‹ Molière musicien; notes sur les œuvres de cet illustre maître, et sur les drames de Corneille, Racine, Quinault, Régnard, Montluc, Mailly, Hauteroche, Saint-Évremond, Du Fresny, Palaprat, Dancourt, Lesage, Destouches, J.-J. Rousseau, Beaumarchais, etc.; où se mêlent des considérations sur l'harmonie de la langue françaiseChapitre 72 sur 90 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

HALI

Signor, je suis un virtuose.

DON PÈDRB.

Je n'ai rien à donner.

C'est Molière qui, le premier, a francisé le mot tvrtuoso, virtuma^ que M"® de Motleville employait , il. est vrai, mais en italien, en parlant de la célèbre cantatrice Leonora Baroni, attachée à la musique du roi Louis XIII. Douze ans après Molière , M*"® de Sévigné dit que la dauphine est virtuose. LeUre du 28 février 1680.

— > Ménage a remarqué le premier que la prose du Sicilien était un tissu do vers non rimes, de six, de cinq, ou de quatre pieds ; et , pour preuve , il en a cité le commencement du monologue d'Hali , par lequel s'ouvre la pièce. Celle reinarque est juste ; elle Test plus que ne le croient ceux qui se sont bornés à la vérifier d'après le passage indiqué par Ménage. La pièce entière est remplie de vers de toute mesure, non pas semés çà et là, mais groupés par tirades où domine Talexandrin , celui de tous nos vers dont le rhythme est le plus sensible.

» Des critiques ont pensé que Molière, ayant d'abord écrit te Sicilien en vers libres , et voulant ensuite le réduire à la simple prose, avait détruit le travail de la versification par le retranchement des rimes ; que de là seulement pouvaient provenir ces nombreuses et longues séries de vers irréguliers et blancs. Upe telle opinion a bien peu de vraisemblance. Si Molière avait fait subir au Sicilien la métamorphose dont on parle, sans pouvoir en assigner le motif, il resterait du premier état d'autres traces que des mesures variées , souvent peu distinctes des ceupes du langage ordinaire; la rime s'apercevrait encore en quelques endroits, ou du moins il serait facile de la ^uppté^r ei) beaucoup d'autres. Or, c'est ce qui n'existe point. D'un autre coté, il est impossible d'imaginer que l'emploi presque continuel des mesures, des inversions et des tours poétiques dans la prose du Sicilien soit un pur effet du hasard, puisque aucune autre pièce en prose de Molière n'offre la même singularité.

m Un seul exemple, l'exemple d'un seul vers, suffira pour prouver que Molière a volontairement affecté dans la prose du Sicilien^ les tours et les mesures propres à la poésie. Dans la deuxième scène , Adraste dit , en parlant des musiciens umenés par Hali : — Je veux jusques au jour les faire ici chanter. » Cette ligne de prose est un vers alexandrin, divisé par une césure exacte, et renfermant deux inversions. Dans la prose ordinaire, on placerait autrement ^us^ues au jour ^ et id, pour dire, je mux les faire chanler ici jusams au jour.

L£ 3ICTUEN. 301

» La conjecture la plus probable que Ton puisse former, c'est que Molière a voulu faire celte fois Fessai (l'un système de diction comique, d'après lequel la prose, mesurée et cadencée à la manière des vers libres, n'en différerait que par l'absence de la rime, et réunirait ainsi l'agrément d'une sorte de rhythme poétique à l'indéfinie variété des terminaisons, plu§ propre que la monotonie (h la rime à représenter le facile abandon du dialogue ordinaire. )> Auger, Notice mise à la suite du fiiqnmt

fa i)'ai donc pas tort de dire que la rime est fastidieuse puisque l'académicien Âuger Taccuse hautement de monotonie.

En arrangeant le Sicilien en opéra, j'avais pensé tout ce que dit Aiiger^ pu ses remarques §ur Molière. J'ai trouvé mes conclusipQs estampées dans sa glose , et je les reproduis ; en ayapt 3Qin de les purger du concours odieux des mauvais ^ns et de3 hiatus académiques, duriuscules pour ne pas dire 4ur3* C'est mor^ bien Q^^ j^ reprends; j'ai le droit de l'ajuster de m^ni^rp à Iç jeudre lisable. Je vais ajouter une Q[}servatioUf la meilleure de toutes quoiqu'elle m'appartienne : ipop associé n'aurait pas dû la laisser échapper.

Je veux jusques au Jour les faire ici chanter.

I^es deuî inversions, la césure, la cadence, révèlent sans doute cet alexandrin caché dans la prose ; mais ce qui le caractérise bien mieux encore, c'est le mot jvsques^ armé de son s finale , cadeau qu'il reçoit souvent de la main des poèlw eVque les prosateur^ lui dénient toujours. Oui, Molière a voulu faire un vers, un alexandrin, et pas autre chose qu'un alexandrin. Je le montrerai par les vers et la prose iJe l'autpur, en vpus donnant une double preuve.

Chut. N'avancez pas davantage, Et demeurez dans cet endroit Jusqu'à ce que je vous appelle.

U fiiil noir comme ê^xa un four.

Le ciel 9'o4 babiUé ce soir en Scar^mouçhe,

Page 1