AMINTA
Jure à Dieu qu'il te frappe de malédictîoD^ si lu ne tiens pas ta parde.
DOlf JUAN.
Si je manque à la foi jurée, je prie Dieu, qu'en punition de mon iasîgM perfidie, il permette que je sois lue, non par un homme vivant, mais par un mort!
Cette imprécation pleine d'audace prépare admirablement la catastrophe. Dans la bouche de Catalinon ce serait une gasconnade , mais le caractère bien tracé de don Juan ne • permet pas de lui donner une telle interprétation,
— Eh bien ! après un tel serment, je suis ton épouse; ma Tie et mon ame sont à toi, » réplique Aminta. Les précautions de la jeune fille n'ont pas un résultat plus heureux que la naïve confiance de Zerlina ; mais au moins ne dit-elle pas andiam avec autant de facilité.
cATALiNoit, à don Juan, Od vous attend pour la noce ; il est tard, allez vous habiller.
Qu^on attende; une autre affaire nous retient.
GATAUNDN.
Laquelle?
DOX JUAN.
Souper avec le mort.
CATAUNON,
Sottise des sottises 1
Ne sais-tu pas qu*il a ma parole ?
CATALINON.
Eh ! qu^împorte ; quand même vous ne la tiendriez pas, que peut exiger miefigure de jaspe?
Le mort peut m'appeler hautement infâme.
A ce mot décisif, où l'honneur espagnol se révèle tout entier, Catalinon se tait et va frapper à la porte de l'église, lieu du rendez-vous donné par Tliomme de pierre.
— Gabriel Tellez envisage le sujet de Don Juan avec l'œil du génie. Son drame est profondément empreint d'une hor* reur religieuse. Les scènes de la statue avec le débauché, le
souper daDs le sépulcre du commandeur, sont de nature à faire frissonner un auditoire populaire, surtout un auditoire espagnol. Çà et là étincellent de grands traits, des mots sublimes; je n'en citerai qu'un. Dans la première scène entre don Juan et le commandeur, le meurtrier demande à sa victime en quel état la mort l'a surpris, quel est son sort dans l'autre vie, en un mot s'il est sauvé ou damné. Le spectre ne répond pas à cette question ; mais à la fin de cette terrible scène, lorsque don Juan prend un flambeau pour reconduire le commandeur, celui-ci l'arrête, et dit solennellement : — Ne m'éclaire pas ; j> suis en élcU de grâce I
» Quel mot ! et comme, après celte longue anxiété, l'auditoire catliolique devait respirer I Dans Molière la statue dit aussi : — On n'a pas besoin de lumière quand on est conduit par le ciel. » Mais ici la révélation est indifférente et la phrase sans portée, parce qu'elle ne répond à rien. C'est une froide équivoque sur le mol lumiêrey une maxime aussi convenable dans la bouche d'un philosophe que dans celle d'un revenant. Le don Juan espagnol n'a donc que les semblants de l'incrédulité; c'est un fanfaron d'athéisme, et il n'en est que plus dramati(|ue. » f. gémn, Lexique comparé delalaniftie de Molière et des écrivains du XVJP siècle.
L exhibition de la liste des maîtresses de don Juan , que nous relrouvons dans Topera de Mozart, appartient à la pièce italienne, ainsi que le singulier monologue d'Arlequin; mais celle lisîc est lue dans l'œuvre de Mozart, et forme le sujet d'un air bouffe admirable. La rivalité jalouse des deux paysannes trompées à la fois, la scène entière et si plaisante de M. Dimandie, celle du pauvre, sont des invenlions do Molière, qui reinp'ara l'arbre, le couteau, l'homme pourfendeur, etc., du monologue d'Arlequin, par l'éloge du tabac.
La mésaventure nocturn'e d'Anna, le meurtre de son i)ère, apparliennent évidemment à la tragédie. Molière a signal6 ces crimes do son héros dans les récits de Tavant-scène; il s'est gardé sagement do [iroduire dans une comédie, nièmc fanlaslijpic , deux personnages qui l'auraient assombrie,
DON JUAN. . aOS
attristée. En effet, l'un n'y paraît que pour rendl-e les spectateurs témoins de son assassinat, et l'autre pour faire éclater sa douleur et son désespoir. Gonzalo est mort quand le drame commence; nous verrons son image de pierre accepter l'invitation à souper, et préparer, accomplir la vengeance divine. C'est avec raison que Molière s'est éloigné de l'œuvre italienne sur ces deux points; mais devait-il supprimer aussi la liste déroulée par Arlequin ? et son Sganarelle n'aurait-il pas été divertissant au suprême degré , s'il avait dit à son tour :
Madamina, il catalogo è quesio Délie belle ch* amo ilpadron mio ?
