ACTE I, SCÈNE VI
06AIVARELLE chatUe»
Qu'ils sont doux, Bouteille jolie,
Qu'ils sont doux, Vos petits glougloux I Mais mon sort ferait bien des jaloux, - Si fOus étiez toujours remplie.
Ah ! bouteille, ma mie, Pourquoi vous videz-yous ?
Les historiens et les glossateurs nous ont dit que M. Roze
de r Académie française, et secrétaire du cabinet du roi (1 ),
fit des paroles latines sur cet air ; d'abord, pour se divertir,
ensuite pour faire une petite malice à Molière» à qui, chez
M. de Montausier, il reprocha d'être plagiaire : ce qui fit
nattre une dispute vive et plaisante. M. Roze soutenait, en
chantant les paroles latines, que Molière les avait traduite»
d'une épigramme imitée de YAnUiolagie^ et pour laquelle il
semble que l'air en question ait été fait exprès. Voici les
paroles :
Qtjtam dulces, Afnphora amœna^
Quam dulces, Sunt tuœ voces !
Dùm fundis merum in calices^ Uiifiàm semper esses plena :
Ah I ah ! eara mea lagena, Facuacurjaces?
(l) Il était secrétaire de la matn, cest ainsi que Ton désignait le rédacteur qui s'était fait une étude particulière de oontre&ire récriture et
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Si je rapporte encore une fois cette plaisanterie de bon goût, c'est pour vous dire que l'académicien Roze aurait dû se borner à montrer sur le papier ses prétendus vers de V Anthologie. Les chanter sur la musique de Sganarelle» c'était une bévue à nulle autre seconde. Il ne pouvait les faire cadrer avec la mélodie sans violer ouvertement toutes les règles de la quantité ; sans démolir, effondrer» massacrer l'opuscule du poète latin. Il faut avoir les oreilles aussi dures, aussi longues que celles d'un académicien français , pour tenter une semblable association , et la mener à fin , sans s'apercevoir que dès le premier vers il est hors de gamme, qu'il détonnera poétiquement jusqu'à svnt tuœ voces; qu'il va s'égarer de nouveau pour ne reprendre l'aplomb qu'au dernier vers : cwr vacua jaces. Deux lignes excellentes et six impraticables, ce n'est pas trop mal pour un académicien.
L'air que chantait le fagoteux Sganarelle, celui qu'il dit aujourd'hui, celui que l'on écrira demain ou dans mille ans sur les paroles de Molière, semblent si peu fiiis (oui exprès pour la traduction latine de Roze, que, pour l'ajuster à cette musique ancienne ou moderne , il faudrait impérieusement chanter :
0 quàm dulces, jimphora'Z-anKBna,
O quàm dulces^ Sunt iuœvocesletc.
Dukes est un spondée qui doit arriver tout entier sur le temps fort de la m^ure. Il ne saurait remplacer en aucune manière Tiambe sont doux , lequel , se divisant, laisse une syllabe dans la mesure qui précède la cadence, et fait tomber doux sMT le temps fort de la mesure suivante. D'ailleurs, pour
la signature du roi, poar épargner aa souverain la peine d'écrire ses lettres autographes, et même ses billets doux. Les amateurs qui croient posséder, en leurs eollections, des autographes de Louis XIV, n'ont le plus souvent 4|ae des leltres de Roae.
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la musique, tous les mots latins de detki syllabes, quelle que soit leur quantité, doivent ôtre considérés comme des spon^ dées, et comme tels employés ; témoin le Dmirœde Mozart, où Di, brève syllabe s'il en fut jamais , repose sur le temps fort, et porte une blanche. Les AUemands se moquent à bon droit des messes que nos compositeurs palatins leur envoient depuis une trentaine d'années.
