‹ Molière; la critique idéale et catholiqueChapitre 6 sur 36 · PREMIER COURS · texte numérisé non relu

PREMIER COURS

Esquisse de la vie de Molière. — Influence de sa vie sur ses œuvres. — Coup d'œil sur quelquesunes de ses comédies.

Quand on dit d'un écrivain qu'il a du génie , on ne l'entend pas d'une seule manière. Il y a de bons et de mauvais génies, dans le monde imaginaire créé par les conteurs, aussi bien que dans le monde sérieux des lettres vouées de droit au service de la vérité. Le génie est un présent de Dieu, dont on peut user ou abuser.

Il y a de sinistres esprits, dont la profondeur est toute au service du mal, qui ne connaissent de l'âme que les mauvais penchants, qui se plaisent à désespérer l'homme, ou encore à embellir ses moins belles passions. Bien différent de Corneille, dont les « sublimes poussées », pour parler son langage, portent le lecteur à des cimes où il paraît jouir de ses propres immolations, un mauvais génie prend plaisir à égarer l'homme

pour le rendre semblable à lui, et aussi malheureux que lui ; il l'entraîne familièrement à des abîmes, en le faisant rire; ou bien, d'un air plus grave, il trouble son cœur, chatouille sa sensibilité , et le revêt , à ses yeux , d'une fausse grandeur, en idéalisant, sur la scène , ce qu'il a de pire dans l'âme , sous les apparences de l'héroïsme.

Si le génie dépend de l'intelligence, il n'en est pas moins vrai que le cœur l'achève ou le corrompt. C'est même dans le cœur de Molière et dans sa vie que nous irons chercher d'abord le demier mot de son génie, et conclure, d'une façon générale , (ce qui est la souveraine utilité d'une œuvre de critique élevée), quel but il atteignit, bon ou mauvais, s'il fut généreux pour l'homme , ou s'il aida à le pervertir. C'est donc une esquisse morale, à grands traits, de la vie de Molière que nous allons essayer; ce n'est pas, à proprement parler, une œuvre d'érudition.

Molière, ou plutôt J.-B. Poquelin, naquit à Paris, le M janvier 1622 (1). Il eut le malheur de perdre, à l'âge de dix ans, sa mère, Marie de Cressé ; mais il la conserva assez , pour puiser

(1) À Tangle des rues Saint-Honoré et des Vieilles-Étuves.

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dans son cœur, s'il l'eût voulu , un peu de cette tendresse chrétienne que l'homme esl impuissant à insinuer avec une douceur aussi pénétrante que la femme. Son père , Jean Poquelin , dont les ancêtres exerçaient depuis longtemps, à Paris , la profcosion do tapissier, obtint, neuf années après la naissance de notre futur comique , cet aîné de cinq enfants, l'office de valet de chambre du roi ; il cumulait. Ce Parisien de viei'le roche , qui n'avait pas dérogé, se pro|)05ait d'engager son fils Jean, par droit d'aînesse, dans sa profession. Il est probable que les mTurs de notre âge y auraient g;igné. Mais LoiiisdeCressé, autre tapissier, grand-p^re maternel de Jean, amateur plus ou moins lettré « de la Comédie, » détourna l'enfant, sans y prétendre , de l'antique vocation des Poquelin , en le menant à l'hôlel de Bourgogne. Corneille n'avait pas encore élevé le théâtre, et purgé les passions. Est-ce là que le jeune Poquelin commença à se perdre , avant d'en corrompre beaucoup d'autres? Je n'oserais l'affirmer, car nous sommes ici dans la légende plutôt que dans l'histoire. Il était certainement tapissier, et d'un esprit médiocrement cultivé , vers l'âge de treize ou quatorze ans. C'est le moment où son père , sans doute assez mal sou-

