X PREFACE
cesse-t-il d'être orateur parce qu'il appuie « son éloquence sur les infaillibles oracles de la vérité? » Pour tout dire , la science de Dieu peut-elle jamais dessécher dans l'âme la source divine de la beauté? Et l'imagination refuserait-elle au génie ses brillantes couleurs, parce qu'il aurait vu de plus près, dans la théologie, l'éclat du Verbe divin? C'est un paradoxe contre lequel s'élèvent les plus célèbres des philosophes, des poètes, et des orateurs.
Je ne prétends pas néanmoins que tout écrivain doive être théologien. Les lettres sacrées éclairent les lettres humaines ou profanes de haut , comme le soleil éclaire le monde. Mais si la comédie, en particulier, n'a aucune relation apparente avec la théologie , elle est inséparable de la morale, comme la morale l'est de la religion. Or Molière, la comédie incarnée, repoussa Jésus-Christ pour Epicure, et préféra aux préceptes de la foi le catéchisme de la nature pervertie ; son intelligence s'en abaissa d'autant. 11 ne vit que le mal, sans contraste, dans un monde sans Dieu. Ah! s'il avait eu, avec son talent infini, la foi de son frère, R. Poquelin, docteur et doyen de la Sorbonne, voire même un peu de sa théologie, son œuvre en eût-elle moins valu? L'insinuante douceur de la religion, en
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tournant ses regards vers le Ciel , eût peut-être guéri son (\me ulcérée , et fait passer l'espérance dans son génie.
En somme, il faut aimer Dieu pour aimer l'homme, comme il faut aimer l'homme pour le comprendre. Molière, qui ne l'a pas aimé, ne l'a peint qu'à demi, et, (si j'en excepte Alceste ou quelque personnage secondaire) dans sa laideur seulement. Il a enlevé à la comédie sa beauté morale. Sous prétexte de nature, il nous a dénaturés; sous mine de nous faire rire, il nous décourage.
Si Corneille fait penser; si, pour dernier efl'et, cet esprit sublime règle nos passions sous le joug de la raison (i); si le tendre Racine, en nous touchant,
(1) Vauvenargues prétend que les personnages de Corneille raisonnent trop, au contraire de ceux de Racine qui se peignent dans toute l'activité et le naturel de leurs passions. — Les héros de Corneille sont encore pius personnels, en un certain sens, que raisonneurs. Je veux dire qu'ils parlent souvent d'eux-mômes. C'est nécessaire. Chargés parleur héroïque auteur de donner des exemples de vertu, ils doivent, avant de s'immoler, raisonner longtemps contre leurs passions, et s'estimer assez pour y résister. Ils ne le peuvent sans nous entretenir de leur personne, de leur vertu, et sans nous peindre au large le combat que se livrent en eux la puissance de l'égoïsme et la force du devoir appuyé sur la raison. Les héros de Racine, qui, dans la plupart de ses pièces profanes, succombent si facilement, nous peignent leur ivresse, leurs troubles.