ACTE I, SCÈNE II
Le comédien Baron affirmait que la force des gestes et de la diction était telle que des sons tendres et tristes , venant à porter Sur des paroles gaies et môme comiques, n'en excitaient pas moins dans l'ame les émotions douloureuses qui nous arrachent des larmes. Plusieurs foirf on Ta vu faire répreuve de cet effet surprenant sur les paroles de la chanson que Molière rapporte dans ie Misanthrope,
Si le roi m*avait donné
Paris sa grand' ville.
Et qu'il me fallût quitter
L'amour de ma mie; Je dirais au roi Henri :
Reprenez votre Paris, J'aime mieux ma mie, 6 gaé,
J'aime mieux ma mie.
Ces paroles n'ont rien de comique, elles sont d'une gaieté douce et pleine de sentiment , on peut donc en forcer l'expression jusqu'aux larmes sans les faire grimacer. Mole pleurait et faisait pleurer son auditoire lorsqu'il disait pour la seconde fois ce couplet, en lui donnant, pour cette répétition, une diction chaleureuse dont les intonations étaient presque musicales. Témoin de l'effet ravissant que Mole produisait^ je doute que Baron ait déployé plus de vraie sensibilité que son successeur en faisant cette épreuve, et n'en persiste pas moins à dire que Baron se trompait lourdement s'il croyait faire un tour de force. Toutes les fois qu'il y a demi-teinte,
on peut égayer ou rembrunir la nuance , au moyen des artifices de Texécution. Au lieu de ces paroles :
J'ai perda mon Eurydice, Rien n'égale mon malheur.
Sort affireux I quelle îigueur I Rien n'égale mon malheur.
Dites:
J^ai trouvé mon Eurydice, Rien n'égale mon bonheur.
Sort heureux I quelle faveur I RîeA n'égale mon bonheur.
Si vous possédez une voix touchante, un solide talent, vous aurez raison de Tune et l'autre manière, et Gluck n'aura pas tort ; son orchestre même ne vous contrariera pas. La mélodie et son accompagnement sont dans la demi-teinte; c'estde Teau tiède que vous pouvez à Tinstant échauffer ou refroidir; mais s'il vous platt d'égayer les imprécations de Camille ou lé duo d'Euphrosine^ d'assombrir les récils de Lisette et de Mascarille ou de donner une expression douloureuse à l'air que le barbier de Séville chante à son entrée en scène, vous tombez dans la charge ignoble de BQbèche et de Galimafré ; l'orchestre vous poursuivra, vous accablera de ses démentis; il faudra nécessairement vous cacher ou prendre la fuite pour échapper au courroux légitime d'un auditoire révolté.
La rime n^est pas riche et le tour en est vieux,
ajoute Alceste. Si la rime n'est pas riche, opulente, elle est du moins à son aise ; et c'est ainsi que les poètes français devraient toujours rimer : ils diraient beaucoup moins do sottises. Lamartine professe un mépris solennel pour la rime, et je l'en félicite. On voit qu'il se règle sur les bons, les anciens modèles, en faisant rimer quitter et donné, mie et in//e, Paris et Henri comme la chanson que je viens de citer. La poésie française est encore à trouver ; Lamartine est sur la voie pour la découvrir un jour.
Mie et ville, sensible et facile, sont des rimes assonnantesque nous devrions admettre.
«m LE MîSAlITHROfrE.
Saf rasin voulait parier d'exciter rémotion la plus vive en déclamant un article pris au hasard dans la Gazette de France. Rameau n'a-t-il pas olTert ensuite de Bausiquer la Gazetu de Hollande ? Trouvez un auditoire composé d'imbéciles, et ces turlupinades réussiront.