DORINE
Là, daDS le carnaval, vous pourrez espérer
Le bal et la grand' bande, à savoir deux musettes,
Et parfois Fagolin et les marionnettes.
La musette est un instrument du genre de la cornemuse, il est vrai, mais dont les moyens d'exécution perfectionnés, avaient été rendus agréables et musicaux au point d'être admis dans tine symphonie régulière. On embouche la cornemuse, la musette reçoit l'air au moyen d'un soufflet à ressort, gouverné par le bras gauche. L'air qui remplit le sac de peau, s'échappe simultanément par deux chalumeaux, un bourdon, munis d'anches de roseau. Dans les cabinets de curiosités, on voit des musettes en bois précieux, richement incrustées d'argent, d'or, d'ivoire, de nacre, et des pochettes d'un admirable travail, chefs-d'œuvre de lutherie. M. Vidal, ancien chef d'orchestre de notre Théâtror Italien, possède la pochette de Louis XIV, elle est toute couverte de fleurs de lis d'or. Si le roi de France ne jouait pas de cet épitome de violon, l'instrument était du moins placé dans son musée et toujours prêt à gémir sous l'archet de Prévôt, de Galant du Désert, maîtres à danser de Louis XIV, de Marie -Thérèse. La reine Marie Lecsinka jouait de la vielle, et la France entière rafiblait de la musette et de la vielle en 1740 (l).
(1) Lettre à M. de auteur du Temple Au Goût, sur la mode
des instruments de musique^ par Carbasus (pseudonyme), Paris, 1739, in-iS.
486 TAATUFB.
-*- J'appriSf dès mon enfance, à jouer de huit instruments: je voudrais bien aujourd'hui que tout le temps que j'ai con^ sacré au par-dessus de viole, à la musette, au tympanon^ àja mandoline, eût été mieux employé, rt M*"* de Genlis, Sotive^ nirs de Félicie.
Quelle fortune 1 si* du milieu des vingt ou trente pianistos féminins qui, dans toutes nos réunions un peu nombreuse»» prennent d'assaut un clavier, quelle fortune 1 si deux ou trois gentilles virtuoses surgissaient armi^es du par-dessus de viole, de la musette, de la mandoline, ou même du tympanon ! Toutes les jeunes filles apprennent maintenant à jouer du piano. Je ne blâme point Un exercice qui peut charmer leur solitude, mais dont le résul tat est devenu le iléau de la société. Vingt pianistes^ cent pianistes n'en représentent qu'un ; ils ne sauraient concerter ensemble4 Ce luxe d'exécutants qui se doublent l'un parl'autreest d'une complète inutilité. Si deux musiciennes s'asseyent devant le même clavier, la seconde va fatiguer, tourmenter l'oreille en triplant l'accompagnement, dont le bruit couvrira les mélodies que vous reléguez à l'extrémité la moins sonore du clavier. Doubler ces mélodies par leur octave est infiniment scabreux» à cause de l'ensemble parfait que réclame ce chant parsemé d'ornements d'une extrême délicatesse.
Puisque le travail du piano vous condamne à la solitude, puisqu'il vous force à garder un silence prudent au milieu des assemblées, où votre prélude seul frapperait d'épouvante, où les joueurs de houist et de bouillotte vous écouiermfntj sans interrompre leurs exercices d'un haut intérêt ; puisque ce maudit piano, si généralement bien joué, vous jette dans la société comme des fâcheux d'une espèce nouvelle, que Molière n'aurait pas manqué de livrer à la risée du public, décroches le téorbe de Ninon de l'Enclos, la viole d'amour de M"* de Genlis, la vielle de Marie Lecsinska, la musette de M"* Pompadour, le tympanon, la mandoline, lepsaltérion même des lionnes de l'ancienne cour ; ou bien» cmparesvous du violon de M"*' Milanolo, du violoncelle de H"^ 6aul-
TARTtJFE. 439
nier, née Jaurès de Cardeilhac, élève brillante de M. Vaslin, ayant conquis à la pointe de son archet un prix au Conservatoire en 1851; de la flûte gracieusement embouchée par M"*' Bourguignon; que dis-je? des cors, des Irompettes(l), des trombones, des clarinettes, des hautbois, des bassons, des violes, des violonars, des timbales ! oui, des timbales, si bien mises en jeu par les religieuses de Lichtenthal, près de Wiesbaden. Le chœur et l'orchestre de ce monastère sont entièrement composés de musiciennes fort habiles; il en était ainsi dans les anciens conservatoires de Venise.
Un quatuor pour deux violons, viole et violoncelle, exécuté par de jeunes et jolies virtuoses, serait d'un effet ravissant. Il se changemit en quintette, et le piano, que Ton adjoindrait à cet ensemble, ne serait plus un instrument de dommage, un trouble-féte, un messager d'ennui.
■ Pianistes du camp de réserve, pianistes en disponibilité, virtuoses dignes d'un meilleur sort, que le progrès a condamnées à pianoter pour votre propre compte ; car, je le dis à regret, vous fustigez cruellement vos auditeurs, et forcez trop souvent un locataire précieux à déserter la maison que le^ auteurs de vos jours possèdent, et seraient bien aises do maintenir au complet : un gateur d'ivoire est un voisin beaucoup plus incommode qu'un chaudronnier, en été surtout. Pianistes infortunées qu'on n'accueille gracieusement dans les salons qu'à la condition expresse que vous ne prendrez aucune part active aux luttes musicales, je veux vous enrôler dans toutes les troupes concertantes, je veux vous y placer d'une manière honorable et solide; je veux vous rendre utiles, agréables, et vous préparer un triomphe et des jouissances obtenues à peu de frais. Vous savez lire, entonner, mesurer, vous cachez en votre poitrine une voix quelconque; étudiez, répétez, apprenez des chœurs ; qu'une de vous les dirige avec
(1) En 1793, le IrompeUe de la cavalerie nantaise était la citoyenne Boireau. Proeès^verbaux du conml général de la ville de NaïUes, 17 juillet 1798.
intelligence, au regard de l'ensemble, des nuances, de l'expression, et je vous réponds du succès le plus flatteur.
Un chœur de huit, de douze voix bien ajustées vous fera plus d'honneur que tous les.concerts exécutés sur le clavier. L'auditoire vous priera souvent de recommencer» bonne fortune complètement ignorée des pianistes de salon, et votre ensemble vocal écrasera les sonates et même les airs variés. Toute voix musicienne est suffisante pour figurer dans un chœur ; elle trouve à s'y loger de manière à fonctionner sans effort et sans gêne. A peine aurez-vous fait sonner vos sopranes et vos contrai tes, que des ténors, des barytons, des basses, viendront solliciter la faveur de soutenir vos gracieux accords. Le chœur devenu complet, vos chefs d'attaque ne reculeront pas devant les solos, et vous serez lancées par degrés dans les quintettes, les trios, les finales, et tout ce que la mélodie et l'harmonie offrent de plus intéressant. Le lot est assez beau, cette retraite vaut une victoire, que je vous promets si voire zèle ne se ralentit, et surtout si vous avez la ferme résolution de ne point abandonner le poste qui vous sera départi. Dans un chœur bien construit, il n'est point de voix qui ne soit essentielle et concertante. Tel soprane qui croit chanter n'est souvent que le très humble accompagnateur du contralto ou de lal)asse.
Je viens de répéter ce que l'auteur de l*Art f aimer vous avait depuis bien longtemps conseillé.
Res est hlandacanor: discani canlare ffuellœ, Pro fade multis vox sua sena fuit.
Oyidius, de Arie Amandl, liber ui, versus S 15.
La musette sonnait aux bals de Catherine de Hédicis, et plus tard à l'orchestre de l'Académie royale de Musique; elle y tint une place honorée jusqu'en 1768. Saint Jérôme parle de la cornemuse ; Ovide engage les amants à jouer de cet instrument pastoral : — Il inspire la joie, il convient aux tendres ébats, » dit ce poète.
^ Apres disner tousallarent pesle mesle a la Saulsaye, et
la, SUS l'herbe drue, dançarent au son des joyeulx flageolletz, et douces cornemuses» tant baudement que c'estoit passetemps céleste les veoir ainsi soy rigouUer. » Rabelais, Gargantua , livre l, chapitre 3.
— Au son de ma musette mesurerai la musarderie des musards (1). idem, Pantagruel, prologue du livre III.
— Plus me plaist le son de la rusticque cornemuse que les fredonnemens des lutz, rebecz et violons aulicques. d idem,
idem, livre m, chapitre 46.