tenu par cet ouvrier peu zélé, se décida enfin à lui ouvrir, loin de l'atelier, les portes d'un collège, celui de Glermont, dirigé par les Jésuites, à Paris. Nous ne lui en faisons pas le moindre reproche. — En ce temps de royal despotisme , aucun décret n'expulsait les religieux et la religion. Molière put donc entrer librement dans la voie du bien sous les auspices d'un père chrétiennement inspiré. Si la pure doctrine occupait alors la chaire des professeurs, l'esprit ne manquait pas sur les bancs. Le jeune Poqueiin eut pour condisciples, entre autres , le prince 'de Conti , qui a écrit contre les spectacles , Bernier, médiocre philosophe et grand voyageur, l'anacréontique Hesnaut, enfin le fameux Chapelle, fils naturel d'un riche épicurien de ce temps-là, nommé Luilier, qui entraîna à sa suite , dans les molles habitudes de la vie facile , son enfant, futur amant de la vigne , et Molière , futur comédien. Ce père complaisant, sans vouloir faire un savant de son fils , essaya du moins de forcer sa paresse à quelque travail, par l'émulation. 11 lui donna, au sortir du collège, (avec plusieurs condisciples, à litre gratuit, parmi lesquels Molière) , un professeur de philosophie richement payé , Gassendi , h qui il avait plu d'enseigner et

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d'adopter le système d'Epicure , sans renoncer entièrement aux pratiques de la vie chrétienne. On voit de ces inconséquences, surtout aux épo'|uesde transition où l'on commence à douter et à innover d'après l'antique. Descartes fit de même. L'orgueil des théoriciens n'oublie qu'une chose, la faiblesse humaine. Poquelin elHesnaut, en même temps qu'ils écoutaient leur professeur, ébauchaient, chacun h part , une traduction de Lucrèce (1); ils commençaient à mener, fort logiquement, une vie assez conforme il leur philosophie. Chapelle les suivait de très près, s'il n'était leur maître. Cet homme, si lourd d'ordinaire , n'avait , dil-on , d'esprit qu'après avoir bu. Pour Molière, qui fut toujours sobre , il ne trouva jamais dans le libertinage qu'une profonde tristesse , comme Lucrèce luimême. Né avec une âme supérieure et naturellement bonne, il dut, plus qu'un autre, sentir sa

(1) Il reste de la traduction de Hesnaut une invocation à Vénus, et de celle de Poquelin un passage du 4* livre, sqr l'aveuglement de l'araour, qu'il a glissé dans le Misanthrope.

Le libraire Thierry qui aviit acheté, pour cent cinquante écus, certains papier? poslhumes de Molière, où se trouvait, avec la comtesse d'ii'scrtrôajnaf, etc., la traduction en vers et en prose du poème de Lucrèce, la supprima, estimant que « cela était trop fort contre l'immortalité de l'âme. » On la retrouvera peut-être .

dégradation. Mais j'anticipe sur l'avenir. Jusqu'alors Poquelin n'est pas encore Molière. Même il redevient tapissier, et suit, en qualité de valet de chambre , Louis XÏII dans son voyage à Narbonne. Il remplace son père empêché par ses affaires ou malade. Revenu dans le Nord, auboutd'un an, fit-il son droit? suivit-il les cours de l'école d'Orléans ? fut-il reçu avocat à Paris ? C'est vraisemblable ; c'est à peu près certain. Mais ceux qui lui font suivre un cours de théologie sont dans l'erreur. Quand on a dévoré Lucrèce , et rêvé , sans aucun doute, les félicités de la passion, il est très rare que l'on devienne un élève, pour ne pas dire un enfant chaste des Pères de l'Eglise. Il est plus naturel que l'on se fasse comédien, ou même directeur de théâtre, puisque le théâtre est le temple de l'amour. Ainsi pensa Molière. Fidèle habitué des spectacles, peut-être admirateur de Scaramouche , il se mit à la tète de Ylllustre Théâtre, et transporta ses tréteaux des fossés de la porte de Neslc au port Saint-Paul, de là au faubourg Saint-Germain. Il cessa de s'appeler Poquelin, par pudeur sans doute, et pour ne pas obliger son père indigné à rougir de son propre nom. C'était déjà trop d'avoir embrassé, malgré sa désolation, un état réputé infâme par l'opinion.