— Une science requiert tout son homme ; je ne me suis adonné qu'à la musique, sons vouloir entreprendre tantée choses : qui trop embrasse mal estreint. Gela fut cause que mon évesque m'ayaht un jour demandé si je sçavois beaucoup de latin , je lui respondis que j'estois de la race des comtes palatin6.»*^AHNiBAL Gantez, l'Entretien des Muêidem,
in*ta, Auzerre, Jaoques Bouquet, 1643, très rare.
Ménage s'est emparé de cette facétie ; il dit, eo sa RequUt des DictwnmUres :
Ces grands et fameux palatins, Étrangers es pays latins.
Bien au monde n*est d'un grotesque plus complet que cette musique religieuse et palatine; c'est à faire pouffer de rire toute une assemblée de chrétiens, les chanteurs, les symphonistes et même les offlcianls. Un de ces compositeurs palatins (1), donnait demièrenient à son ténor récitant cette portioncule du Credo : consubstanti,.. le chœur se hâtait de répondre alem^ alem^ alem, sur trois aa'ords solennels, modulés avec artifice. Gette bévue énorme, insigne, doit me dispenser d'en faire connaître d'autres, le n'oserais même pas signaler cet aient inimaginable, si je n'avais cent témoins prêts à me soutenir. Certes ils n'ont point oublié ce conmb-' statut... qui trois fois revenait suivi de sa triple réponse, tant le palatin se complaisait dans sa trouvaille précieuse. Parler ensuite des six cents millions de contre-sens et de
(0 C'élMft lin orf anîBle t SéJM (Louis, Sk 4aKiMU9;« isaMil ies QSgam de Sainl-Sulpîoe et des Invalides.
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fftutes grossières de prosodie, serait s'attacher à des vétilles. La plus belle musique estropiant les mots latins qu'elle diante, devient une œuvre ridicule au point que les chantres deTillage, accoutumés à l'observation de la prosodie, se moquent deTœuvre du palatin et la dédaignent.
Si vous ignorez les règles de la quantité, règjes que vous ne pouvez enfreindre sans tomber dans la barbarie, consultez les partitions de Haydn, de Mozart, de Le Sueur, de Cherubinî, vous y trouverez les paroles de la messe et des vêpres distribuéfSs sous la musique, avec une égale perfection au regard du cens et de la quantité. Calquez vos paroles sur ces patrons, coupez les mots, faites-les tomber sur les temps forts ou faibles, comme ces maîtres vous en donnent Tcxempîe, et vous ne serez point accusés de plagiat.
Toutes ces précautions ne sauraient pourtant vous amener à la pratique élégante et libre du latin, à cette franchise d'élocution qui charme, à cet accord parfait de la noie avec la parole, à cet effet de mots ramenés, groupés, combinés avec esprit, et dont la mélodie intelligente va colorer Theureuse association. Oseriez-vous musiquer un drame écrit en anglais, sans avoir une connaissance parfaite de celte langue? Le public Tnême de Paris ne serait-il pas suffisamment habile pour siffler cette œuvre informe! La messe est un opéra subKme, le Credo seul esfun drame tout entier, d'une admirable et précieuse variété de sentiments et de couleurs. Et Yolis êtes assez imprudents pour vous lancer en aveugles au milieu de toutes les images de ce poème, sans les apercevoir; pour vous aventurer è chanter des mots dont le sens et 1© mètre vous sont paiement inconnus ! Savez^vous bien qu'une seule de vos beWes> bonnes, immenses fautes de quonlilé suffit pour révolter les gens instruits qui vous entendent? Vous plaira-l-il de n'avoir plus à séduire que la tourbe Ignorante "^Savez-^vous bien que vos fautes de palatin brillent d'un éclat aussi vif, aussi désespérant que la note de trompette ou de timbale quand elle est frappée à coté de la memire et du ton î
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Si le chanteur doit comprendre ce qu'il dit, à plus forte raison le musicien doit comprendre ce qu'il veut faire chanter. Jomelli se plaisait à raconter qu'un maître de chapelle italien faisait dire à son chanteur récitant GmUum non fbctum^ et le chœur répondait : faclum non genUum. Ce renversement des paroles avait semblé pittoresque au musicien» et d'un excellent effet pour le rhythme nouveau qu'il voulait introduire. Mais ce stupide renversement formait une proposition damnable» hérétique et plus que mal sonnante. Foctum non genUuml Pères du concile de Nicée, voyez comment on ajustait vos paroles sacramentelles!