— Il n'y a rien de si commun depuis quelques années que de voir la noblesse compter parmi ses plaisirs celui de jouer de la musette, à ]a campagne surtout. Les villes sont pleines de gens qui s'en divertissent. Combien d'excellents hommes, et pour les sciences et pour la conduite des grandes affaires, délassent par cet exercice charmant leur esprit fatigué. Combien de dames prennent soin d*ajouler à toutes leurs "bonnes qualités celle de jouer de la musette, à laquelle plusieurs joignant leurs voix, semblent lui faire prononcer les paroles des airs qu'elles chantent. » Borjon, Traité de la Musette,
Lyon, 1(^70, iii-2.
Le môme auteur ajoute : — Le père Mersenne parle du sieur Destouches, de Henry, le jeune, qui avait composé quelques airs pour la musette, lesquels n'étaient que des voix-de-ville, des branles et des gavottes de village. » Les airs composés pour être exécutés dans les salons, étaient appelés airs de cour; on nommait voic-de-ville, les airs chantés dans les rues. De vaix-de-vUle, va de ville , on a fait plus tard vaudeville. Telle est la vraie origine de ce mot; j'aime mieux la trouver ici que d'aller la chercher au Val de Vire chez le rimeur Basselin. D'ailleurs le mot voix-de-ville existait depuis plusieurs siècles lorsque Boileau nous dit :
Le Français, né malin, forma le yaudeville; Agréable indiscret, qui, conduit par le chant,
(l) Ceux qui chantaient avec accompagnement les récits composés par les troubadours.
Passe de bouche en bouche et s'accroît eu marchant. La liberté française en ses vers se déploie : Cet enfant de plaisir veut naître dans la joie.
A l'époque où Despréaux composait son Art poétique^ les musiciens se servaient encore du root voix-iie-villey dont ce poêle fait vauderilk. Si ce vocable procédait réellement du Val de VirCf les musiciens auraient adopté tau de tire, ce qu'ils n'ont jamais fait ; témoin la dédicace que je Vais reproduire ici.
Litre d'airs de cour mii sur le luth par Adrian le Tioy^ à très excellente Catheritie de Clcrmonl, contesse de Retz (1)*
« Ces jours prochains, Madame, vous ayant présenté rinstrucllon d*asseoir toute musique facilement en tablature de luth, qui estoit fondée exemplairement sur les chansons d'Orlande de Lassus, lesquelles sont difliciles et ardues comme pour rompre le disciple de Tan à franchir toutes diflicuUcs : je me suis avisé de lui mettre en queue, pour le seconder, ce petit opuscule de chansons beaucoup plus légières (que jadis on appelait voix de ville, aujourd'hui airs de cour), tant pour votre récréation à cause du sujet (que l'usage a desja rendu agréable] que pour la facilité d'icelles plus grande sur l'instrument auquel vous prenez plaisir, etc.
» A Paris, le quinzième jour de février 1571, Adrian le Ror. »
Voyez-vous comme toutes les suppositions, les conjectures des littérateurs, qui jurent d'après Ménage, tombent devant ce JADIS, apposé le 15 février 1671 par Adrian le Roy, musicien compositeur, imprimeur érudit, le Robert Estienne de la musique. Ce jadis n*a-t-il pas une valeur ^ de plus d'un siècle sous la plume d'un tel docteur? Ce jadis, en sa course rétrospective, ne passe-t-il pas sur la tête de Basselin et de son Val .de Vire? 1460.
J.-B. Christophe Ballard s'exprime ainsi dans la préface de la Clef des chansoimiers ou recueil des Vaudevilles depuis cent ans et plus, tomel, Paris, 1717:
(l) Ce livre rare et curieux appartient à M. Farrenc.
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^ L'idée de cerecUëil n'ôsl pas de dodtier des uii*s tout à fait inconnus; leur nom suppose le contraire, puisque le vnudevilte tie 8*etitend que des airs répandus dans le public. »
OUdin avait enregistré le mot mudmlte bien avant (luc Boileau publiftt son Art poétique.
— Un vaudeville, une eJuinson du commun peuple. »
Cutiôsitei françaises pour supplément aux dictiontiaires»
Paris, 1640, ili-12, page 861.
Ta de ttlley voia de ville et vaudeville ont été concurremment en usage pendant un siècle ; témoin ce couplet d'une chanson écrite en 1588, après la bataille de Centras :
Ta passeras pour un faquin
Et verras ta famille, Dans la satire et le pasquin,
Chanson et TaudeYllle.
Tu seras cornu comme un bœuf Dans les chroniques du Pont-Neuf.
Le Parnasse des Muses^ chaoson 177, page 211, in-l8, Paris, c. Uulpeau,
Pnea ealle^ passe rue» air courant les rues, dont nous avons fait passacaille; c'est ainsi que les Espagnols désignent leurs chansons populaires. Ce nom est le môme que celui de nos va-de-ville ou voix-de- ville. On dansait très souvent aux chansons, les passacailles et les voix-de-ville furent admises dans les ballets et dans les opéras comme airs de danse.
Hotleterre, Descoteaux ^ Philidor, Doucet, musettes de la cour du temps de Louis XIV Hguraicnt, en costume de théfttre, aux ballets, aux opéras italiens et français. Vous Terrons dans la suite de cet ouvrage la Comédie-Française faire monter son chef d'orchestre sur le théâtre, pour y jouer un rôle de cpmédle. ^
Ce Descoteaux disait : ^ Si Je joue h ma fenêtre un air du Pont-Neuf, une brunette du temps d'Henri IV, tout le monde s'arrête. Si je fais entendre un air nouveau quel qu'il soit, les Parisiens ne lo comprennent points el passent leur chemin. •
S'il avait pu leur jouer des airs du PfbohèUj comme ils auraient doublé le pas )
Molière soupaît un soir avec Racine, Boileau, La Fontaine et Descoteaux, notre flûtiste. La Fontaine était ce jour-là plus distrait encore qu'à l'ordinaire. Racine et Boileau, pour le tirer de sa rêverie, se mirent à le railler si vivement, qu'à la fin Molière trouva que c'était passer les bornes. Au sortir de table, il poussa Descoteaux dans l'embrasure d'une fenêtre, et, d'abondance de cœur, il lui dit: — Nos beaux esprits ont beau se trémousser, ils n'effaceront pas le bon homme. »
— L'amour se trouve à tous les coins de rue ; il n'est du plaisir qu'à TOpéra , » disait Descoteaux.
Ce joyeux musicien avait été le favori de M"' de Villemont, prieure perpétuelle de la Madeleine duTraisnel, rue de Gliaronne. M. d'Argenson, lieutenant de police, devenu garde des sceaux, remplaça le virtuose dans ses fonctions galantes- Le magistrat, pasteur d'un si joli troupeau, chef sttprême du couvent de nonnes dans lequel il vint s'établir, fut chansoriné, de même que l'abbesse et toutes ses vierges follettes.
Faut-il qu'au flâteur Descoleaux Succède le garde des sceaux ? etc.
On appelle miisetu un air convenable à l'instrument de ce nom. La mesure de cet air est ordinairement à six-huit, son caractère naïf et doux, son allure un peu lente, sa basse en tenue ou pédale. La quinte joint son murmure à celui de la tonique, et forme une pédale intérieure dans la plupart des musettes. Celle de GUlirhoé, de Destouches, celle des Talents lyriqvesy de Rameau, furent longtemps admirées, applaudies. La mueette instrument a disparu de nos orchestres, mais on n'a point abandonné les airs de musette. L'effet en est beaucoup meilleur depuis que, par la réunion des hautbois, flûtes, clarinettes, cors et bassons, on imite, avec ce petit chœur d'élite, les résultats donnés jadis par la musettte de Poitou.
TARTDFE. 4^
La muselle de Nma^ de Dalayrac, esl connue de tout le monde. L'ouverture du Calife de Bagdad, de Boieldieu ; celle de Joconde, de Nicole Isouard, commencent par une musette cliarmante. La prière, en si bémoly que Ton chante au premier acte de Zampa, d'Hérold, est une musette suave. La délicieuse pastorale de Touverture de Guillaume Telly où le cor anglais, quinte de hautbois, domine, où la flûte pose un folàlre ramage sur le motif principal, lorsque le cor anglais le dit pour la seconde fois, cette villanelle, œuvre élincelante de fraîcheur, d'élégance, est la reine de toutes les musettes.
Le bal et la grand-bande.
Une réunion, un orchestre de musiciens, était alors appelé bande. En 1577, le maréchal de Brissac amena de Piémont Ballazarini et sa bande de violons à Catherine de Mëdicis. La grande bande des violons de Louis XIV était nommée la bande desvingt-quatre, bien qu'elle se composât de vingt-cinq exécutants. La petite bande, ou les petita violonsy avait été formée parLuUi. Seize jeunes élèves y figuraient d'abord; elle en compta vingt-un par la suite. Une troisième bande, celle de la Grande-Écurie, était composée des trompettes, musettes de Poitou, flûtes, hautbois, fifres, trompettes marines, timbales et lambours.