Du reste, V Illustre Théâtre, où l'on jouait également la tragédie et la comédie , ne fit pas longfeu, malgré VArtaxerce d'un certain Magnon, daté de 1G45. Faute de fonds, il s écroula dans ses dettes, et Molière, qui avait répondu de tout, comme directeur, fut mis sous les verrous, en attendant mieux. Heureusement pour lui , un brave homme , du nom de Léonard Aubry, paveur des bâtiments du roi , et, pour le moins, aussi riche que lettré , paya la dette de l'infortuné gérant, cent quarante-deux livres; il le renJit.à la liberté. Si Molière fût resté en prison et Voltaire à la Bastille , nous n'en serions pas moins libres. Ces deux écrivains, en effet, ont plus contribué que d'autres, en raison même de leur génie , à nous réduire en servitude , sous le joug de nos passions. Ils ne nous ont affranchis que de l'autorité. Sorti de prison et bientôt de Paris, Molière se mit à parcourir la province avec les acteurs et les actrices qui avaient survécu à la ruine de Vlllustre Théâtre. C'étaient d'abord les Béjart, et Madeleine, leur sœur. Madeleine fut la première amie de Molière dont il ne soit pas permis de parler avec estime. Il en eut d'autres aussi équivoques ; nous ne pouvions le taire ; mais nous n'insisterons pas davantage. Parmi les

acteurs , il faut citer aussi Du Parc , surnommé Gros-René , et do Brie , que leurs légères épouses, actrices renommées, firent passer, sans qu'ils y songeassent, à la postérité, parle ridicule. Dans cet équipage, Molière, sous le couvert d'Epicure et nanti des grâces frivoles, parcourut la province et l'exploita, en premier lieu, de Paris à Nantes, puis de Nantes à Bordeaux, où il vil misérablement périr sur la scène , à ce que l'on rapporte , le premier et dernier fruit de son commerce avec la muse tragique. En effet , !a Tliébaïde, malgré la protection du duc d'Epernon , gouverneur de Guyenne, mourut en naissant. On perd à peu près la trace de Molière nomade jusqu'en 1653. Revint-il, un instant, à Paris? Est-ce pendant cet intervalle de sept ans , que sa fantaisie imagina, en voyage, les Trois Docteurs rivaux , le Maître d'Ecole, le Médecin volant et la Jalousie du Barbouillé? La chose ne vaut pas la peine d'être approfondie. Il est certain que la troupe ambulante était à Lyon, en 1653, où fut représenté l'Etourdi. Molière avait alors un an de plus que Corneille à la date du Cid, et le début du Cid vaut mille fois celui de V Etourdi. Ce n'est pas à dire que le génie de .Molière soit inférieur au génie de Corneille.

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Quoi qu'il en soit, Molière amassait son butin d'observations, par étapes. Il ail lit, avec sa principale confidente, la de Brie, et sa suite bigirrée, de Rouen à Bordeaux, à Lyon, passait par Avignon , Montpellier et Pézénas. J'oubliais Narl)onne et Béziers qui vit représenter le Dépit Amoureux. On y lit, avec plaisir, une scène où deux amants de haute lignée se brouillent et se réconcilient. Il n'y a là rien de si extraordinaire; mais leurs domestiques respectifs, soubrette et valet de chambre, en font autant, dans un l.ingage moins lin et plus franc. Le contraste est divertissant, la nature prise sur le fait. Quant au grand fauteuil de bois, d'où Molière, chez un ])errnquier de Pézénas , observait la ville et la campagne, je souhaiterais volontiers qu'il fût relégué dans les premières oubliettes venues, avec la robe de Rabelais et toutes les reliques de la Révolution. C'est assez d'en souffrir, sans en adorer la poussière. Un dernier carnaval passé en province , à Grenoble , ramena Molière i\ Paris. Bientôt, sur le théâtre du Petit-Bourbon, sa troupe de comédiens , dite troupe de Monsieur, sacrifia au bon goût les grâces affectées des Précieuses ridicules. Du Petit-Bourbon Molière passa au Palais-Royal, souvent applaudi par