Ce catalogue n'était-il pas une facétie charmante et de très bon goût ? Oui sans doute, si Molière l'avait tenue directement de Giliberti ; mais celte liste avait passé par les mains d'Arlequin , du bouffon qui l'accompagnait d'une infinité de lazzi , de propos saugrenus, en la déroulant sur le parterre, en invitant ses auditeurs à lire , a commenter ce catalogue qu'il venait de leur lancer à la tête. Sganarelle, se bornant à donner un accent comique h cette lecture, comme Laflèche quand il fait à Cléante l'énumération des objets proposés par ' le prêteur anonyme de YAxare^ Sganarelle eût paru froid au public accoutumé dès longtemps aux turlupinades inépuisables d'Arlequin. Voilà, je pense, le motif qui peut avoir engagé Molière à rejeter un moyen comique précieux, et que nous applaudissons aujourd'hui dans l'œuvre de Mozart.
Cette liste que Molière supprimait, & regret probablement, parce qu'on venait de la lui gâter; ce eaialogo délie belle ne fut pas perdu pour nous : La Fontaine s'en empara. L'auteur de Jocwide saisit tout ce qu'il y avait d'original et de spirituel dans l'invention de Giliberti , dans le registre d'Arlequin , pour en doter fort ingénieusement le meilleur de ses contes, tiré d*un épisode burlesque ù'Orlando ftirioeo. Il en publia l'imitation embellie en 1665, au moment où Molière produisait en scène Don Juan^ privé de sa liste galante. Lisez ce fragment de Joconde.
% DON JDÂN.
Nos femmes, ce diuil, nous en oot donié d'une; Nous voici lâchement tnhis :
YeDgeoDS'Dous-en, et courons le paijs; Cherchons partout noire fortune.
Pour réussir dans ce dessein, Nous diangeroos nos noms; je iaisserù mon trûn ;
le me dirai votre cousin, £t vous ne me rendrez aucune déference : Nous eo ferons l'amour avec plus d'assurance^
Plus de plaisir, plus de commodité, Que si j'étais suivi selon ma qualité.
Joconde approuva fort le projet du voyage.
Il nous faut, dans notre équipage.
Continua le prince, avoir un livre blanc, Pour mettre les noms de celles Qui ne seront pas rebelles. Chacune selon son rang.
Je consens de perdre la vie.
Si devant que sortir des confins d'Italie,
Tout notre livre ne s'emplit, £t si la plus sévère à nos vœux ne se range. Noos sommes beaux, nous avons de l'esprit ; Avoc c^ bonnes lettres de change :
H faudrait éire bien étrange Pour résister à tant d'appas, £l ne pas tomber dans les lacs De gens qui sèmeront l'argent et la fleurette. Et dont la personae est bien faite.
Leur bagage éUnt prêt et le livre surtout.
Nos galants se mettent eo voie.
Je ne viendrais jamais à bout De nombrer les faveurs que l'amour leur envoie :
Nottfeaux objets, oonveUe proie :
Heureuses les beautés qui s'ollï'ent k leurs yeux I £t pkis heureuse encor celle qui peut leur plaire 1
Il n'est dans la plupart des lieux,
Femme d'échevîn ni de maire,
De podestat , de gouverneur,
Qui ne tienne à fort graud honneur
D'avoir en leur registre place.
Tout fiers d^avoir conquis le cœur de tant de belleS| £t leur livre étant plus que plein,
DON lUAN. ^n
Le rai Loinbard dit au iUmua :
Bétonnions au logis par le pi as court chemin.
Que l'auteur du commenlaire sur les Œuvres de La Fontaifu ait ^noré la source où riogéoieux conleur a trouvé le registre d'Astolfe et de Jocoude , cela n'a rien d'étoonaut ; mais qu'il ne se seit point aperçu que le poème italien ne contenait pas un seul mot relatif à ce livr^, si naturellement introduit par La Fontaine dans le récit de l'Arioste, et si longuement décrit en vers élégants et faciles , voilà ce qui doit exdter la surprise. Croyez que si le glossateur en avait fait la remarque, en coUationnant les textes , il n'aurait pas manqué de nous la présenter. Les deux éditions de son La Fontaine se taisent également sur ce point essentiel, véritable bonne fortune de commentateur, et qui pouvait lui fournir des notes abondantes et d'un vif intérêt 11 était d'autant plus aisé de découvrir cette addition notable, cette précieuse acquisition faite par le conteur français, que Desprëaux l'an-ait d^à signalée.