Les violonistes conduits par Ballazarini étaient armés d'instruments à cinq cordes, montées par quarles de la en fa. Les iit à l'aigu que Ton remarque dans la musique du Ballet comique de la Hoyne, 1581, étaiéM pris naturel lemenl, sur les violons italiens, avec le quatrième doigt, sur la chanterelle /a, sans extension. Voilà pourquoi Monteverde, faisant connaître les instruments qui devaient être employés pour l'exécution de son Orfeo, 1608, annonce deux petits violons à la française; c'est-à-dire deux violons moins grands que ceux d'Italie, deux violons à quatre cordes montées par quintes, des violons tels enfin que ceux dont on use maintenant dans tous nos orchestres. L'annonce mise par Monte-
yerde sur sa partition à'Orfeo avait été rapportée, mais non encore expliquée. Une étude suivie du Ballet comique de la Royne et des œuvres de Francesco Cavalli m'a fait trouver le mot de cette énigme.
Les Italiens appellent encore banda, banda mtViïare, bandu sul palcOf Torchestre militaire d'instruments à souffle et de percussion qu'ils font manœuvrer sur la scène dans certains opéras tels que la Donna del Lago^ Semiramide.
Et parfois Fagotin et les marionnettes.
— Sous prétexte de quelques adresses que Polypbile apportait à cacher son jeu, à la faveur desquelles elle passait pour femme d'honneur; elle exerçait toutes les tyrannies et les pilleries imaginables. Cette façon de vivre dura quelque temps ; et comme il paraissait toujours de nouvelles dupes sur les rangs, c'était le moyen de ne s'ennuyer jamais et de trouver toujours de nouveaux divertissements. Le Ud et la danse plaisaient sur tous les autres à Polyphile, comme ils plaisent encore aujourd'hui à toutes les coquettes do sa sorte, qui ont pour cela tant d'empressemenl, qu'on peut dire que si la harpe a guéri autrefois des possédés, le violon fait aujourd'hui des démoniaques. Elle s'y engagea môme si avant, que malgré son esprit inconstant sa liberté y fit entièrement naufrage.
» Elle devint éperduement amoureuse d'un baladin. La laideur et la mauvaise mine de cet homme, vraisemblablement lui devaient faire perdre le goût qu'elle prenait à lui voir remuer les pieds bien légèrement. Cependant ce fut lui qui se mit en possession du cœur, tandis quo plusieurs honnCles gens qui avaient l'avantage de la beauté, de la noblesse, furent amusés avec du babil et d'autres vaines faveurs, L'Amour fut tellement en colère contre celle injustice, qu'il chercha dans son carquois une de ces flèches empoisonnées, dont il se servait autrefois pour faire des métamorphoses, et la décocha sur le violon (violoniste) chéri de Polyphile. La légèreté de ses pieds ne lui servit de rien pour l'éviter } et par
URTUFE. 447
la vertu de la flèche, de baladin qu'il était, il fut métamorpliosé en singe, qur conserva avec un peu de sa première forme toute sa laideur et son agilité. Ce singe vint depuis au pouvoir d'un bateleur qui le nomma Fagotint et qui surprit merveilleusement un grand nombre de badauds de le voir danser sur la corde : car ils ne se doutaient nullement qu'il eût appris ce métier durant qu'il élait homme, amoureux et violon (isle). Fubetière, le Roman bourgeois.
Fagotin avait un carrosse qui devenait théâtre par un changement aussi prompt que celui d'une décoration d'opéra. Ce vendeur fameux d*orviétan, d'une humeur vagabonde, olait allé faire une tournée en province et mémo en pays étranger. Loret annonce qu'il est de retour à Paris, et que
Cet homme de Uille si grande,
Que le mauvais temps en Holbnde
Avait si longtemps retena,
Est enfin aujourd'hui venu,
Et je crois que demain dimanche,
Avant mis sa chemise blanche.
On le verra vêtu de neuf,
Dans sa chambre, au bout du Pont-Neuf.
Dans la Finla Pawa, le Nozze di Teti e di PeleOf Rosaura, Serse^ opéras, mélodrames italiens représentés à Paris, de 1645 à 1662, les intermèdes n'avaient aucun rapport avec la pièce que l'on exécutait. C/élaille goût du temps, on se plaisait alors à voir des parades burlesques et réjouissantes succéder aux actes d'un drame noble ou tragique. Molière se régla sur ces modèles pour les intermèdes et les divertissements de ses comédies-ballets. Il y reproduisit les Égyptiens, Mores et Bohémiens, personnages adoptés ; les facéties, les drôleries des types italiens, lels que le Docteur, Pantalon, Polichinelle, Scaramouclie, les tri vélins et les matassins, parurent sous d'autres formes dans ses joyeuses improvisations.
On y remarque môme des scènes entières chantées en italien, en espagnol, tant son imitation est fidèle.
— Les chœurs auparavant occupés h chanter Bacchus ou
quelque autre sujet, ne chantèrent plus que dans certains intervalles pour délasser le spectateur, et pour donner lieu au cours de Tintrigue. D'oisifs qu'ils étaient, ils devinrent agissants, tantôt nymphes, tantôt furies, quelquefois courtisans, souvent peuple, mais toujours intéressés à l'action. On conçut d'après Homère qu'une action grande, illustre ne pourrait se passer sans témoins, en outre que ces témoins même sont un magnifique ornement au spectacle, et donnent beaucoup plus aux yeux qu'aux oreilles. Le chœur étant donc tout trouvé, puiqu'il faisait seul, ou presque seul, ce qu'on appelait la tragédie avant Eschyle, ce poète ne l'exclut pas de la vraie tragédie. Au contraire, il crut devoir l'y incorporer comme chœur pour chanter entre les actes, et comme personnage mêlé dans l'action. Il jugea seulement qu'il était à propos d'abréger ses chants qui ne devenaient plus qu'un délassement accessoire dans son idée. »
» Celte opinion du père Brumoy est une des opinions les plus généralement accréditées ,* cependant je ne sais si c'est avec beaucoup de fondement; et je pense, avec plusieurs savants, que la division des actes est un chimérique système que les Grecs n'ont connu que fort tard, puisqu'Aristote n'en a point parlé. Si celte loi, prononcée par Horace, avait été connue des anciens Grecs, et que les chants eussent toujours rempli l'intervalle des actes, il y aurait eu dans toutes les tragédies le môme nombre de chœurs, et c'est ce qui n'est point arrivé. Ces divisions seraient mieux marquées, et ne fourniraient pas tant de matière aux discussions des érudits ; on ne la trouve point dans les meilleures éditions grecques, faites sur d'anciens manuscrits; mais il paraît qu'elle fut introduite lorsque l'ancienne comédie ayant été réformée, les chœurs qui l'accompagnaient subirent la môme réforme ; il fallut alors quelque chose qui vînt les remplacer; et des danses, des pantomimes furent exécutées pour amuser les spectateurs dans les intervalles ménagés par le poète. Ce changement ne fut pas aussi brusque qu'on pourrait se l'imaginer. Les poètes qui succédèrent à Euripide, comme Aga-
tboDy faisaient chanter au chœur des morceaux tout à fait étrangers à l'action. Ainsi de ces sortes de chants on vint aux pantomimes, et de ces pantomimes à la danse. Et cet usage bizarre s'est renouvelé à la naissance de notre théâtre, et s'y maintient encore, autant qu'il est possible» à l'aide de ces violons qui marquent si justement les cinq parties de la tragédie. i> Rochefort.
Seulement les acteurs laissant le masque anliquey Le f iolou tint Heu de chœur et de musique.
BoiLEAU, Art poétique f chant IH.
Mademoiselle de Sévigné, que l'on appelait alors de Sivi-^ gny, figurait dans un des intermèdes joints aux opéras italiens ; voici le compliment qui lui fut adressé par Loret. On le trouve imprimé dans sa Muse historique.
Sans oublier, nenni, nenni, Cette Bressienne admirable»
Ayant jusque par sus les yeux Des aimables présents des cieux.
Avec une charmante gorge • Où des mieux Pamour fait son orge ;
Et Sivigny bref» est le nom De cette beauté de renom.
Après le deuxième acte de Sene [Xerxèê), opéra sérieux de Francesco Gavalli ; Scaramouche travesti, dansant au milieu de deux docteurs déguisés» est reconnu par ses compagnons» les trivelins et les polichinelles» qui le dépouillent et le houspillent vivement.
Après le troisième acte; un patron tie navire, des esclaves portant des si«ges habillés en fagotins (1)» et des matelots jouant de la trompette marine» exécutent la quatrième entrée de ballet.
Une danse de matassins forme le cinquième intermède.
(i) C'est à dire des singes fétus à la manière du singe de Fagotin. u S9
4M TARTOPE.
