‹ Molière musicien; notes sur les œuvres de cet illustre maître, et sur les drames de Corneille, Racine, Quinault, Régnard, Montluc, Mailly, Hauteroche, Saint-Évremond, Du Fresny, Palaprat, Dancourt, Lesage, Destouches, J.-J. Rousseau, Beaumarchais, etc.; où se mêlent des considérations sur l'harmonie de la langue françaiseChapitre 41 sur 90 · livre IV · texte numérisé non relu

livre IV

De Vflliers, comédien de THotel de Bourgogne, produit à Paris, et sur son théâtre une seconde version de il Convitato dipietra^ qu'il voyait représenter tous les jours par les Italiens , et copie l'erreur et le titre du comédien de Lyon. Festin de Pierre était afSché depuis six ans à Lyon, à Paris ; l'usage avait fait adopter la bévue expédiée de la province à la capitale, quand le judicieux Molière vint à son tour , en 1665 , donner une admirable reconstruction du drame espagnol.

Molière dut se conformer à la coutume établie, quoiqu'il en reconnût toute l'absurdité. Présenter le Convié de pierre à des spectateurs habitués à lire le Festin de Pierre sur les affiches de l'Hôtel de Bourgogne et des Comédiens de Mademoiselle, c'était s*exposer à quelques méprises nuisibles à ses intérêts. Il serait dangereux de dépayser le populaire ; il tient à ses erreurs, un auteur dramatique est parfois obligé dejes caresser, quand il voudrait les combattre. L'influence

DON JUAN. in

du titre est d'une haute importance à Tégard du public, surtout lorsqu'il y a concurrence, et que la même pièce favorite figure en même temps sur plusieurs scènes rivales.

Tous les auteurs français qui traitèrent le sujet mis en* lumière par Tirso de Molina» reproduisirent Terreur que les succès des traducteurs Dorimon et de Villiers avaient accréditée. Molière pourtant voulut s'écarter un peu de la route battue, en intitulant sa comédie : Don Juan ou le Feitin de Pierre. Ufie sorte de pudeur lui faisait rejeter au second rang les mots impropres et vicieux, qui servirent ainsi de complément à son titre. Cet accessoire devint le principal, lorsque Thomas Corneille ajouta des rimes à la prose poétique de Molière. La pièce, de la sorte arrangée, reparut en 1677, et fut nommée simplement le Festin de Pierre^ tant ce titre bizarre et magique avait d'attrait pour le public !

Si le traducteur italien avait intitulé sa pièce il Comiiato di sasso, di mormo, Dorimon n'aurait peut-être pas commis une aussi lourde faute. Convito^ festin, convitatOf conyié, ptèira, pierre, Pietro^ Pierre, nom du Commandeur dans le drame italien, tous ces mots se ressemblaient assez pour se brouiller dans la tête de ce pauvre Dorimon, et de son plagiaire de Villiers. Leur méprise, après deux siècles, vient d'être rectifiée, et la (Comédie-Française affiche tout simplement, depuis 1847, DON JUANy comédieen ânqactesy de Molière.

Les Hollandais s'empressaient de reproduire toutes les comédies de Molière à mesure qu'elles paraissaient en France. Pour les contrefaire, il fallait qu'elles eussent été publiées, et le Don Juan manuscrit reposait encore dans le portefeuille de l'auteur ou de sa veuve. Cette circonstance n'arrêta point le libraire Wetstein d'Amsterdam. 11 trancha bravement la difficulté, remplit le vide que l'absence de cette pièce capitale laissait dans sa collection, et lui substitua le Festin de Pierre, de Dorimon. Ce drame figure sous le titre nouveau de le Festin de Pierre ou l'Athée foudroyé, tragi-comédie, dans le troisième volume des OEutres de Molière, mises au jour par Wetstein, en 1691, i volumes in-lB. Comme ces pièces étaient

publiées séparémeDt, et réunies ensuite sous un titre commun, le Festin de Pierre, de Dorimon, inséré dans ces œuvres de Molière, porte la date de 1683. Wetstein aurait bien pu donner le véritable Don Juan ^ imprimé Tannée précédente par les soins du comédien La Grange, éditeur des œuvres complètes du grand maître, 1682.