Accoutumé dès longtemps à carrer, arrondir les phrases de ses opéras au moyen des si , des non qu'il ajoutait à sa fantaisie aux vers de ses paroliers, Porpora s'avise un jour d'introduire un non dans le Credo. Entraîné par le feu de la composition, il chantait Credo^ non; credOf non credo in Deum. On exécute sa messe , et tout le monde en est enchanté. Cependant plusieurs jaloux avaient dénoncé le maître de chapelle à l'Inquisition. Ce tribunal s'étant assuré que Porpora ne savait pas un mot de latin , et qu'il n'avait, pour la perfection de son Credo, employé la syllabe non, qu'à défaut de toute autre aussi brève et sonnant aussi bien, Tlnquisition voulut bien n'infliger aucune peine au musicien palatin* Quelques siècles plus tôt, Porpora eût été brûlé comme un beau diable.
Un musicien palatin saisit un mot au hasard, et c'est sur le sens de ce mot isolé qu'il établit le caractère de sa composition. J'entendis à Paris, en 1810, une messe dont V^^gnus Dei était une pastorale. L'auteur, Henri Plantade, maître de chapelle, avait deviné sans peine que agnus signifie «gaeaa; les agneaux ne vont pas sans brebis, les brebis sans bergers, les bei^ers sans cornemuse ; et voilà mon brave Plantade qui fait sonner le chalumeau, la piva, le flageolet, la musette, afin de rendre l'expression de son Agnus pittoresque.
Un autre fait tonner son orchestre » excite un ouragan d'harmonie » dans une prière tendre , affectueuse , pleine
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d*bumilité } parce que le mot fureur se rencontre dans cette oraison du Psalmiste : Domine , ne in furore tvo arguas me. Un autre fait rouler avec fracas les flots de son harmonie, et croit qu'il est obligé d'imiter le bruit du Niagara dans sa chute , ou les cascades écumeuses de Vaucluse parce qu'il rencontre ces mots De torrente vn via bibet dans une prophétie de David. Les récitatifs de MM. Meyerbeer, Halevy, foisonnent de rébus de la même espèce.
Un académicien se proposait-il d'égayer les fidèles de Saint-Eustache, en faisant moduler sacristi, saoristi, dans le motet qu'il a produit en celte église le 22 novembre 1850^ jour de la fête de sainte Cécile ? Ce trait d'opéra bouffon ne convenait pas précisément à la dignité solennelle d'un temple chrétien. Sponsa Christi, correctement prosodie , n'aui;ait point amené ce résultat bizarre.
A ces musiciens instruits en leur art, mais ignorant le latiii qu'ils veulent faire chanter, je dois opposer des latinistes excellents, assez audacieux pour écrire et publier des chants religieux sans connaître les premiers éléments de la composition musicale.
Dans les villes et les villages, à Paris même I il existe une infinité dé profanateurs du service divin, de blasphémateurs croque-notes, dont le zèle stupide ou l'esprit mercantile empoisonne sans cesse les fidèles en leur donnant des cantiques, des motets, des messes d'une platitude phénoménale, inimaginable, et qu'il est impossible de chanter juste, parce qu'ils sont notés faux. Le dirai-jeîLe croira-t-on ? La plupart de ces profanateurs sont des prêtres, et l'on en voit qui font acte d'humilité chrétienne jusqu'au point de publier et de signer de semblables inepties , qu'ils enrichissent de leur portrait grotesquement figuré. Ce n'est pas tout, ils vont user du crédit immense qu'ils ont sur leurs ouailles pour leur prescrire de chanter et par conséquent d'acheter ces caricatures musicales et religieuses. Ils interdiront toute musique régulière» élégante , bien écrite, composée pour l'église par des maîtres d'un mérite reconnu » dans le but de laisser le
champ libre aux pauvretés dont ils veulent absoluiqent qqe les congréganisles et les fidèles soient abreuvés.