Louift XIV venait d*épouser Marie^Thérèse, infanle d'Espagne ; et, pour mettre en action le mot plm de Pyrénéa, une nymphe française (la «t^fioro Anna Bergerotti), une nymphe espagnole (royale Melone), terminaient par un duo le prologue de Sene. Une moitié des danseurs était vêtue à l'espagnole et l'autre à la française i ils figuraient à l'œil l'union des deux peuples déjà montrée par l'ensemble des deuxlangués nationales réunies dans le duo des nymphes. Molière eut soin de mêler à ses divertissements des scènes chantées en espagnol, afin de se rendre agréable à la reine Marie- Thérèse.
Nos reines italiennes» Catherine et Marie de Médicis ; nos reines espagnoles, femmes de Louis XIII et de Louis XIY, avaient tellement italianisé, espagnolisé la cour de France, que tousceux quila fréquentaient parlaient ou comprenaient parfaitement l'italien et l'espagnol. Dans les livres imprimés à cette époque, on ne se donne pas la peine de traduire les citations empruntées à ces deux langues, c'eût été faire injure aux lecteurs. Le Théâtre-Italien, ou brillaient Arlequin et Scaramouche, Dominique et Tiberio Fiurelli, le Théâtre-Espagnol, que dirigeait Sébastian Prado, faisaient doublement l'éducation du peuple. Les Parisiens se plaisaient à retrouver chez Molière ce qu'ils avaient applaudi la veille chez les comédiens espagnols, italiens, en exercice permanent dans notre capitale. Ce mélange d'actions, de langages, de personnages si diversement caractérisés, n*avait rien de bizarre, de surprenant pour eux.
Monsieur Tartufe on le pauvre homme I
Ce qui les faux défots assomme,
Deyient public plus que jamais. «
Gomme au ihé&ire désormais
Il se montre chez le libraire,
Qui vend l'écu chaque exemplaire.
Et de sa boutique, en un mot.
En doive crever tout cagot,
Il va produire leur peinture
En belle et fine miniature,
TÂRtUPE. 481
Par tous les lieux de Tanivers, 0, pour eox, l'étnnge revers !
Cette annonce de Robinet est bien hardie pour le 6 avril 1669. Le sieur Ribou, libraire» devant la Sainte-Chapelle, mit en vente la première édition de Tartufe^ dont Molière avait fait la dépense.
Le fameux Tiberio Çiurellî, Scaramouche, n'introduisaît- 11 pas ses farces les plus réjouissantes dans les entr'actes de Rosaura^ princesse de Constantinople^ tragédie lyrique? De burlesques intermèdes succédaient aux scènes les plus attendrissantes.
Ceux qui font grand cas des spectacles Qui pourraient passer pour miracles, Ils faut qu'ils aillent tout de bon En Tholel du Petit-Bourbon, Où, selon l'opinion mienne, La grande troupe italienne, Du seigneur Torel (1) assislés.
Font Toir de telles raretés Par le moyen de la machine, Que de Paris jusqu'à la Chine, On ne peut rien voir maintenant.
Si pompeux ni si surprenant.
Des ballets au nombre de quatre, Douze changements de théâtre, .
Des hydres, dragons et démons.
Des mers, des forêts et des monts.
Des décorations brillantes, Des musiques plus que charmantes.
De superbes habillements, * D^incroyables éloignements, Le feu, l'éclair et le tonnerre, L'Hymen, TAmour, la Paix, la Guerre, La grâce et les traits enchanteurs Des actrices et des acteurs, Flattant les yeux et les oreilles,
(1) ToreUi, machiniste, gentilhomme de Fano, dans le Padouan.
Ne sont que le quart des merveillesi El j'en jure foi de morlel»
Que l'on Yoit an susdit hôtel.
Mais entre cent choses exquises Qui causent d'aimables surprises.
Entre quantité d'accidents Qui font rire malgré les dents.
Et qui raviraient une souche, C'est la table de Scaramouch^, Contenant fruit, viande et pain, Et pourtant il y meurt de faim, Par des disgrâces qui surviennent, Et qui de manger le retiennent.
Or, comme en tout événement,' Il grimace admirablement, Il fait voir, en cette occurrence, La naïve et rare excellence De son talent facétieux.
Et ma foi divertit des mieux.
Mais, pour fidèle témoignage.
De ce que, dans ce mien langage, le déclare à mes chers lecteurs.
Qui n'ont pas vu lesdils acteurs.
Le vingt du mois, le roi, son frère, La reine, leur auguste mère, La fille du feu roi breton, La fiile aussi du grand Gaston, Des dames de haute importance, Et, bref toute la cour de France, Virent avec attention Cette représentation, A qui Ton donna des éloges.
Tant dans le parterre qu'aux loges ; Ils sortirent tous satisfaits De tant d'admirables effets.
Trouvèrent Rosaura fort belle, Ils dirent cent et cent biens d'elle ; Et c'est de quoi, tout de mon mieux, le donne avis aux curieux.
LoRBT, la Muse hisloriquif 93 mars 1658.
La rimaille de Loret survit à toutes les épopées de son temps : elle rapport^ Hes bits.
Je dois vous dire ce qu'étaient les matassins, introduits par Molière dans ses intermèdes. Leur origine remonte à la plus haute antiquité. Danser les matassins^ c'était, dans le moyen âge, imiter la pyrrhique des Grecs, la danse des Salions, prêtres de Mars, institués par Numa. Cette danse religieuse et guerrière que les Salions eiécutaieut Tépée à la main, portant au bras de petits boucliers, sur lesquels ils frappaient en cadence avec leurs glaives, devint une parade bouffonne lorsque les Italiens et les Espagnols s'avisèrent de la renouveler des Grecs. Vêtus d'un costume bizarre et de fantaisie, le pot en tête, ces modernes baladins se battaient à deux, à quatre, à six, à huit, etc., en dansant. Quoique armés de sabres de bois, ils feignaient d'être blessés et tombaient, restaient sans mouvement, comme s'ils étaient morts. Delà vint leur nom de maiassinSf formé des verbes espagnols tnoter, tuer, et fingir^ feindre. Mat4ido fingidOj par contraction, devint matafm; et matachitif mutachiney par corruption, d'où nous avons fait matassin. La batte d'Arlequin n'est autre qu'une épée de matassin. Lee Italiens dirent aussi maitaecinOf maitacdnata.
Charles IX et son frère le duc d'Anjou se mesurèrent en cbamp-clos, à Fontainebleau, pendant les jours gras de 1562. L'exemple de la mort funeste de leur père était trop récent pour qu'on leur permît de s'attaquer avec des armes dangereuses. Ces deux princes avaient pour adversairesleurs maîtres d'escrime et de danse, qui, vrais matassins, feignirent de tomber morts, après quelques estocades portées avec des épées de bois flexible. Pompeo, Silvîo, gisants sur le sable, furent enlevés par une légion de diables hideux et cornus, tandis que Charles IX et son frère étaient ramenés en triomphe au château. Ce prétendu tournoi, cette passe-d'armes, n'était qu'une danse de matassins, una mûUacdnata.
— Le roi (Louis XIV) après son diner, vit une danse des tambours de son régiment, qui dansèrent l'épée à la main, et qui récitaient même des vers en dansant. Le roi leur fit donner trente pistoles. » Dâugeau, Mimoirest ii juuiet 1700.
454 TARTUFK.
Encore una iïiattaccinata. Jusqu'en 1789, on dansa les matassins dans nos régiments.
le Magasin piUoresqm a donné, page 391 de l'année 183&, l'image d'un matassin de Tantiquilé, d'un Salim, Mariùsthcerdos, d'un Salien, prêtre de Mars gradivus. .
Le bronze représenté parla gravure se trouve dans la collection d'antiquités appelée Bendngk-Donop, à Meiningen* en Allemagne : autrefois il faisait partie du cabinet particu^ lier de Ferdinand, roi de Naples, qui l'a donné à la comtesse de Bentingk. Cette œuvre assez grossière est évidemment d'un style antérieur à celui des bronzes romains, imités de l'art grec. Elle nous montre un adolescent dont la bouche est ouverte comme s'il chantait : la position de ses bras et de ses jambes fait connaître qu'il danse ou qu'il se prépareà danser. Sur sa tète on voit un casque descendant sur sa poitrine et sur ses épaules : c'est le kynea des Grecs, legoferii&des Romains. Il est revêtu d'une tunique romaine qui recouvre une cuirasse d'airain. Sur l'épaule gauche» est suspendueune chaiue qui servait de porte épée ; dans la main gauche l'adolescent tient un bouclier rond, et dans sa droite on aperçoit le tronçon brisé d'une épée ou d'un dard.
