‹ Molière musicien; notes sur les œuvres de cet illustre maître, et sur les drames de Corneille, Racine, Quinault, Régnard, Montluc, Mailly, Hauteroche, Saint-Évremond, Du Fresny, Palaprat, Dancourt, Lesage, Destouches, J.-J. Rousseau, Beaumarchais, etc.; où se mêlent des considérations sur l'harmonie de la langue françaiseChapitre 75 sur 90 · LE SICILIEN · texte numérisé non relu

LE SICILIEN

prose? En ce point» comme en tous les autres, Molière avait devancé de beaucoup son époque ; mais les contemporains* de ce grand écrivain n'étaient pas suffisamment repus, gor* gés, saturés de rimes ; ils en demandaient encore, et les demandaient si bien, qu'il fallut ajuster en alexandrins sa prose admirable de Don Juan. C'était encore le public de Scarron, le même qui, vingt ans plus tôt, avait applaudi les Boutades du capitan matamore^ acte en vers de huit syllabes rimant tous en metUy fourmilière d'adverbes que l'on ac« cueillit avec transport.

La prose rhythmée du Sicilien me représente à ravir les iâmbes de Térenca Quel dommage que Molière n'ait pas pu nous doter du système de diction scénique, si bien raisonné» qu'il rêvait, dont il fit l'essai, mais qu'il se vit forcé d'abandonner à cause de la barbarie de ses auditeurs I II fallait un aussi grand nom que le sien pour imposer une loi nouvelle, et changer de fond en comble la manière de s'exprimer au théâtre. Les vers paraissaient d'une fatigante monotonie à Molière ; son public dédaignait la prose ; l'auteur du Sicilien offrait un heureux mélange de prose et de vers. Cet éclectisme devait réussir, il semblait tout concilier, et pourtant l'effet qu'il produisit ne fut point assez heureux pour engager son auteur à suivre la nouvelle route qu'il venait de s'ouvrir.

DON PÈDRB.

Vous n'avez qu'à me suivre.

Vous ne pouviez jamais Mieux tomber que chez moi.

zaIdb.

Je vous suis obligée Plus qu'on ne saurait croire; Mais je m'en vais prendre mon voile :

Je n'ai garde, sans lui, de paraître à ses yeux.

En donnant à sa prose la cadence des vers, Molière ne Ta pas suffisamment purgée des hiatus, accrocs disgracieux, ressauts qui troublent trop souvent l'agréable limpidité de son langage. Croyez qu'il aurait fini par les éviter, les bannir

«Il LE BIOIUEl^,

absolument de «es discours. Une oreille 3ensil)le, délicate au ^int d'avoir la rime en horreur, et pourtant aveo quel arti< fice ne savait-il pas l'amener 1 un génie qui veut se créer une prose poétique par le rbylhme, la cadence, Theureuse association des mots, ne pouvait manquer de proscrire Tbiatus; proscription qui, môme sans être assez rigoureuse, même avec ses licences damnables et nombreuses, n'en es| pas moins la seule chose que Ton ait à louer dans la versiQ* cation française. Molière avait trop d'oooupations i Molière, hélas I a trop peu vécu, pour mener à fin sa précieuse entre* prise. Son excellent cœur lui faisait prendre en pitié ses contemporains, dès longtemps destinés h subir les tourments causés par la rime ; il se proposait de les affranchir de cette peine, déplorable suite de leur faute originelle ; mais il est des pécheurs endurcis, impénitents, et des malades qui re* poussent les secours du plus habile médecin.

VÀvare est presque tout en vers libres, quoi qu'an ait dit Auger, en répéUint sans examen ce que Voltaire et La Harpe avaient écrit sur le môme sujet Une infinité de couplets cadencés et rhythmés se rencontrent aussi dans la prose de George Dcmdin,

J*avertis que le sieur Molière, De qui l'ame est si familière, Avecque les neuf doctes sœurs, DoDue à présent sur son théâtre Un Avare qui divertit, Non pas certes pour un petit, Mais au delà ce qu'on peut dire.

Car d*un bout à l'autre il fait rire.

W parle en prose et non en vers.

Mais, nonobstant les goûts divers.

Cette prose est si théâtrale.

Qu'en douceur les vers elle égaje.

Robinet, i5 septembre 1668.

Je me vois forcé de signaler ici deux hiatus très durs, qu« rharmonieux auteur de VAuLve pouvait iacilement éviter. ^ÀHt-nii jamais t^ui^ne fiUe parler cle la sorte à sqq père?

— Mais a-t-on jamais fm tio père marier sa flUe de la sorte?

4-t'on pu jamais une fille^ sonnait parfaitement sans aiïaiblir la pensée de Fauteur. Molière n'aurait-il pas çboisi ce tour s'il avait écrit en vers?

L'oreille est-elle moins sensible et délicate lorsque le discours ne se divise point en lignes consonnantes? Molière avait pourtant déjà fait représenter k Sicilien quand il donna r Avare ^u public. Il est juste de convenir que la prose de cette dernière pièce offre bien peu de négligences de celte espèce, elle est plus correcte (c'est un musicien qui parle) que celle du Don Juan. Lo Sicilien ne devait paraître que deux ans après ce chef-d'œuvre, et Mdière ne s'était pas encore avisé de donner plus de grâce, une limpidité plus suave à son dialogue lorsqu'il faisait dire au sévère don Louis :

— Apprenez epQn qu*un gentilhomme qui vit mal, est un monstre dans la nature, que la verm est le premier titre de noblesse, que je regarde beaucoup moins au nom qu'on signe, qu*aux actions qu^on fait ; et que Je ferais plus d'état dn fils d'un crocheteur, qui serait honnête homme^ que du fils d'un monar^i» qui vivrait «amme vous, n

Don Juaa dit ensuite : — Vai entendu un^ voix. » Le plus bel hiatus que j'aie reueontrë de ma vie, hiatus à triple et» si l'on veut, à quadruple batUemenI, termine cette phrase de f Avare : ^ Voilà de belles drogues que des jeunes gens, pour les aimer t oe sont de beaux morveux, de beaux godeluroauxi pour donner envie de leur peau! et je voudrais bien savoir quel ragoût il y aàtsvxL i

Nos poètes eux-mêmes ont la rim^ en averfttoQ.^^oaant pas la supprimer tout 4 fait» ils la ea^nt, reafouisseut au milieu de leurs vers scindés par les enjambements. Mas rimeurs n'aspirait qu'à la prose, et plusieurs sont assez «droits, asseï heureia pGw iwiter la prose baneooieuse et cadenoée du SkiUm.

CAMAaGO.

Qeiil «oUe^oiUâi?

3eê L£<SiaLIEN.

aAFABL.

Oui. NW-ii pas beau, ma foi ? Il est large a pea près comme un quartier de lune, cousu d'or comme un paon, frais et joyeux comme une femme. II a des paillettes d'argent comme Arlequin. Gardez-le, il tous fera peutrêtre penser à moi; c^est tout le portrait de son maître...

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