheur comparable...
Et le reste , traduit de Lucrèce. L'épicurien Lucrèce est à sa place dans le monde. Ce monde, où tant de gens désirent entrer par vanité, serait bien fade, même dans Molière, sans la mordante épice des satires d'Alceste. Mais on Tapas
pelle ; les maréchaux veulent juger son affaire avec Oronte. C'est beaucoup pour peu de chose. Philinte essaie de pacifier le cœur de son ami. Celui-ci :
Hors qu'un commandement exprès du roi me vienne De trouver bons les vers dont on se met en peine, Je soutiendrai toujours, morbleu! qu'ils sont mauvais, Et qu'un homme est pendable après les avoir faits !
Il n'est pas si exagéré, Alceste ! Le mot pendable est hyperbolique. Quoi! Alceste cédera au roi sur une question de goût. Il a tort... Mais il crie ; il ne fallait pas crier. Qu'il ait tort ou raison, il aura toujours tort.
Une fois clos ce très petit incident, nous rentrons dans le monde des interminables conversations. Acaste et Clitandre se disputent élégamment le mérite du bon ton et le cœur de Célimène qui n'en a point. Ils n'en ont pas. La prude Arsinoé s'annonce ; la coquette, un instant éloignée, reparaît:
CKLIMèNE.
Que me veut cette femme ?
Il y a une manière féminine de préciser son inimitié dans le pincement des lèvres et l'emploi du démonstratif.
Mais Célimène ne s'en tient pas là; comme les
grands orateurs elle a laissé voir sa conclusion dans l'exorde. Avec l'air d'abandon et la facilité quelquefois maligne que la nature a accordée au sexe le moins fort, elle dénigre celle que tout à l'heure elle va complimenter. La piété d'Arsinoé n'est que « franche grimace, »
Dans l'âme elle est du monde ; et ses soins tentent tout,
Pour accrocher quelqu'un, sans en venir à bout.
Elle ne saurait voir qu'avec un œil d'envie
Les amants déclarés dont une autre est suivie ;
Et son triste mérite, abandonné de tous,
Contre le siècle aveugle est toujours en courroux.
Elle tâche à couvrir d'un faux voile de prude
Ce que chez elle on voit d'affreuse solitude;
Et, pour sauver l'honneur de ses faibles appas,
Elle attache du crime au pouvoir qu'ils n'ont pas.
Cependant un amant plairait fort à la dame ;
Et même pour Alceste elle a tendresse d'âme.
Ce qu'il me rend de soins outrage ses attraits...
Célimône retient x\lceste , en le désespérant, irce qu'Arsinoé le vise d'un œil oblique. Affaire de pure jalousie :
Elle veut que ce soit un vol que je lui fais ; Et son jaloux dépit, qu'avec peine elle cache, En tous endroits sous main contre moi se détache ." Enfin je n'ai rien vu de si sot à mon gré ; Elle est impertinente au suprême degré...
Tartuffe est un hypocrite, Orgon un imbécile,
j^jmo Pernelle une maniaque, Arsinoé une grimacière. Les gens pieux jouent un rôle peu honnête dans Molière; il n'y a d'honnêtes que les gens sans religion ou les indifférents. J'en excepte Alceste, car je le suppose chrétien, quoiqu'il n'en laisse rien voir; en tout cas, il est bon et n'affiche pas le scepticisme. La minaudière Célimène, qui le joue, voudrait jouer Arsinoé; son orgueil attache l'un à son char; elle veut se venger de l'autre. Elle va griffer, elle caresse d'abord. Après l'avoir si bien dépeinte, elle accueille sa rivale avec une aimable charité qui ne veut rien laisser voir de ses secrets sentiments. Merveilleuse souplesse du monde, en général, et de certains esprits, en particulier, féminins ou autres 1
Quel heureux sort en ce lieu vous amène ? Madame, sans mentir, j'étais de vous en peine.