Louis XIV lui même et par la cour, aussi heureux que peut l'être un acteur en froid avec l'Eglise, un mari doté d'une épouse infidèle , le serviteur avili des plaisirs coupables d'un prince. Expli juons-nous. Ce n'est pas le lieu de faire l'histoire des pièces de Molière ; nous éludions d'abord son âme. Cette âme faible crut ne pouvoir jamais assez louer le roi , jusque dans ses plus scandaleuses passions. A l'époque oij Louis chassait la duchesse de Navaille de sa cour, parce qu'elle avait protégé contre lui l'innocence des fdles d'honneur commises à sa girde ; k l'heure oiiM. de Montespan figurait la répulalion défunte de sa femme dans une sorte de corbillard qu'il promenait à travers les rues de Paris, Molière écrivait Amphytrion. Il vengeait son roi de Tauslère vertu de ses contradicteurs, en faisant descendre du ciel même l'exemple du crime ; il déifiait l'adultère.' Il écrivait Tartuffe, dont le monarque était obligé, quelles que fussent ses secrètes pensées, de suspendre la représentation durant plusieurs années , tant la réprobation était universelle, à la ville et à la cour. Ici l'impudicité ne s'élevait plus jusqu'à l'état divin ; mais le divin dans les âmes, et les pratiques extérieures de la religion se trouvaient bafoués méchamment,

SOUS prétexte d'hypocrisie. C'était encore flatter le roi, en donnant aux adversaires chrétiens de SOS mœurs, le masque odieux de Tartuffe. C'était aussi se venger lui-môme, en injuriant la pureté des dévots , d'une chasteté qu'il avait depuis longtemps négligée, et que sa femme méprisait plus encore.

Celte femme était Armande Béjart, fdle de l'ancienne maîtresse de Molière, Madeleine Béjart, ou sa sœur, suivant l'acte de mariage. Mais alors Armande, née on 1645, aurait eu vingt-huit ans de moins que son aînée ; c'est peu probable. Il était facile d'ailleurs, à cette époque où la bonne foi valait un titre officiel, d'abuser la pieuse bonhomie d'un prêtre , et la crédulité d'un père. L'honnête Poquelin, dont Molière n'avait plus osé porter le nom , signa comme témoin, un acte menteur peut-être. La rumeur publique, qui exagère tout, prétendit mémo que Molière s'était rendu coupable d'un inceste, en épousant sa propre fille. Cette rumeur s'appuyait sur la date où Molière avait con^u Madeleine. Mais, sans aller si loin, quelqu'indigne qu'ait été notre comique du nom de chrétien, nous n'hésitons pas à le déclarer incapable d'une pareille infamie. Ajoutons que le roi, siropinion

n'avait pas menti , se serait bien gardé de tenir sur les fonts baptismaux le premier né du nouvel époux. Nous aimons même à croire , qu'en cette circonstance , il ne voulut pas récompenser Yauteur d'Amphytrion, mais simplement réfuter une odieuse calomnie. En tout cas , le mariage insensé de Molière, époux à quarante et un ans d'une comédienne légère qui avait un quart de siècle , ou environ, de moins que lui, porta bientôt ses fruits naturels. Notre comique, assez disposé par l'observation, et aussi par son propre caractère, à juger l'humanité en noir, ne dut pas la juger mieux, en observant sa femme. Elle en fit le plus malheureux des maris , comme il en était le plus tendre et le plus débonnaire. Il était, du reste, mélancolique par tempérament, et sa physionomie exprimait bien l'état ordinaire de son âme. Mignard nous a donné de lui un portrait qu'il avait fait, dans, le comté d'Avignon, oii il rencontra Molière. L'œil est doux, profond, la mine tant soit peu efféminée. « Il avait, dit un contemporain , la taille plus grande que petite , le port noble ; il marchait gravement , avait l'air bien sérieux, le nez gros, la bouche grande, les lèvres épaisses, le teint brun, les sourcils noirs et forts. » Voilà l'homme. Quant au comédien,

< il l'était depuis les pieds jusqu'à la tête. Il semblait qu^il eût plusieurs voix ; tout parlait en lui, et, d'un pas, d'un sourire, d'un clin d'œil et d'un remuement de tôte, il faisait plus concevoir de choses que le plus grand parleur n'aurait pu dire en une heure. » N'csl-il pas vraiment pitoyable que d'un si grand génie on ait pu faire un si petit éloge? Et même nous n'avons pas dit tout : « Les divers mouvements qu'il donnait à ses sourcils lui rendaient la physionomie extrêmement comique.» C'estle comble. — Mal paré d'une gaieté bouffonne sur un visage malheureux, tel se montrait Molière , le soir, sur les planches, après des journées que dévoraient l'inquiétude, la jalousie, le travail et la maladie. Son âme avait usé son corps. *A force de souffrir et de contempler, le contemplateur se mourait , malgré la fortune , la richesse môme , à la grande satisfaction des médecins joués et immortalisés. Tartuffe, entre autres pièces, avait beaucoup rapporté à son auteur; il y jouait le rôle d'Orgon, le bourgeois dévot et crédule jusqu'à la stupidité. C'est pendant les représentations pressées de cette comédie que mourut le père de Molière. La îhfonique du théâtre, si pleine de détiils, ne dit ^as qu'il ait cessé alors, pour un temps, au