— Ce que j'en dis, écrit ce maître , n'est seulement que pour vous faire voir qu'aux endroits où il s'est écarté de TArioste, bien loin d'avoir fait de nouvelles fautes, il a rectifié celles de cet auteur. Après tout, néanmoins, il faut avouer que c'est à l'Ârioste qu'il doit sa principale invention. Ce n*est pas que les choses qu'il a de lui-mèa>e ajoutées ne puissent entrer en parallèle avec tout ce qu'il y a de plus ingénieux dans l'histoire de Joconde. Telle est l'invention du livre blanc que nos deux aventuriers emportèrent pour mettre les noms de celles qui ne seraient pas rebelles à leurs vœux; car cette badinerie me semble bien aussi agréable que tout le reste du conte. » Boileau, Dmertaiion critique mr r aventure de Joconde^ racontée par CÀrioste, par La Fontaine^ et par Bouillon.
Il n'était pas nécessaire que le commentateur prît la plume pour nous dire que Joconde était une historiette empruntée an XXVIH* chant d'Ortondo furioso ; La Fontaine avait eu soin de nous en avertir. J'aurais voulu que Boileau complétât
ses observations critiques , en faisant mention du eatalogue d'Arlecpiin.
En remontant plus haut, je vais rencontrer encore la liste d'Arlequin , de Leporello ; et cette fois c'est le diable qui la déroulera pour montrer le notable catalogue des péchés de la comtesse d'Angoulème, de ses amants peut-être ; le diable est si malin ! Cet esprit de ténèbres veut saisir avec un croc rame de la défunte, afin de Tentrainer dans Tablme. Le corps de la noble dame est gisant à terre , un linceul le couvre à demi, ses patrons intercèdent en sa faveur auprès de la Divinité, siégeant à l'empyrée sur un trône d'or ; tandis que saint Michel croit qu'il n'est pas nécessaire de recourir à d'autres armes qu'à sa baguette pour rabattre le caquet de Satan. Cette plaiderie où l'orateur appuie ses arguments diaboliques sur des preuves par écrit, est admirablement représentée sur le litre (Theures de Margxurite de Rohany femme de Jean d'Orléans, premier comte d'Angouléme, précieux manuscrit du XV® siècle (1). Le jugement de rame de la défunte y forme le sujet de la miniature treizième.
L'infortuné don Carlos, fils de Philippe II, roi d'Espagne» avait fait relier superbement un livre de papier blanc, portant ce titre : Les grands et admirables voyages du roi don Philippe»
Si Molière a supprimé le catalogue déroulé par Arlequin» il a soin d'en indiquer le contenu.
SGANARBLLB, à Gusmaii, Tu me dis qu*il a époasé U maîtresse ; crois qu'il aurait plus fait pour sa passion, et qu'avec elle il aurait encore époasé toi, son chien et son cbat. Un mariage ne lui coûte rien k coniracler ; il ne se sert point d'autres pièges pour attraper les belles, et c'est un épouseur à toutes mains. Dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien de trop chaud ni d6 trop froid pour lui ; et si je le disais le nom de tontes celles qu'il a épousées en divers lieux, ce serait un chapitre à durer jusqu'au soir Don Juan ou le Festin de Pierre^ acte I, scène i.
Si Molière a supprimé le catalogue déroulé par Arlequin,
(i) Possédé par M. Charles Sauvageot.
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il est permis de croire qu'il n'a pas voulu reproduire une série de précieux détails, empruntés à Lucrèce, mis en œuvre par Scarron dans Joddet duelliste ^ détails que Molière a placés dans le Misanthrope d'une manière infiniment plus heureuse. Jodekt dueUisie était connu depuis dix ans, lorsque les Italiens mirent en scène // Convitaio di pietra; mais ce Jodelet n'était qu'une imitation d'une ou de plusieurs comédies italiennes, notamment de Arlequin gentilhomme supposé^ et duelliste malgré lui. Scarron ne se donnait pas la peine d'inventer, il faisait ample provision de drames espagnols , italiens , et la liste d'Arlequin du ConvUato di pietra, d'Onofrio Giliberti, a bien pu venir figurer^ sous une autre forme, dans Jodelet duelliste. Quoi qu'il en soit voici la scène de Scarron.
DON FiLIX.
Quand tn toîs que d'amoar je soupire et je pleure, Ne crois pas pour cela, cher ami, que j'en meure. X (ontes quelquefois lu penses que j'en veux, An diable si je suis de pas une amoureux! Quand j'offre ^ de beaux yeux mon ame en sacrifice, C'est moins par passion que j'aime, que par yioe ; Je deviens amoureux, et si, je n'aime rien. Lorsqu'on me traite mal, lorsqu'on me traite bien. En l'un et l'autre état mon feu parait exlréme ; Mais sais-tu bien pour qui je brûle? pour moi-même.
JODELET
Prétendez- vous, monsieur, avoir bien des rivaux ?