Les combats de matassins exécutés avec plus d'adresse et de vérité sur les petits théâtres que sur les grands, inspiraient quelquefois une ardeur guerrière à des amateurs, qui sortaient du spectacle pour aller se rafraîchir à coups d'épée. Vous allez voir qu'il faisaient mieux encore.
Le X*' juillet 1669, à la Comédie-Italienne, huit joyeux compagnons, qui sortaient d'un cabaret de la rue des Bod^ Enfants, vinrent se poster aux balcons, sur le théâtre, et s'élantpris de bec, tirèrent Vépée et se battirent quatre contre quatre. Le public épouvanté prit la fuite, les spectateurs perdirent leur argent, et les spadassins furent conduits en prison.
Dans sa lettre du 12 décembre 1666, Robinet donne tous les détails de la première représentation du fameuic Ballet ies Musest et parle aussi d'un combat de matassins introduit daa» oetta pièce.
ClîoDy déesse de Thisloire, Sans que j'ouvre mou émloire, A \k, pour son plus digue ébat.
L'image d*un fameux combat ; Et surtout est considérée, La dite martiale entrée, Où les combattants admirés Se portent des coups mesurés»
Autant d^estoc comme de taille, Sans ensanglanter la bataille :
Et puis, par un plaisant refrain, Tous capriolent sur la fin.
— Tout le monde court depuis quelque temps chez Nicolet pour y voir des danseurs espagnols d'une grande force : ils exécutent une contredanse extraordinaire. Ils sont huit, ayant chacun à la main un bâton de bois très dur, de deux pieds de long, et sur le poignet gauche un petit bouclier d'un bois dur et sonore. A toutes les figures de cette contredanse d'une allure fort vive, il part une grêle de coups de bâtons, donnés à tour de bras en avant, en arrière et de coté; chaque bâton rencontrant un bouclier sur son chemin, il en résulte un bruit cadencé d'un effet surprenant. Pour cette danse, il faut que chaque acteur ait un grande confiance dans ses voisins. Il finissent par former avec beaucoup de légèreté divers tableaux symétriques, dans lesquels ils sont montés les uns sur les autres, en pyramides combinées de manières différentes, deux hommes plus un enfant debout les uns sur les autres. Métra, C&rrespandance seeriu, 12 août 1775.
— Je sortis avec la compagnie pour prendre part aux réjouissances préparatoires. Les vassaux étaient en grand nombre sur l'esplanade et dans les cours. Les uns, suivant an usage immémorial, se lançaient des vases d'une poterie fragile,»qui se brisaient en se rencontrant dans les airs; les autres dansaient le redandruo. Les hommes seuls étaient admis à cette danse circulaire, qui consiste à faire des voltes en mesure et dans tous les sens. Le chapelain du duc de Bretagne, très savant personnage, me dit que le redandruo était exécuté de la même manière par les Saliens, prêtres de
Mars chez les Sabins, Et si Ton se rappelle, ajoula-l-il, que les SabiDS étaient sortis des Ombriens, et les Ombriens des Gaulois, comme le disent Denysd*Halicarnasse et Solin, vous pouvez juger de l'ancienneté de cette danse nationale. Ce qui me paratt surtout remarquable, c'est que les bons Bretons que vous voyez Ggurer dans le redandruo portent encore les larges braies dont on se moquait à Rome lorsque César eut introduit les Gaulois dans le sénat romain; la longue chevelure qui fit donner à une partie de la Gaule le nom de chevduet et le sayon de laine grossière qui, selon Strabon, faisait le costume habituel des Gaulois. » Marchangy, Tristan le voyageur, ou la France au qiuUorzième siècle.
Le pape Clément VU n'aurait-il pas aidé Molière à trouver le nom de son imposteur ? L'an 1351, les prélats et les ordres mendiants exposent leurs mutuels griefs à-n- Avignon devant ce pontife. Favorable aux moines, Clément apostrophe les prélats : -^Parlerez-vous d'humilité, vous, si vains et si pompeux dans vos montures et vos équipages? Parlerez-vous de pauvreté, vous, avides au point que tous les bénéfices du monde ne vous suffiraient pas? Que dirai-je de votre chasteté ? Vous haïssez les mendiants ; vous leur fermez vos
portes, et vos maisons sont ouvertes à des infâmes, à des sycophantes, lenonUmset truffatoribus. »
Le Duchat aurait dû citer ce passage à l'appui de son opinion.
«- On croit que Molière a depuis changé Panulphe en TarlufSf par rapport à Montufar, imposteur ainsi nommé dans une nouvelle queScarron a tirée de l'espagnol, et qu'il a intitulée les Hypocrites. A ne prendre en effet que les deux dernières syllabes de Moniufar^ il est aisé, par la transposition des lettres, de faire arluf; et de là, par une légère addition, Torhi/è. » FURETIÈRE, Dictionnaire, au mot Tartufe.
— Un savant commentateur moderne pense au contraire que Molière, voulant en quelque sorte personnifier l'hypocrite, a choisi le nom de Tartufe, tiré d'un mot allemand qui veut dire diabk. L'auteur le fait ici précéder d'un artidepour
TARTUFE. m
marquer son intention^ car on ne dit pas fe Pierre^ le Jacques^ mais on dit bien rhypocrite^ le trompetir. En remployant ainsi, Molière a donné un titre frappant à sa pièce, et un mot nouveau à la langue. »
Voilà ce que nous lisons dans le Dictionnaire des Origines^ de Noël et Garpentier , et le commentateur moderne et sauvant, ici désigné, qui l'eût cru I n'est autre que Aimé Marlin , dont ces leiicographes reproduisent la note ! Aimé Martin, compilateur bénévole au point d'accepter, de répéter sans réflexion toutes les fariboles qui traînent dans les recueils» et de reproduire les bévues de ses prédécesseurs I Voilà donc Aimé Martin, Noël et Garpentier se réjouissant et se congratulant delà précieuse trouvaille faite dans le Longfkf/eruana^ page 199.
Ge trio d'érudits ne me semble pourtant pas convaincu de l'excellence d'une étymologie proclamée avec tant d'éclat; je dois le penser du moins, en voyant la manière timide, incomplète, insidieuse même, dont elle nous est présentée. Dans les propositions de ce genre^ l'usage veut, exige, que le mot étranger, type sur lequel on a modelé quelque vocable nouveau, soit d'abord mis sous les yeux du lecteur; afin qu'il puisse juger à l'instant de la fidélité de la copie. Le trio d'érudits a soin de no pas nous montrer ce type allemand, ce mot qui signifie diable; il se garde surtout de nous dire comme quoi le nom de Tartufe a pu se former avec les éléments du mot venu de l'enfer. J'aurai donc recours aux dictionnaires.
Le premier que j'ouvre, m'apprend que Devfel signifie diabkj dénum; le second écrit Teufel. Serait-ce là que Molière aurait trouvé son Dufe ou son Tufe? Mais non, c'est au Mao beth de Shakspeare qu'il a pris Macduff. Tartufe^ Macdufe^ cela sonne de même à l'oreille, tandis que Dufe tout court, privé de sa première syllabe en a, désoriente le sens auditif.
— Puisqu'il vous faut absolument un a, soyez tranquille, nous vous le donnerons au moyen d'un e. Deufel ou Teufel est ordinairement précédé par l'article der; joignons l'article
au nom, ce qui va faire sonner der Denfd ou der leufd i l'oreille, et voilà notre Derteufel inventé.
— D*accord ; mais, braves gens que vous êtes, quatuor vénéré de savants, car je dois vous rendre le chef que irous avez choisi, celui qui tient en mains le brevet d'invention, que vous exploitez sans le perfectionner ; hommes de bien, que rérudition égare, aveugle, suffoque, vous serez assez bons pour m'accorder que der Deufel ou ote?* Teufel^ signifie k diable et non pas dicLbk, ainsi que votre note d'escamoteur prétendait nous le persuader. Nul doute que Molière n'ait voulu dire 1$ Lediable^ en disant le Tartufe; comme vous diriez de* main, et tout aussi naturellement, la Lagasse, les Lespuritains^ s'il vous fallait traduire ces titres : la Giusaf i Puriiam. Cela serait bien plus agréable à Toreille.
Vous ne craignez pas d'affirmer que Molière a voulu personnifier le diable en appelant son hypocrite der DeufH^ le Lediable. Mais alors quelle nécessité de faire suivre ce titre brillant, flambant, fulgurant, par le mot insipide on rimposteuTf imbelle, sine ictaî Quelle ineptie attribuez-vous au grand homme î II ignorait, selon vous, que lorsqu'on est le diable incamé, bien mieux le Lediable I on est assassin, parricide, larron, sacrilège, brûleur de maisons, ravisseur de filles, à la face des hommes, à la clarté du soleil, et qu'on ne prend pas la peine d'être imposteur.
C'est le faible qui trompe et le puissant commande.