moins, de paraître sur la scène. En tout cas, les devoirs d'un comédien, si devoirs il y a, sont bien cruels! Notre écrivain avait beau posséder une maison de campagne à Auteuil , où il respirait un air plus pur, et oiî il réunissait ses amis , Boileau , Chapelle , Lafontaine , Lulli et bien d'autres. Sans pouvoir même , tant il était soumis à un régime sévère, partager avec eux les plaisirs de sa propre table, il ne jouissait dans leur compagnie que d'une seule satisfaction, celle de leur confier ses peines. Il ne voyait plus sa femme que sur la scène , et souvent dans des rôles jaloux , bien conformes à la jalousie légitime dont il souffrait. 11 riait cependant : un jour on le vit, monté sur un âne, comme le voulait je ne sais quelle comédie , retenir en vain sa monture, qui fit irruption sur la scène , avant l'heure déterminée. Quand il avait fait rire son parterre , alors le plus infortuné des comiques, harassé de fatigues, la tête encore pleine de tous les détails d'une direction pénible et compliquée, celle d'un théâtre etd'une troupe volage d'acteurs, rentrait chez lui, dans son hôtel de la rue Richelieu, vis-à-vis la maison où naquit Voltaire, pour y trouver la solitude, l'abandon, les souvenirs irritants d'une sensibilité aiguisée par le

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malheur et le génie. Molière n'avait qu'un bonheur, trente mille francs de rentes. C'était merveilleux pour l'époque, étonnant pour un auteur, inouï pour un comédien ; mais il possédait la faveur du roi , et celle du peuple qu'il captivait par des sacrifices grossiers et quotidiens faits à la morale. — Je laisse la légende de côté et les anecdotes invraisemblables; je m'en tiens à ce qui peint l'àme de l'écrivain , et son âme aigrie explique les écarts de son profond génie. Malheureux, Molière le fut en tout. Il perdit son petit Louis, le filleul du roi. Je ne sais trop si sa fille vivait avec lui , ou si elle était livrée aux mains corruptrices de la fameuse Armande Grésindo Béjart, l'épouse adultère d'un époux qui avait laissé se consumer les facultés les plus élevées de son âme et toutes les joies de son cœur dans le libertinage. Il est à croire qu'entre un père trop occupé, et une mère plus que frivole, la jeune Madeleine s'éleva seule , et comme elle put. Elle avait environ vingt ans, quand le comte de Montalan , après l'avoir enlevée d'un couvent où la reléguait sa mère , l'épousa pour sa beauté. Elle finit jeune , sans enfants; elle n'avait pas entièrement répudié les traditions maternelles. Reprenons Molière qui travaillait et se

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mourait, affaibli par une extrême délicatesse de poitrine qui ne lui permettait plus guère que de boire du laitage. Un soir, le 17 février 1673 (on jouait le Malade Imaginaire), en prononçant le mot y^ro, au dénoûment de la pièce, pris d'une convulsion, il essaya d'en dissimuler la douleur sous la grimace d'un rire forcé , de même qu'il avait caché les angoisses de sa vie manquée sous la fausse gaieté du comique et du comédien. On meurt très souvent comme on a vécu. Molière fut transporté rue Richelieu , à sa demeure. Là , dans un accès de toux, un des vaisseaux de sa poitrine se rompit. Deux vicaires de l'église Saint-Eustache refusèrent, dit-on, de venir lui administrer les derniers Sacrements. Un autre prêtre n'arriva -pas à temps, et le malade expira, malgré les soins de deux pauvres Sœurs de Charité qu'il avait, plusieurs jours avant, recueillies dans sa maison. C'était durant le Carême qu'un des soutenants du sensualisme entrait subitement dans l'éternité, presque sous la livrée de son métier. On accusa de cette mort si peu chrétienne le jansénisme de deux ecclésiastiques. Il n'est pas prouvé d'une façon absolument certaine qu'ils aient été appelés au chevet de Molière, dans le court intervalle qui sépara son

agonie des planches du théâtre (1). En tout cas , le curé de Saint-Eustache, la paroisse de l'acteur défunt, persista à refuser son ministère à ses funérailles. Molière avait cinquante et un ans.

