XII INTRODUCTION
à l'acteur anglais Kemble, déclaraient, après tant d'autres, que Molière était le plus grand génie littéraire de la France. Kemble répondit que « Molière appartenait à l'univers ». En effet, Molière fut autant admiré dans le reste du monde civilisé que dans sa patrie. Ainsi, dans le Nord, en Hollande, en Suède, dans le Danemark, Molière, déjà de son vivant, était fort estimé et très goûté. Plus tard, au commencement du dix-huitième siècle, Holberg, le célèbre auteur dramatique danois , le créateur du théâtre national dans son pays, commença sa carrière en donnant une traduction de YAvai^e (1721). Dans les comédies qui suivirent et où il peignait les mœurs et les ridicules de ses compatriotes, c'est encore Molière qui pour les traits généraux de l'humanité lui servit de modèle. Sur le théâtre de Stockholm, ce qui réussit le plus pendant tout le dix-huitième siècle , ce furent des traductions de Y École des MariSy du Mariage forcé, du Médecin malgré lui, du Bourgeois gentilhomme. Dès 1670, en Angleterre, les pièces de notre grand comique furent représentées avec le plus grand succès. Les auteurs anglais s'inspirèrent d'abord des farces de Molière , les transformèrent pour les adapter au goût grossier de leur public ; puis , avec le temps , l'imitation s'éleva , et Sheridan, le plus grand auteur dramatique de l'Angleterre après Shakespeare, étudia certainement de fort près les chefs-d'œuvre de Molière. Dans ce siècle, Walter Scott alla jusqu'à mettre notre poète au-dessus de Shakespeare lui-même, et, il y a quelques années, les pièces de Molière jouées à Londres par la Comédie française ont excité une vive curiosité. Tout récemment, en Amérique, des érudits comparaient Molière à Shakespeare et gardaient la balance égale pour ces deux grands génies. Dès 1670 aussi, l'Allemagne admira Mohère; on le traduisit, on l'imita, on le regarda comme un modèle. Francfort, Leipsig, Hambourg se disputèrent l'honneur de célébrer son mérite. Sauf le critique Schlegel que sa haine de la France rendait aveugle pour le génie de notre grand comique , en Allemagne, Molière fut toujours hautement apprécié. On sait que Goethe vengea Molière, si Molière avait besoin d'être vengé, des impertinences de Schlegel en le proclamant « un homme unique » , un auteur inimitable, le classique par excellence. Il semble que, de nos jours, l'Allemagne ait adopté Molière comme un des siens ou plutôt qu'elle le considère comme un de ces génies supérieurs qu'un seul pays, qu'une seule époque ne sauraient revendiquer exclusivement. H y a de l'autre
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côté du Rhin sur Molière et son théâtre presque autant de travaux curieux et minutieux qu'en France : il suffit de citer les noms qui les ont signés, Paul Lindau,MM. C. Humbert, de Bielefeld, du docteur Schweitzer, H. Fritsche, W. Knœrich et R. Mahrenholtz. Si nous passons de l'Allemagne en Italie , nous voyons l'influence de Molière s'exercer dans le pays de Scaramouche dès 1696. Goldoni devait, le siècle suivant, régénérer la comédie italienne en se conformant à la poétique de Molière. La Pologne et la Russie se mirent aussi à l'école de notre grand poète , un peu plus tard que l'Angleterre , l'Allemagne et l'Italie, contrées plus civilisées et plus instruites. Mais, au dix-huitième siècle, surtout dans la seconde moitié , les traductions de Molière furent nombreuses en Pologne, et c'est en 1757 qu'Ivan Krotopov fit paraître en russe la plus grande partie des œuvres de Molière. On sait que le théâtre français à Saint-Pétersbourg est suivi par un public empressé et favorable ; si les pièces modernes excitent vivement la curiosité des Russes, le répertoire de Molière est loin de l'avoir lassée. Il n'y a guère que l'Espagne qui se soit montrée assez longtemps rebelle à reconnaître le génie de Molière. Il fallut attendre jusqu'en 1812 pour voir sur le théâtre de Lope de Véga une adaptation de VÉcole des Maris, due au poète Léandro Moratin. Mais il est juste de rappeler que tout le dix-huitième siècle fut pour l'Espagne , en ce qui concerne la littérature dramatique, une époque de décadence.
On le voit, à peu d'exceptions près, puisqu'il y a des traductions du poète en néerlandais, en serbo-croate, en tchèque, en roumain, en grec moderne, en magyar, en arménien, en turc, en persan, puisqu'à Constantinople même, il est traduit heureusement et représenté avec succès, Molière est universellement répandu, admiré ou compris. Il y avait intérêt à suivre, tant en France qu'en Europe, l'histoire des succès de son théâtre.