Avant de désigner le plus grand nombre des pièces de théâtre construites avec le drame espagnol de Tirso de Molina, je dois vous donner une complète analyse durant iiato di pietra représenté par nos Italiens, en 1657, afin de vous faire connaître ce type qui, frappant le premier coup, fit éclore chez nous toute une famille de don Juans.

Le drame s'ouvre par un entretien que le roi veut bien accorder au valet de don Juan, sa majesté paraît choquée du libertinage de ce jeune seigneur. — Sire, lui dit Arlequin, il faut avoir un peu de patience, les garçons changent de conduite en avançant en âge. Espérons que mon maître deviendra sage, raisonnable, en prenant des années. » Le roi se contente de cette espérance flatteuse ; et, donnant un autre cours à la conversation, il invite Arlequin à lui conter quelque jolie histoire. Le valet prend un siège, vient s'asseoir familièrement à coté du prince, et lui fait le récit de la Reine Jeanne. Un bruit subit interrompt la nai ration, et Torateur se sauve. La scène change, et représente une rue.

Couvert d'un manteau noir, tenant en Tair une longue épco espagnole, au bout de laquelle brille une lanterne. Arlequin se présente et dit: — Si tous les couteaux n'étaient qu'un couleau;ah, quel couteau 1 Si lous les arbres n'élaient qu'un arbre; ah, quel arbre! Si lous les hommes n'élaient qu'un homme; ah, quel homme 1 Si ce grand homme prenait ce grand couteau, pour en donner un grand coup à ce grand arbre, et qu'il lui fit une estafilade; ah, quelle estafilade! » Après ce bizarre prélude, qui se rapporte au sujet comme la tabatière de Sganarelle, comme l'éloge du (abac, figurant au début de la pièce de Molière, arrive don Juan. Arlequin, tremblant de peur, laisse tomber sa lanterne, elle s'éteint.

A ce bruit don Juan met Tépée à la main ; Arlequin se couche à terre sur le dos, tient sa flamberge pointe en Tair, de manière que son adversaire la rencontre toujours en ferraillant; ce jeu de théâtre bien exécuté faisait le plus grand plaisir. Arlequin abandonne enfin son épée, en disant : — « Je suis mort. » Don Juan, qui le reconnaît, fâché de Tavoir blessé, lui demande s'il est véritablement défunt. — Si vous êtes réellement don Juan, je suis encore en vie ; sinon, je suis bien trépassé, » répond Arlequin.

Entrent le duc Ottavio et Pantalon, son affidé, qui parlent de leurs affaires. Don Juan suivi d'Arlequin ne tardent pas à venir ; tandis que le duc et don Juan font un échange de compliments et de civilités. Arlequin se met à coté de Pantalon, et lui fait une profonde révérence, chaque fois qu'il tourne la tête vers lui. Ce j§u se répète plusieurs fois. Pantalon va de l'autre coté pour se dérober à tant de politesses, ' Arlequin le suit et recommence le lazzi. Son manteau lui sert pour faire l'exercice du drapeau. Revenant ensuite vers Pantalon, il lui donne un coup dans l'estomac, le renverse et tombe par terre avec lui. Ils se relèvent. Arlequin se mouche alors avec le mouchoir de Pantalon, qui le voit et donne des coups de poing à l'impudent valet ; celui-ci les rend avec usure.