Sa déplorable veuve, accompagnée du curé d'Auteuil, alla se jeter aux pieds du roi, et lui rappela, sans adresse, que si « son mari était criminel , ses crimes avaient été autorisés par Sa Majesté même. » C'était exagéré, ou, tout au moins, indiscret. Malgré tout, Louis XIV intervint, et deux prêtres purent, du consentement de l'archevêque de Paris, sans chanter ni passer par l'église , précéder le cercueil de Molière, suivi de cent personnes portant chacune un flambeau. Cet enterrement, presque civil, gagna, à la faveur de la nuit tombante, le cimetière de Saint-Joseph, rue Montmartre. La matinée ou la veille avait vu, sous les fenêtres du mort, une émeute populaire dissipée, à force d'argent, et par les mains de la veuve elle-même. Chapelle faillit ne pas survivre à son ami , et Lafontaine le chanta. Us sont aujourd'hui réunis , le fabuliste et le

(l) La requête à l'archevêque Harlay de Champvallon, qui affirme les intenlions chrétiennes de Molière, et le refus des deux vicaires d'assister le mourant, est signée par J Auhry. heau-frère du défunt, et Le Vasseur notaire de la famille- Ces témoignages sont-ils tout à fait désintéressés?

comique , au cimetière du Père-Lachaise. De ces deux Epicuriens l'un est mort repenti, et l'autre n'a pu trouver, même sous la terre, l'éternel repos d'Epicure. Dieu l'a jugé. Bossuet a dit : « La postérité saura peut-être la fin de ce poète comédien qui, jouant son Malade imaginaire, reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d'heures après, et passa des plaisanteries du théâtre , parmi lesquelles il rendit presque le dernier soupir, au tribunal de Celui qui dit : « Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez (1). » A ces paroles sévères on a répondu que Molière malade avait voulu paraître au théâtre, pour ne pas ravir, même un jour, aux acteurs leur pain quotidien. Est-ce sérieux? et moururent-ils de faim, quand mourutleur maître? C'est en vain qu'on tenterait d'embellir la mort de Molière. Ce que nous pouvons espérer, c'est que sa dernière pensée fut chrétienne, et qu'au découragement habituel d'une âme délabrée succéda un élan d'espérance repentante vers le Ciel (2). Nous connaissons peut-être l'âme de Molière ;

(1) Bossuet : Mnximps et réflexions sur la Comédie.

(2j Quelque temps avant sa mort, Mulière avait été parraia, à Saiut-Saaveur, de la fille du comédieu Brauchamp. La requête adressée à l'archevêque prétend qu'il avait fait ses Pâques à Saint- Germain, l'année précédente.

voyons ce que sa plume a écrit sous l'inspiration (le son cœur. Apprécions d'abord, d'une façon précise , quoique générale , certaines de ses œuvres moins essentielles que d'autres , ou qui ne souftront pas une analyse développée.

Cette prétendue comédie de V Ambitieux (1), égarée dans les manuscrits de Molière, et qui ne fut point retrouvée, a-t-elle jamais existé? C'est très incertain. Son titre, si elle fut composée, indique une fin élevée. Il n'en est pas autrement de V Ecole des femmes et de V Ecole des maris. Là , comme dans toutes ses grandes comédies, Molière se propose notre éducation. Ce n'est pas seulement un observateur profond , un critique littéraire, c'est un professeur de morale, même un réformateur. Un mot d'abord de l'Ecole des maris.

Deux tuteurs, qui sont deux frères, et de plus restés célibataires , élèvent chacun une pupille. Ils ont franchi, l'un et l'autre, le Rubicon des cinquante ans, au delà duquel il n'est pas facile de plaire. Pourtant, des deux tuteurs, celui qui n'a pas nom Sganarelle

(t) On doit iux recherches de M. Paul Lacroix la découverte d'un ouvrage de Molière, Le ballet des Incompatibles , qui date de 1654.