Le Lediable ou F Imposteur est aussi stupide que le Parricide ou le Fils incivil le serait, si quelqu'un osait donner sérieusement ce titre à je ne sais quel drame.
Mon père, quoiqu'il eût la tète des meilievres, Ne m*a jamais rien fait apprendre que mes heures, Qui, depuis cinquante ans dites journellement, Ne sont encor pour moi que du haut allemand. Laisses donc en repos votre science auguste, Bt q«e votre laigage à mon faible s'ajuste.
Xf Dépit amoureux f acte II, soiaae.
TARTUFE. 4m
Molière ne semble-Ml pas s'adresser à ceux qui lui prêtent une intention qu'il n'a jamais eue? Pouvait-il emprunter un mot caractéristique à ce haut allemand, langue aussi peu connue en France, au temps de Louis XIV, que l'est aujourd'hui l'arabe et le chinois? Rabelais aussi nous parle du haut allemand (1) comme d'un mystère que notre public ne saurait pénétrer. Molière voulait être compris, et Derieufel ne pouvait pas même être deviné.
— Il est aisé de comprendre qu'un jeune prince tel qu'était Monseigneur alors avait dû s'ennuyer infiniment entre madame sa femme et la Bessola, d'autant qu'elles se parlaient toujours allemand (langue qu'il n'entendait pas), 'sans faire aucune attention à lui. Souvenirs de M'^de Caylus.
Mathiidey Clotilde, Bathilde, sont des noms teutoniques portés par des Françaises, qui ne savent pas ce que le sens do ces mots a de gracieux et de flatteur. Instruisez les mères sur ce point ; toutes voudront appeler leurs filles Gomatrude^ Ingoberge^ Audouère^ VUrogothe ou Cunégonde. Si les auteurs d'un drame lyrique, souvent représenté, l'avaient intitulé Gondinquêy Haldetrude ou Waldetrude, qui diable aurait imaginé que l'un ou l'autre de ces mots tudesques signifiait également la Favorite î
j'ai cherché vainement les noms d'Aimé Martin, de Noël et de Carpenlier sur le catalogue des immortels ; cette note curieuse et monumentale ne devait-elle pas leur suffire pour la conquête du fauteuil académique? Hélas I ils n'ont siégé qu'à l'Université!
(1) A tant sceut d'icelle et theoricque et praticque, si bien que Tunstal, angloys, qaî en auoit amplement escript, confessa que vrayement, en comparaison de luy, il n'y entendait que le hault alternant. Rabbla»» Gargantua, livre I, chapitre 93, et Pantagruel, Wm n, chap. 10.
Lorsque Pan urge réponden allemand à Pantagruel, celui-ci lut réplique : — Mon amy, je n'entends point ce barragouin ; pourtant, si vous voulez qu'on TOUS entende, parlez aultre languaige. »
Pimtagruelf Iîti» H. chapitre 7.
460 TARTOFE.
— Le marquis de Gonflaus, premier gentilhomme de la chambre du régent, étant venu de la part de trois ou quatre académiciens me proposer d'être de TAcadémie française : je lui répondis que j'y penserais quand ils auraient quitté leur galimatias. » Longnenuinaj tome 3, pageido.
Des académiciens disaient au poète Lainez : — Décidezvous, soyez enfin des nôtres. — Je m'en garderai bien ; si j'en étais, qui vous jugerait? d
— Tartufe est un nom que le poète a emprunté des Allemands chez qui il signifie diabk. r>
Si le père Longuerue avait attaché l'importance la plus minime à cette unique phrase lancée dans la ôonversalion, et que l'imprudent colligeur du Longueruana s'est hâté d'enre^^ gistrer comme paroles exquises, croyez que l'infatigable savant eût défendu son diabk en vrai démon, et nous eût gratifié d'une de ces nombreuses, solides et larges dissertations qu'il écrivait pour ses amis, et sur des sujets moins sérieux. Il a laissé tomber son mot, parce qu'il ne le jugeait pas digne d'être soutenu. Trois étourneaux sont venus se prendre à cette amorce abandonnée.
Tartufoli^ signar nunzto, Tartufoliî cette vieille et joyeuse étymologie fleure et sonne si bien ! et je l'abandonnerais pour me donner au diabk I Non, de par Belzébuth, je suis trop bon chrétien; et j'irais m'asseoir de grand cœur à la table du nonce qui chanterait, môme un peu faux, le Bénédicité sur un obélisque de truffes aromatisantes.
Faux-Semblant du Roman de la Rose est une première et très vigoureuse esquisse de Tartufe, donnée, en 1410, par Jean de Meung. Ce poète fait dire à son hypocrite :
Cil a robe religieuse, Doncques il est religieux.
Cet argument est trop fieux.
Et ne vault une vieille royoe ; La robe ne faict pas le moyoe.
Ahl pour être dévot, je n*en suis pas moins homme.
Plusieurs ont voulu trouver dans ce vers de Tartufs^ une réminiscence, une imitation même de celui de Corneille :
Ah I pour être Romain, je n'en suis pas moins homme.
Je ne vois dans cette reproduction qu'une conséquence toute naturelle de l'esprit d'ordre qu'avait Moudre. Ce grand génie se plaisait à mettre les choses à leur place ; ayant rencontré ce vers un peu comique, égaré dans une tragédie, il s'est empressé de lui donner un cadre plus convenable en le faisant passer du palais de Sertorius dans le ménage du bonhomme Orgon. Indulgentes au suprême degré, les dames espagnoles ont un mot stéréotypé, toujours prêt à servir d'excuse aux galanteries des personnes les plus graves. — Elles sont de chair et d'os comme nous, » disent-elles. Tartufe ne dit pas autre chose ; mais il s'exprime en termes plus décents.
— Corne che io m aboUy io sono uomo corne gli altri. Tanta fbrza fui havuia la wstra belkzza^ che amore mi costrigne a cori fare. Quoic[ue je sois abbé, je suis un homme comme les autres. Votre beauté s'est montrée si puissante, qu'elle m'a contraint d'en agir ainsi. » Bocgace, Féronde,
L'Intimé, parlant d'un huissier, nous dit ce vers imité du Cid:
Ses rides sur son front graYatent tons ses exploits.
C'était une malice, une parodie, qu'on ne peut pas reprocher à Molière.
Les musiciens se font des milliers d'emprunts de ce genre ; et comme la musique n'a pas d'expression qui soit toujours propre à certaines images, à certains sentiments plutôt qu'à d'autres, on lui fait dire ce qu'on veut qu'elle dise. La parodie même que Racine s'est permise dansas Plaideurs peisseva sans être aperçue, s'il importe au musicien qu'elle ne le soit
pas. Le trio de Didon, Cmel, as-tu l'affreux courage; celui de Roméo et Juliette, Adieu, men idole chérie; celui des Huguenots,
Déjà le clairon sonne, trios d'une couleur sombre, sévère, d'un
Style noble» exprimant avec énergie les passions tragiques, sont bâtis sur Tair de Bobèche et de Galimafré, c'est to Bourbonnaise enfin que chantent les héros de Piccinni, de Steibelt et de Meyerbeer, avec leurs confidents. En dépit de toutes les ordonnances de police» Nevers entonne la Marseillaise dans le quatrième ade des Hugvmols^ quand il dit : Pour cette cause sainte. Le duo si gai, si bouffon de Ma tante Aurore^ Quoi vous avez connu Vamour» est fait en grande partie avec le duo le plus majestueusement tragique de noire répertoire : Esprits de haine et de rage, à'Armide. Pour masquer cet emprunt singulier et capital, Boieldieu fait chanter par les voix les traits que Gluck confie à ses violons.
Le musicien n*use pas toujours des moyens nombreux qu'il a pour déguiser les bijoux enlevés à l'écrin d'un prédécesseur ; il ose étaler en plein jour le diamant qu'il a pris, et lorsque tous les amateurs ont salué la phrase exquise, bien et duement reconnue puisqu'elle se montre sans masque, l'emprunteur adroit, riche en cautële, ajoute un petit ornement, un rien, un tordion, nous dirait Amyot^ plein de grare et d'élégance, d'une harmonie incisive et neuve, qui vient ragaillardir l'ancienne mélodie, et dispose la critique à pardonner le vol manifeste. Gomme la Célimène de VAmant statue^ elle excuse le larcin qu'Amour lui fait par une ruse.
Le duo que le comte Ory chante avec Isolier, Une dame de haut parage, a pour début instrumental une phrase entière de Cimarosa, celle qui, àansleTrame delusty se promène sur Vair bouffe admirable Sei moreiii e quattro bai, chef-d'oBuvredu genre. Rossini prend et déploie bravement la mélodie ravissante de son maître, en fait galoper les triolets déjà trop généralement connus, mais au quatrième temps de la quatrième mesure, un si bimol apparaît ; surprise agréable ! volupté non encore éprouvée I la critique a souri, la critique est désarmée, et chacun dit : — Si l'auteur du Comte Ory s'est permis de reproduire le délicieux motif de Cimarosa, c'est afin de l'orner de ce magique si bémol dont il ne pouvait se passer
TARTUFE. 4e3
plus longtemps; c'est le cachet» Testaropille du nouYeau mattre.