Ottavio doit épouser bientôt donna Anna, sa bien-aimée, ii doit se rendre auprès d'elle pendant la nuit. A cette nouvelle, don Juan lui propose de troquer leurs manteaux pour aller en bonne fortune; le duc y consent. Arlequin en fait de même avec Pantalon. Resté seul avec Arlequin, don Juan lui dit qu'il n'a pris le manteau d'Oitavio que pour tromper plus aisément donna Anna. Arlequin veut s'opposer à ce dessein, et représente combien le ciel en serait offensé. Don Juan ne lui répond que par un soufflet, et lui fait signe de le suivre. — Allons donc puisqu'il le faut, » dit le valet résigné* •

Après quelques scènes, don Juan pose Arlequin en sentinelle à la porte et s'introduit chez le commandeur, père de

douna Anna. Don Juan se sauve Tépée à la rnain^ le vieux commandeur le poursuit en chemise, flamberge au vent. Ils se battent sur la scène, et le vieillard blessé, tombe, expire, après avoir lutté quelque temps contre la mort Lazzi de frayeur d'Arlequin ; il veut se sauTer, tombe sur le commandeur étendu par terre, se relève.^ s'enfuit. Donna Anna vient demander vengeance au roi. Dix mille écus et la grâce de quatre bandits sont promis à celui qui découvrira le meurtrier.

Arlequin fait quelques réflexions à ce sujet. Don Juan, qui se dé&e de lui, met Tépée à la main, et meatoe de le tuer, s'il s'avise de parler. Arlequin lui jure u& secret à toute épreuve. — Mais si l'on te donnait la question ? — fiien ne saurait m'ébranler. — C'est ce que nous allons rok. » Alors prenant le ton du barigel, le maître feint de donner la question à son Talet, qui s'empresse de tout avouer. Don Juan furieux redouble ses menaces, et veut changer d'habit avec Arlequin, pour plus de sûreté. Celui-ci résiste, refuse et s'en va. Son maître le poursuit

Persuadé qu'Arlequin connatt le meurtrier du commandeur, Pantalon fait sonner bien haut la récompense promise à celui qui le déclarerait. Si j'étais sûr de la récompense, dit Arlequin, je le nommerais. Après plusieurs feintes, il persiste à soutenir qu'il ne le connatt point — Mais, lui dit Pantalon, suppose que je suis le roi, que je t'interroge : Bonjour, Arlequin. — Serviteur à votre majesté. — Sais-tu qui est le meurtrier dont il s'agit? — Oui, sire. — Nommele donc, et tu auras la somme promise et la grâce de quatre bons camarades.» Arlequin prend la parole et dit : — Cest.. • c'est... c'est Pantalon. — Au diable le menteur effronté. — Ne vois-tu pas que c'est un moyen adroit pour te faire gagner quinze mille francs? Je vais te dénoncer au roi, t'accuser d'avoir tué le commandeur, je reçois les dix mille écus, et nous partageons.

Des sbires sont h la poursuite de don Juan, ils offrent une bourse au valet, pour qu'il leur découvre la retraite où son

BON JUAN. i^^

mattre est caché. Arlequin prend la bourse et leur donne de fausses indications.

Au second acte, on voit une jeune fille, Rosalba, qui pêche sur le bord de la mer. Don Juan arrire à la nage ; R(»alba tend la main au naufragé, pour l'aider à sortir de Teau. Debout, dans un baril défoncé, tenant sa lanterne élevée. Arlequin parait sur les flots, prend terre, fait une culbute, et se trouve sur ses pieds, hors du baril. — Du vin, du vin, du vin, assez d'eau comme cela (l) 1 crie-Uil, en tordant sa chemise- 11 rend gr&ces à Neptune de Tavoir sauvé. Jetant les yeux sur son maître, évanoui dans les bras de la jolie villageoise, il dit : — Si je retombe dans ]a mer, je souhaite de me sauver sur une barque pareille. x> Gomme il est entouré de vessies gonflées, il en crève une en se laissant choir sur le.,, dos. — Bon, dit-il, voici le canon qui tire'en signe de réjouissance, ft

fiosalbe écoute les propos galants du séducteur, qui finit par lui dire : — Si je ne vous domie pas la main d'un époux, je veux être tué par un homme, un homme qui soit de pierre ; n'est-ce pas. Arlequin? » Don Juan s'éloigne avec la jeune fiUe ; Arlequin ajoute, en les voyant partir : — Pauvre malheureuse, que je te plains de croire aux promesses de mon matlre I il est si libertin, que s'il va jamais en enfer, ce qut ne peut lui manquer, il tentera de séduire Proserpine. S'il était resté plus longtemps dans la mer, il aurait conté fleurette aux baleines.