Vous connaissez peut-être les facéties religieuses du père Lambillotte, les psaumes et cantiques du pèrQ Herman» la messe burlesque de Tabbé Jouve l Eh bien 1 ce gâchis musical sera du Mozart t si vous le comparer aux décompositiens de Tabbé Le GuiUou< Je cite seulement oes quatre ecclésiastiques parmi cent autresi de la «lêma force , à cause de la publicité dangereuse qu'ils ne craigneqt pas de donner à leurs misérables essais. On verra que je suis indulgent paroissien. Pauvres âmes dévptes, quelles pénitences quels ennuis, quels supplices vous sont imposés I Quel avantsgoût du Purgatoire 1 Et les évoques, les archevêques tolèrent un pareil scandale ! que dis- je ? plusieurs honorent de leur hsCUte protection cette musique enragée ! Tlnslitut catholique de Lyon la revêt solennellement de son approbation I Et le *saint Père laisse en repos ses foudres, comme si l'Église n'était pas menacée par la plus discordante et la plus redoutable des hérésies 1 Notre Sauveur chassa du temple les trafiquants, certains abbés veulent bannir les fidèles do l'église.
Les évoques et les docteurs avaient soin d'examiner les drames religieux avant d'en permettre la représentation. A l'occasion de la Passion produite en public h Yalepciennes en 1547, nous voyons que ; — Les originalz furent reveuz par savants docleufs en théologie, commis à ce faire par monseigneur révérendissime Robert de Croy, évesque. »
Le concile de Trente ordonna que les tableaux et les ouvrages de sculpture dont les sujets appartenaient à la religion seraient soumis à l'examen le plus sévère avant d'être placés dans les églises , et chargea les évêques d'en être les censeurs.
Nommés par l'autorité , des experts sont chargés d'examiner les inscriptions qui doivent être gravées sur les tombeaux, et même celles que l'on veut mettre sur les enseignes de boutique, pour en élaguer les expressions peu coQvepableS| pour en corriger les fautes d'orthographe ; et la censure
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ecclésiastique ne prend aucun souci deç abominations notées et déchanlées, des blasphèmes d'harmonie dont on empoisonne le lemple du Seigneur I Les jours où Ton régale tout un peuplé de fidèles d'un semblable charivari, les jeunes lévites devraient brûler de vieux cuirs dans leurs encensoirs. Cette double cacophonie mettrait Todorat et Touïe dans un parfait accord, ils souffriraient à Tunisson. Les cuirs de Tcn- £ensoir ne seraient-ils pas la conséquence .naturelle des cuirs de la musique ?
Voyez pourtant où m'a conduit le couplet de Sganarelle, et les glougloux de sa bouteille 1 Rentrons dans le ton surl«-champ, au moyen d'une chanson du temps de Henri IV. Elle peut 6tre mise à la suite de celle du fagoteux, bien qu'elle soit de plus ancienne date.
De toas les plaisirs de la vie Le boire est le plus gracieux.
Quand un bon hôte nous convié De quelque vin délieieux.
Il n'est point de douceur pareille An doux fredon d'une bouteille.
Boire chez soi n'est guère aimable, De Tordinaire on ne rit pas.
D*ami le vin esl délectable, Et fait faire un meilleur repas*
Quand sa belle humeur nous réveille Au doux fredon d'une bouteille.
Les soins et la mélancolie Fuvent à ces aimables sons.
Et ses aifaires on oublie Pour boire et dire des cbanions.
Tant on voit sortir de merveilles Des doux fredons de nos bouteilles!
Cetie voix est plus harmonique, Par ses glougloux et son bruit sourd, Que n'est la plus belle musique Ni le plus bel air de la cour ;