Ah I que ce si bémol est d'an goût admirable : C*est, à mon sentiment, un endroit impayable. •• Il est vrai qu'il dit plus de cboses qu'il n'est gros.
MoLièRB, les Femmes savantes^ acte ni, seàae 2.
Dans le chœur fioal de la Maison isolée, Dalayrac dous redit l'air de danse fort joli du Château de Monte-Nero^ avec la seule différence du majeur au mineur. J'ai toujours regardé comme un trait d'esprit de ce musicien d'avoir fait danser les vassaux du seigneur Romuald sur un air en ton mineur; cette gaieté triste prépare et fait même pressentir la catastrophe, le Château de Monte-Nero est le chef-d'œuvre de Dalayrac ; il y a peu d'ouvrages sur la scène de l'Opéra-Gomique où Ton trouve autant d'originalité dans les motifs» une couleur si bien adaptée au sujeL
Il y a certaines phrases que les compositeurs se prennent tour à tour, et qui Ggurent dans certains opéras représentés & la même époque. Les érudits s'élèvent contre ces plagiats, ces répétitions les désolent, et le public ne s'en plaint pas, bien plus, il semble qu'un motif qui lui a plu doive lui plaire encore toutes les fois qu'on aura su l'encadrer heureusement. Il en est des idées que la mode fait courir comme des coiffures, des étoffes, des couleurs qu'elle met en crédit. Dalayrac s'est emparé de la phrase charmante du finale de la Caravane^ pour la placer dans l'Amant statue^ sous ces paroles : Cesse» Amour, d'être volage, cesse de me tourmenter. Cette phrase a reparu dans le premier duo de Margueriie d'Anjou^ de Meyerbeer; on. la retrouve encore, bien que déguisée, dans le duo de la Maison isolée. C'est une idée complète avec son repos et sa conclusion ; il y a par conséquent plagiat. On aura raison de crier au voleur. Il s'agit d'un motif trouvé par le musicien et c'est sa propriété. Ce sont des rencontres, disait Dalayrac. — Elles ressemblent furieusement à des rendez- vous, » lui répliqua le chef d'orchestre La Houssaye.
Voyez de V Opéra en France, tome ii, des ÉeriU sur la Mustque, édiUon de 1825, OÙ j'ai traité d'une manière complète le sujet que je dois seulement effleurer ici.
En ma Chronique musicale, j'avais dit que le début du joli trio de la Dame blanche. Je n'y puis rien comprendre, n'avait rien d'original, et Boieldieu s'était fâché. Je lui répondis, pour le consoler et l'apaiser : — Vos prédécesseurs ont largement usé de ce motif avant que vous l'ayez placé dans la Dame blanche : voyez, dans la Création de Haydn, l'air de ténor, si mal traduit, Brillani de grâce et de beauté, c'est la première édition connue de votre motif; Rossini s'est permis d'en donner trois autres qui prennent hypothèque avant la Dame blanche; avec l'idée que vous réclamez, il avait fait la marche triomphale de Tancredi, la cavatine de Mustafà de ritaliana in Algeri, la prière de Ninetta de la Gazxa ladra. Quelques critiques ignorants veulent que cette progression de
notes rappelle l'air n était un p'Ut homme, qui s'applait GuUleri ;
c'est une erreur : l'harmonie de cet air n'est pas semblable à celle des phrases que je viens de citer; et quatre notes formant une seule mesure ne constituent pas un motif, surtout lorsqu'il s'agit d'un motif dans lequel la ressemblance vient d'une conformité d'harmonie. Le trio de la Dame blanche est le morceau favori de la pièce : on s'inquiète peu de savoir si le début en est original ou non ; l'artifice, l'esprit du compositeur, se révèlent dès la quatrième mesure; on reconnaît le style d'un homme exercé, la critique se tait, et l'on applaudit. x>
On trouve encore une imitation de ce motif dans le Chani mr la mort de Haydn composé par Gherubini ; mais ici l'auteur a voulu rappeler adroitement les inspirations du chantre divin dont il déplore la perte.
Il faut beaucoup d'expérience de l'art musical et du mécanisme des partitions pour distinguer le plagiat réel, des phrases conjonctionnelles, des incises introduites pour développer les idées, et des lieux communs qui n'appartiennent à personne, parce qu'ils sont la propriété de tout le monde; et.
depuis des siècles, tombés dans le domaine publie. Vingt mesures reproduites fidèlement peuvent ne pas être un plagiat, si le copiste lésa prises dans le magasin commun; deux mesures bien originales, bien caractérisées, renfermant une idée mère, une combinaison d'accords exquise de nouveauté» seront à l'instant signalées, on va crier haro, si quelque imprudent et pauvre musicien s'avise de s'en emparer, après qu'un de ses confrères les aura produites avec éclatr
Seigneur, on vous aUend pour h cérémonie...
Ccst une letlre, Qu*en vos mains, ï l'inslant, on m'a dit de remeUre...
Que cet embrassement Vous témoigne ma joie et mon ravissement... Je ne puis résister à l'excès de mes peines.
Ces vers et mille autres de la môme espèce ont passé dans le domaine public; ils disent des choses qu'il est nécessaire de dire, et que la rime défend quelquefois de dire autrement. On sait que lettre et remeUre, songe et mensonge^ prince et province, marque eimonarque sont les séquences inévitables du jeu des rimes, comme dame et deux est la séquence du jeu de la Vendôme ou du «lansquenet. £es vers, d'ailleurs, ne renferment aucune idée trouvée ou même trouvable ; mais si, comme La Motte, vous écrivez dans une tragédie {Inez de Castro) f
Vous parlez en soldat, je dois agir en roi ;
lorsque le grand Corneille a déjà fait applaudir ce vers capital dans k Cid, vous aurez beau dire que la situation dramatique vous l'a dicté, que vous l'avez réellement fait, on ne vous croira pas. Les annotations dont vous l'accompagnerez seront inutiles. Cette phrase renferme un tout dans sa concision, et l'on ne peut s'en emparer sans devenir plagiaire.
Lui ! ton frère, grand Dieu ! qui ? lui ! ion assassin .' Ali I le doux nom de frère est un liire si saint;
Qu^en voulanl Toffenser, au ciel on faît injure; Un frère esl un ami que donne la nature.
Beàudodin, Démétrius, tragédie, 1783.
Oui, le titre de frère est un nœud si sacré, Qu'en osant le briser, au ciel on fait injure : Un frère est un ami donné par la nature.
Lbgouté, la Idort d^Ahél^ tragédie, 179t.
Qu'une nuit parait longue à la douleur qui veille !
Saurin, Blanche et Guiscardf tragédie.
Que la nuit paraît longue à la douleur qui veille !
Delille, V Imagination^ po&me, 1800.
Voilà des plagiats réels. Casimir Delavîgne n'a rien pris à Saurin, quand il a fait dire à Procida {Vêpres siciliennes) :
Ah I qu'une heure d'atiente expire leniemeni!
C'est ainsi que Ton sait être original, en côtoyant une pensée déjà présentée sous une autre forme.
S'il fallait remonter jusques aux premiers litres Qui du sort des humains rendent les rois arbitres. Chacun pourrait prétendre à ce sublime honneur ; Et le premier des rois fut un usurpateur.
Après ces vers, que la censure supprima dans la Didon de Le Franc de Pompignan, Voltaire a fort bien pu faire dire au Poliphonte de Mérope :
Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.
La ressemblance existe dans les mots et non pas dans la pensée. La même observation doit s'appliquer aux vers suivants de Voltaire et de J. B. Rousseau.
Valois régnait encore ; et ses mains incertaines De l'État ébranlé laissaient flotter les rênes.
Libre des soins publics qui le faisaient rêver, Sa main du consulat laissait flotter les rênes.
Racine avait pourtant écrit depuis longtemps :
Il suivait tout pensif le chemin de Mjcènes, Sa main sur ses cbevaui^ laissait flotter les rênes.
Delille imitait Molière quelquefois en prenant possession de tout ce qu'il regardait comme son bien. Je suis étonné qua les critiques littérateurs n'aient jamais dit un mot du larcin que je vais révéler ; et pourtant que d'articles n'ontils pas faits sur les poèmes de l'habile versificateur ! Je vais donner un fragment de Dorât, pour montrer ensuite comment l'arrangeur Delille en a rajusté les derniers vers ; mais avant cette exhibition, je dois vous faire connaître la prose que ce même Dorât avait rimée.