— Vous avez promis de m'épovner, dit la bachelette, en sortant du bois a^ec don Juan^ je compte qfiie khb tiendrez votre parole. — Impossible, demandez à moa confident, cet honnête homme vous en dira les raisons, i» Il sort; la jeune fille se désespère; et, pour la coi»oler. Arlequin lui montre la liste de celles qui sont dans la même position qu'elle.

( I) Donde DioBJunfo tania agua.

No juntàra tanto vino?

A El Batiador de Sévi lia.

196 DON JÙAN.

Cest un long rouleau de parchemin qu'il lance jusqu'au milieu du parterre, il en relient le bout, et dit : —Examinez,' messieurs, voyez si par hasard vous n'y trouverez pas le nom de votre femme , d'une de vos parentes, les noms de vos bonnes amies. )»

Rosalba, désolée, voyant que l'archiviste Arlequin inscrit son nom au bas de la liste, se précipite dans la mer.

Des paysans en habit de noce arrivent en dansant Un villageois, une villageoise, amoureui l'un de l'autre, font semblant d'être sans cesse en querelle devant leur tante, qui, par esprit de contradiction , consent à les marier. Don Juan et son écuyer se présentent au moment où la fête se prépare, ils se mêlent à la conversation, à la danse. Don Juan dit au fiancé : — Becevez mon compliment, seigneur Gomelio. -r- JMais ce n'est pas mon nom. — Il le sera bientôt. » En effet, il enlève l'épousée ; Arlequin le suit, et disparaît avec la fille qu'il a choisie.

Le décor change, ils rencontrent le tombeau du commandeur, superbe mausolée. Don Juan lit l'inscription gravée sur le piédestal. Il feint de redouter la foudre dont elle le menace, et fait ensuite de judicieuses réflexions sur la vanité des hommes qui se font composer des épitaphes fastueuses. Arlequin veut lire à son tour et craint d'avoir sa part de la punition. Il fait des remontrances à son maître ; don Juan feint de se repentir, il répète une prière que lui souffle son valet, et finit par donner un coup de pied à l'orateur. Il adresse mille injures au commandeur en apercevant sa statue, placée sur le monument, et dit à son écuyer d'aller l'inviter à souper. Arlequin y va, riant de la folie de sou ambassade, et revient saisi d'effroi ; la statue a baissé la tête : elle accepte l'invitation. Don Juan n'en croit rien; il va la répéter luimême, et demeure interdit lorsque le commandeur ajoute un oui h son inclination de tête.

Arlequin ouvre le troisii^me acte par des remontrances qu'il • adresse à son mattre. Le sermon est assez curieux pour être reproduit ici. Le* valet lx)uffon raconte à don Juan la fabic

de. VAne chargé de sel et F Ane chargé d'épongés, et ne manqua pas de lui faire rapplication de la moralité de l'apologue. VoyaDl que son maître Téeoute avec assez d'attention, il b'enhardit, et poursuit en ces termes :

— Je me souviens d'avoir lu dans Homère, en son traité pour empêcher que les grenouilles ne s'enrhument^ que, dans Athènes, un père de famille ayant fait l'acquisition d'un cochon de lait, gentil, d'une agréable physionomie, de mœurs douces, dans sa taille bien pris, conçut tant d'amitié pour le petit cochon, qu'au lieu de le mettre en broche, il donna les plus grands soins à son éducation, et le nourrit avec des biscuits et du macaroni. Cet animal, enfant gâté de la maison, d'une figure très avenante, oubliant tous les bienfaitsde son ami, de son protecteur, entra dans le parterre, déra-^ cina jonquilles et tulipes, dont il dévora les oignons. Furieux, le jardinier alla se plaindre au maître; lequel, aimant avec une tendresse aveugle son jeu ne cochon, dit : — Il faut lui pardonner pour cette fois, il n'a pas encore assez d'expé* rience ; d'ailleurs, il est si gentil 1 »

— Quinze jours après, cet amour de cochon se rua dans la cuisine, renversa marmite et casseroles, mangea ce qu'elles contenaient, et bouleversa tout. Le cuisinier courut en aver-

•tir son mattre, lequel eut tant d'affection, de faiblesse pour son favori, qu'il défendit de lui faire aucun mal.