(Sganarelle est presque toujours, dans Molière, un imbécile amoureux ou prétentieux), se fait aimer de sa pupille Léonor, au point d'en devenir l'époux. Il est vrai qu'il lui a tout passé , plaisirs, bals, promenades et romans. Pas de lois, pas de défenses , pas de verrous. La confiance est au bout, et le bonheur. L'autre, celui qui s'appelle Sganarelle, n'a rien permis; l'auteur en a fait , avec infiniment d'esprit, un être entièrement ridicule , et dont la prudence tyrannique forme un contraste saisissant avec la bonhomie de son frère. Il est puni : sa pupille Isabelle lui échappe ; elle se laisse enlever, malgré les clefs et les défiances. Elle épousera son ravisseur, à la barbe de son tuteur désolé. A cette pièce j'ai cherché vainement une autre morale que celle-ci : « Laissez faire, » comme on dit aujourd'hui : « Laissez passer. « Il faut espérer que le libre échange ira rejoindre le « laisser-faire. » Mais Molière n'en est pas moins coupable.

Est-il question de l'Ecole des femmes? Ici Sganarelle se nomme M. de La Souche ou Arnolphe; il a l'âge voulu pour être ridicule en amour; il a une très jeune pupille qui s'appelle Agnès. Il l'a élevée dans l'ignorance , afin de s'assurer d'elle , et de pouvoir compter, quand

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elle sera son épouse, sur sa complète tidélilé. Il est à remarquer, dans le grand nombre des pièces de Molière, qu'un personnage y joue le rôle que l'auteur jouait dans son ménage , ou , du moins . qu'il souffre les angoisses d'un mari jaloux. Le comique semble se venger do son infortune , en la faisant passer sur des êtres imaginaires qu'il expose i\ la risée du public. Il fallait aussi amuser le peuple grossier, aux dépens de l'honneur, ce qui ne vaut pas mieux. Pour Agnès, M. le marquis de La Souche n'a pu détruire en elle ni une native coquetterie , ni la finesse naturelle de son sexe , ni cette intelligence féminine qui se joue dans les détails et n'est jamais à court d'expédients. Il a beau offrir à ses yeux les chaudières infernales où brûleront plus tard les femmes coupables, Agnès n'en aime pas moins Horace, un jeune et franc cavalier, aussi étourdi qu'Agnès est ingénieuse à réparer ses étourderies; elle sait lui faire connaître son amour, trompe son tuteur et les verrous eux-mêmes , avec un naturel charmant, et nous range tous, plus ou moins, de son côté, par l'agrément de ses mensonj<es, la tyrannie imbécile de son fiancé quinquagénaire, l'ingénuité de ses adresses et la sincérité de son amour.

Rien de plus raisonnable pourtant que certains vers de M. de La Souche, ceux-ci en particulier :

Le mariage, Agnès, n'est pas un badinage; A d'austères devoirs le rang de femme engage : ... Gardez- vous d'imiter ces coquettes vilaines Dont, par toute la ville, on chante les fredaines, Et de vous laisser prendre aux assauts du malin... Songez qu'en vous faisant moitié de ma personne, C'est mon honneur, Agnès, que je vous abandonne, Que cet honneur est tendre et se blesse de peu; Que sur un tel sujet il ne faut point de jeu...

Il n'en est pas moins vrai que nous tenons pour l'intéressante Agnès contre son vieux tuteur, et que les ridicules dont l'a affublé Molière ridiculisent la raison elle-même , quand elle parle sur ses lèvres. La conclusion , n'est-ce pas qu'Agnès a d'autant plus menti qu'elle a été emprisonnée dans une plus stricte ignorance des choses du monde? car elle n'ignore pas sa religion. Eu supposant que l'auteur ait eu en vue le Jansénisme d'une certaine éducation, fallait- il, par une antithèse exagérée, livrer aux rires injurieux du public, en les travestissant, la raison, l'honneur, de saints préceptes, et l'innocence elle-même ? Que dis-je? la contrefaçon de Tinnocence. Molière était incapable de connaître l'innocence et de la peindre. Agnès, déjà fort avancée pour un siècle

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