— Paraissez roaintenant, censeurs rigoureux» graves aristarques» osez encore demander où est la puissance et le mérite de l*harmonie : toute la nature vous a répondu ; et n'ai-je point dans votre cœur un (émoio secret contre vous-mêmes? A chaque instant du jour, la nature vous répétera par toutes ses voix que Tbarmonie est un présent qu'elle a reçu des cîeux pour charmer ses ennuis et pour faciliter ses travaux : ainsi tout chante dans sa peine. Que font dans leurs fatigues tant d'hommes que le besoin condamne à souffrir pour d'autres hommes, et dont les mains, la liberté, les jours sont vendus à des maîtres? Que fait le laboureur matinal en traçant ses pénibles siUons? Le moissonneur au milieu des plaines brûlantes? L'industrieux vigneron sur les coteaux qu'il cultive? Que faille berger toujours errant avec son troupeau ? Que fait le forgeron laborieux parmi les flammes dont il est environné? Que hïi sur le rivage le pécheur impatient ? Que fait dans sa prison flottante le rameur captif, le forçat infortuné? Que font tant d'autres mortels dévoués à la solitude, au malheur ? Ils chantent, et par le chant ils écartent le chagrin, ils semblent hâter le temps, ils abrègent les heures trop lentes ; ainsi le solitaire ennuyé chante dans son désert, le voyageur dans l'horreur des bois, l'exilé dans sa retraite, le captif dans ses fers, le prisonnier dans ses ténèbres, l'esclave dans les carrières profondes, du centre de la terre où il est enseveli vivant, ses chants s'élèvent jusqu'à la région du jour ; par un penchant invariable, par un instinct commun, par un goût universellement consenti, tout annonce, tout atteste que l'harmonie est un plaisir nécessaire à la nature; si nous examinons les autres plais' rs, ne leur trouverons-nous pas, ou moins d'étendue, ou moins de pouvoir, une volupté moins pure, des sensations moins délicieuses; il est des plaisirs de caractère et d'opinion, goûtés chez un peuple, inconnus aux autres : l'harmonie réunit tous les goûts. » Ghbssbt, Discours sur V Harmonie, 1740.
Divine mélodie, ame de l'univers, De tes attraits sacrés viens embellir mes vers. Tout ressent ton pouvoir, sur les mers inconstantes Tu retiens Tscjuilon dans les voiles flottantes^
Tu ravis, tu soumets les habitants des eaux ; Et ces hdles ailés qui peuplent nos berceaux. L'Amphion des forêts, tandis que tout sommeille, Prolonge en ton honneur son amoureuse veille, Et seul, sur un rameau, dans le calme des nuits, Il aime à moduler ses douloureux ennuis, Tes lois ont adouci les mœurs les plus sauvages; Quel antre inhabité, quels horribles rivages M'ont pas été frappés par d'agréables sons? Le plus barbare écho répéta des chansons. Dès qu'il entend frémir la trompette guerrière. Le coursier inquiet lève sa tête altière. Hennit, blanchit le mors, dresse ses crins mouvants. Et s^élance aux combats, plus léger que les vents. De l'homme infortuné tu suspens la misère, Rends le travail facile et la peine légère.
Que font tant de mortels en proie aux noirs chagrins.
Et que le ciel condamne à souffrir nos dédains ;
Le moissonneur actif que le soleil dévore,
Le berger dans la plaine errant avant Taurore ?
Que fait le forgeron soulevant ses marteaux,
Le vigneron brûlé sur ses ardents coteaux,
Le captif dans les fers, le nautonnier sur Tonde,
L'esclave enseveli dans la mine pit)fonde,
Le timide indigent dans son obscur réduit?
Ils chantent, l'heure vole, et la douleur s'enfuit.
La Déclamalion, poème, chaatlll, 1760.
Je cite le passage entier, quoique Delille n^eu ait pris que les douze derniers vers. Les musiciens verront que les poètes aussi traitent le thème en diverses façons.
0 divine harmonie, au moins tes doux accents.
Pour mon oreille encore ont des charmes puissants.
Eh I qui ne connaît pas ton pouvoir ineffable ?
L'histoire en te louant le dispute à la fable.
Combien ma déité fut prodigue pour toi I
Elle ordonne; et tu peins l'allégresse et l'effroi,
Animes les festins, échauffes les batailles.
Mêles des pleurs touchants au deuil des funérailles;
Et du pied des autels, en sons mélodieux.
Vas porter la prière aux oreilles des dieux •
Ainsi Mars s'enflammait aux accords de Tyrlce; Ainsi sur mille sons le fameux Timolliée Touchait son lulh divin, parcourait tour à tour Le mode de ia gloire et celui de l'amour; D'un regard de Thaïs enivrait Alexandre : Roulait son char vainqueur sur Babylone en cendre ; Ou peignait Darius et sa famille en deuil, Des pleura de l'infortune attendrissait l'orgueil.
Dans ses noirs ateliers, sous son toit solitaire,
Tu charmes le travail, tu distrais la misère.
Que fait le laboureur conduisant ses taureaux.
Que fait le vigneron sur ses brûlants coteaux,
Le mineur enfoncé sous ses voûtes profondes.
Le berger dans les champs, le nocher sur les ondes,
Le forgeron domptant les métaux enflammés ?
Ils chantent, l'heure vole, et leurs maux sont charmés.
L* Imagination, poème, chant III, 1800.
La manière de Delille est plus élégante et plus ferme; il a resserré le motif; puisqu'il était en train de prendre, il aurait dû s'approprier encore ce vers charmant :
Le plus barbare écho répéta des chansons.
Lorsque l'idée mère est empruntée aux écrivains de l'antiquité, lorsqu'elle est prise dans les œuvres des étrangers nos contemporains, le plagiat se change alors en simple imitation. Sous combien de formes les poêles français n'ontils pas reproduit eu leurs traductions, leurs drames et leurs opéras, ce fameux vers de Virgile :
^on ignaramali, miseris stu:currere disco; J'ai connu le malheur et j'y sais compatir?
GuiLLARD, OEdipe à Colonet et cent autres imitateurs.
Quelquefois des ouvrages de la plus grande portée offrent une imitation constante des chefs-d'œuvre nouvellement produits, modèles précieux dont un musicien s'inspire au point d'en saisir la couleur, le caractère, le style original, étrange, incisif, énergique, et même les ficelles de praticien. Attentif et soigneuxi le disciple suit pas à pas les traces du mattre
qu'il vient de se donner, éludic ses procédés, sa manière de traiter l'harmonie, Torcheslre, et calque trop souvent ses dessins en contre-épreuves sur le patron choisi. En Europe il n'est pas un musicien instruit, un peintre, un statuaire même, qui n'ait découvert» reconnu» signalé hautement la généalogie des opéras français que M. Meyerbeer a fait représenter à Paris. Tous vous diront avec moi que si Weber n'avait pas lancé victorieusement Freyschûtif EurianU^ Obéron^ sur la scène,- RoberUlù-Didbkei les Huguenols^ œuvres où brillent pourtant quelques beautés du premier ordre» n'auraient pas vu le jour, n'auraient même pas eu la permission de le voir. Â Tair de famille, on voit clairement que Abraham genuU Jsaac^ Isaac autem genuit Jacob ^ Jaoob atUem geyiuit 00000» plus deux contredanses.
Le musicien type domine son époque, seul il peut la dominer; et lorsqu'on veut être soi-même type, il faut se garder avec soin d'en choisir un que tout le moud^ admire» et connaît dans ses plus petits détails.
Mais savez- vous qui fait vivre an ouvrage ? C'esl le génte» et voos ne l'avez point ;
disait Rousseau (J.*B.) à certains poètes de son temps.
Un si grand nombre de représentations de Tartufe avaient été données en peu de temps sur le théâtre d'Avignon, que le public s'empressait peu d'accourir à l'annonce de ce cfaef^ d'oeuvre. ÂQn de se procurer encore une excellente recette avec la pièce trop connue, le directeur du spectacle de la ville papale imagina d'afficher les Fureurs de Damis^ tmgîcomédie d« Moitèra. La sallo UQ fut pas assez grande pour contenir les amateurs désireux de voir une pièce de Molière, dont ils avaient jusqu'à ce jour ignoré l'existence. Ces amateurs ne furent pas médiocrement surpris» désappointés» lorsque 11** Pernelle» grondant Flipotte, ouvrit la scène ; ils attendirent patiemment les Fureurs de Damis. Le comédien Bonvallet s'évertua de telle sorte au deuxième acte» il se déchaioa contre le fourbe Tartufe avec tant d'énergie elde
clialeur, que Damis eut bientôt justifié le nouveau titre estampé sur Taffiche ;et le public, en applaudissant le virtuose furibond, témoigna qu'il avait pardonné l'innocente ruse de l'entrepreneur.