» Un mois ne s'était pas écoulé que Timpudent marcassin, abusant des bontés de son seigneur, vint galoper dans la salle à manger, au moment où l'on attendait trente convives, et brisa porcelaines et cristaux, flacons de Madère, de Cham* pagne, deZara, de Chypre, en escaladant la table, les bahuts et les dressoirs. Quand le maître vit ce désordre nouveau, ce déplorable ravage, sa patience étant poussée à bout, que fit-il? Sur-le-champ, il ordonna que le cochon fût tué, que l'on fit des jambons, des saucisses, mortadelles, boudins, petit lard, avec le sang et les débris de l'insolent quadrupède.

» Ce père de famille, c'esi Jupiter; ce cochon, c'est vous.

am DON JUAN.

HMHi très honoré maitre; ce jardmier, ce chef de cuisine, ces fsoeaces, cristaux et pote elaines» ce sont les Yîctimes de vos insultes, d» iros méfaits* Vous tuez le mari d'une pauvre femme; vous enlevez la fille d'une autre; votis débauchez même des religieuses 1 tous eu portent leurs plaintesà Jupiter. La preflûère foiSt il vous pardoqae. La seconde fois, il veut bien encore être sourd à leurs prières. Mais enfin, vous en ferez tant, que ce dieu, prenant le couteau de son tonnerre, ce 'Couteau formidable, ce maitre couteau, fondra sur le cochon bien aimé, c'est-à-dire sur vous, pour le dépecer, le réduire en saucisse en côtelettes, que les diables feront griller en enfer, et croqueront à belles dents. Cela vous pend à^ l'oreille, et même im peu plus bas, comme un fourniment de milice. »

Don Juan feint d'être sensible à ces discours. Arlequin transporté de joie, se jette à ses genoux, son maitre fait de même, pour implorer la clémence de Jupiter. Le valet rend grâces au ciel de cet heureux changement, lorsque don Juan se lève, et par un coup de pied adroitement placé, fait sa réponse ordinaire à la harangue du moraliste en livrée ; et lui donne l'ordre de faire servir à l'instant le souper.

A peine a*t-on commencé de mettre sur table, que le facétieux Arlequin se hâte d'annoncer qu'un incendie vient , d'éclater dans la C4iisine. Tout le monde y court ; Arlequin s'assied à taUe, mange goulûment, et $e retire à l'arrivée de son maître. La gourmandise lui fait hasarder plusieurs tours d'adresse pour escamoter quelques bons morceaux. Il a re« ceiu^ au lazzi de la mouche qu'il veut tuer sur le visage de don Juan. Il accroche ensuite une volaille rôtie avec un hameçon, et s'en empare. Un des valets s'en aperçoit et l'enlève de ses mains. Arlequin donne un soufflet à un autre servi* teur qu'il croit coupable du tour qu'il vient de lui jouer. Il court au buflèt, prend une assiette, l'essuyé à son derrière et la présente à son maître. Afin de le mettre en bonne humeur, il lui parle d'une veuve charmante, dont il est amouveux, et dit qu'il voudrait souper à l'instant, pour aller au

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rendez-vous qu'elle vient de lui donner. Don Juan prend feu là-dessus, et lui permet de s'asseoir à son coté.

— Allons, canailles, dit-il aux valets, que Ton m'apporte un couvert. )» Il se lave les mains et les essuyé à la nappe. Craignant de ne pas trouver de quoi satisfaire son appétit, il dit à s&a mattre d'aller moins vite en besogne. Son chapeau rembarrasse, il le met sur la tète de don Juan, qui le jette au loin, et lui fait beaucoup de questions sur la jeune veuve, dont il est fort tenté. La gourmand, qui ne veut pas perdre un seul coup de dent, répond par monosyllabes, comme le frère Fredon de Rabelais. Après une infinité de lazzi, Arlequin fait celui de manger douze ceufs frais, demandant à boire à chaque œuf qu'il avale. 11 prend la salade, y verse un pot de vinaigre, quatre salières, des flots de moutarde, toute l'huile d'une lampe et la lampe elle-même, retourne la salade avec sa batte, ses pieds, et finit par se moucher à la nappe.

— La fortune est bien inconstante. Imaginez-vous que ce morceau friand est un homme élevé jusqu'au sommet de la roue des grandeurs. La roue vient à tourner comme ce plat, cet homme tombe tout à coup dans Fabfme et le néant. i> En disant ces mels, Arlequin avale ee friand morceau.

^- Et la signora Lisetta? — Je viens de chez elle, répond Arlequin, et ne l'ai pas trouvée. — Tu mens. — Si cela n'est pas, que ce filet de chevreuil puisse m'étrangler. — Et sa eamériste? — Elle était sortie aussi. — Ce n'est pas vrai. — Si je vous en impose, que ce verre de vin soit pour moi du poison. — Arrête et ne jure plus ; j'aime mieux te croire sur parole. »

On frappe à la porte ; un valet y court, revient saisi d'épouvante et culbute Arlequin. Celui-ci prend un poulet rôti . d'une main, un chandelier de l'autre, et va voir qui c'est. A son retour, il renverse quatre domestiques, tant il est effrayé. Comme il ne peut parler qu'à peine, il dit que l'homme faisant ainsi (Arlequin baisse la tète), est là* Don Juan saisit un flambeau sur la table et va le recevoir. Arlequin se cache.

En introduisant la statue dans la salie du banquet, don Juan lui dit : — Si j'avais pu croire que tu fusses venu souper, ô convié I j'aurais dépouillé Séville de pain, l'Arcadie de viande, la Sicile de poissons, la Phénicie d'oiseaux, Naples de fruits, l'Espagne d'or, l'Angleierre d'argent, Babjlone de tapis, Bologne de soie, la Flandre de pois et l'Arabie de parfums, pour t'offrir une table assez splendide et digne de ta grandesse; mais accepte ce que je te présente de bon cœur et d'uoe main libérale; mange, convié ! »

Arlequin est forcé de sortir de sa retraite pour chanter et boire à la santé d'une des favorites de don Juan ; son maître lui fait signe de nommer donna Anna, ûUe du comman* deur. Arlequin se lève, emplit son verre, obéit, et la statue répond à la courtoisie en inclinant la tête. Arlequin épouvanté, fait la culbute en arrière, le verre plein à la main, se remet en pieds sans répandre une goutte de vin. Thomassin (Tomaso-Anlonio Vicentini, dit) exécutait ce tour de force et d'adresse avec une merveilleuse dextérité.

Au dernier acte, qui se passe en partie dans le tombeau du commandeur, Arlequin, voyant que tout est sombre, dit : — Il faut que la blanchisseuse de la maison soit morte; car tout est bien noir ici. » Don Juan saisit un serpent dans un plat de rôti, disant : — J'en mangerai fût-ce le diable. » Des chants lugubres et mystérieux se font entendre ; la statue se lève , le tonnerre gronde, la terre s'ouvre, la flamme infernale brille , et l'homme de pierre entraîne l'impie dans Tablme. Arlequin désespéré s'écrie : — Mes gages ! faut-il que j'envoie un huissier chez le diable, pour obtenir le paiement de mes gages ?» Le roi paraît ensuite, Arlequin se jette à ses pieds, disant : — 0 prince I vous savez que mon maître est à tous les diables, où, vous autres grands seigneurs irez aussi quelque jour : réfléchissez donc sur ce qui vient de se passer. »

Un dernier tableau montrait don Juan, l'athée, en proie au feu vengeur, exprimant en vers ses tourments et son repentir, r^otez que tout le reste de la pièce était en prose

BON JUÀX. aot

improvisée. Don Juan tâchait d'apitoyer les démons en leur disant :

Placa(ev% éTjévemo TormerUaiori etemi !

E dite perpietade Quando terminara$i que$ti miei guaù

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