ACTE V, SCÈNE I
Eh bien I ne voilà pas de vos emportements I Tous ne gardez en rien les doux tempéraments.
— Dans la vieille langue, on disait tremper une harpe; c'était avec Yr transposée, temprer^ tempérer celle harpe, raccorder, iemperare. Dans Ovide : temperare citharam nej^tyis»
» On accorde les pianos par tempérament^ c'est-à-dire, en tempérant les quintes, qui, dans les instruments à clavier, ne peuvent s'accorder avec une rigueur mathématique, puisque le bémol s'y confond avec le dièse.
)D Tempérammty dans le vers de Molière, exprime la même idée. » F.- Génin, Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIP siècle ; in-8, Paris, Didot, 4846
Je rencontre enfin une remarque dont je puis m'emparer; je la tiens d'un littérateur musicien : rara avis.
Toy qui es roy, tes meurs alrampe.
Rien ne sert de fourbir la lampe Qui ne met de Thuyle dedans.
Qui aux petits oiseaux vont tendre, Contrefont leur chant pour les prendre, A leur jargon s'accommodaos.
J.-A. de Bajf, ks Mimes, Enseignemens et Proverbes^ Paris,
1597, ia-18.
Dans une de ses idylles, Marini prétend qu'après la mort d'Orphée on vit des abeilles sucer les cordes lâches de sa lyre, et témoigner en quelque façon qu'elles n'y trouvaient plus les douceurs dont elles avaient été si souvent charmées.
Da le stemprate corde Raccontasi che furo Sugger iokesse hibkB vedute Vapi.
Sans doute elles s'imaginaient trouver à la lyre d'Orphée le goût de leur miel. En effet ce que nous appelons mélodie^ est un mot grec qui signifie une chanson emmiélée. . En 1667, le général Scomberg, commandant les Portugais, attaque le beau village de Traigueros, en Andalousie, et le prend d'assaut. Pendant que tout était à feu, à sang, au pillage, un bourgeois castillan, qui se promenait avec beaucoup de flegme dans les rues, entend une vedette qui jouait de la guitare. Choqué par la discordance de l'instrument, il le lui demande pour le mettre d'accord, et le lui rend, en disant: — Jouez maintenant de votre guitare, elle est acqpr* dée; • a/rora s/a temp/at/a, elle est tempérée.
Il continua de se promener, plus sensible à la mauvaise harmonie d'une guitaie, qu'à la désolation dosa patrie et de sa famille.
— De Camp était Gis d'un pâtissier d'Amiens. Il avait été d'abord à M. du Gué, contrôleur général des postes, homme fort riche et fort ami de M. de Roquelle, évéque d'Aulun, se trouvant l'un et l'autre du môme goût II était grand, bien fait, de beaux cheveux blonds : il jouait fort bien du violon et de la flûte, et souvent on le faisait venir au dessert {K)ur divertir la compagnie.
x> M. du Gué possédait une grosse terre dans le diocèse d'Aulun où il allait passer une partie de l'année ; et M. l'évoque était souvent chez lui comme son ami, ce qui cessa par un discours que tint M"* du Gué.
» Ils étaient tous à diner ensemble ; et pour aiguiser Tappetit des convives, cette dame crut leur faire plaisir, en ordonnant que l'on fît une sauce àpautre homme à des poulets servis sur table. M. l'évéque d'Aulun ne le prit pas de même ; et, comme on disait publiquement que la pièce de Tartufe avait été faite pour lui, et qu'on y donne le nom de pauvre homme à Tartufe, après qu'on a fait mention de ce qu'il a mungé à son souper, il crut qu'elle avait voulu l'insulter. Cela fit tant d'impression sur lui qu'il parut du changement sur son visage dont on s'aperçut ; et pour s'en venger, il fit
faire défenses le lendemaiD à M. du Gué de pécher dans des étangs qu*il prétendait être dans la censive deTévéché; ce qui forma un procès entre eux qui a duré très longtemps^ et dont les frais se sont élevés à plus de cent mille écus. » D'Argenson, rapporté par Bois-Jourdain, Mélanges hisio-
riqiieSf etc. , tomo ii, page 435.
Roquette, dans son temps : Périgord dans le nuire, Furent tous deux prélats d'Àutun.
Tarture est le portrait de l'un ; Ah ! si Molière eût connu l'autre I
Al,-J. Chénier.
Ce mol Tartufe^ désignant un hypocrite, un imposteur, fut adopte dans notre langue avant les premières représentations de l'admirable comédie de Molière. Guy Patin, qui proteste si souvent contre les expressions nouvelles, dit, en sa lettre du 7 septembre 1671 : — Celui qui voudrait bien être premier médecin du roi est un certain Guillaume Petit, âgé de cinquanlequatre ans. Normand, savant, doucet, fin, rusé, n'ayant qu'un fils qui le fait enrager. C'est un tartufe parfait, à qui tout est bon, pourvu qu'il gagne, mélancolique brûlé, qui ne parle que de Vierge iMarie, de conscience, et qui par toutes voies ne cherche que de la pratique et de l'argent. »
M"' de Sévignéidit, à la même époque :
— Vous mettez ma modestie à une trop grande épreuve, en me mandant de quelle manière je suis avec vous et avec votre cher Solitaire (Arnauld d'Andilly). Il me semble que je le vois et que je l'en tends dire ce que vous me mandez : je suis au désespoir que ce ne soit pas moi qui ait dit : la mêla' morphose de Pierrot en Tartufe. Gela est si naturellement dit, que si j'avais autant d'esprit que vous m'en croyez, je Taurais trouvé au bout de ma plume. »
Pierre Séguier, chancelier, est le Pierrot si bien métamorphosé.
Les catins en pleurent bien fort; Tout est perdtti Pierrot est mort.
— Vousoffrirai-jedece tartufe? » disait naguère un bel esprit, à ses nombreux convives, en leur présentant du foie accommodé je nesais trop comment. Chacun ouvrait de grands yeux pour découvrir les truffes annoncées d'une manière que Ton croyait facétieuse ; et la présence de ces truffes énigaïatiques, invisibles, ne se révélait pas même à l'odorat
— Prendrez-vous de ce tartufe? — Oui sans doute ; mais où sont les truffes? — Il n'y en a point; c'est le mets que Ton nomme ainsi. Nous devons ce mot àTauteiu^d'une comédie. Voyez mon dictionnaire, on y trouve : Tartufe, foie de veau. » Notre homme avait lu de travers l'explication faux déwL
Le très jeune duc du Maine emploie le mot tartufn'ie en 1677, dans une lettre qu'il adresse, de Barèges, à M*"" de Monlespan, sa mère. — La tartuferie de l'aumonier continue, et il vous divertira à son retour. Lutin est fort paresseux, et mal avec M"* de Maintenon. »
— Enfin la paulette est arrivée pour plusieurs officiers, mais avec d'assez dures conditions. S'il y en a plusieurs autres qui n'y sont pas admis, c'est qu'il n'a pas plu au Saint-Esprit ni au roi. Plusieurs se plaignent, et les méde* cins aussi, vu qu'il n'y a ni malades ni argent II n'y a plus que les comédiens qui gagnent au Tartufe de Molière ; grand monde y va souvent, il ne s'en faut pas étonner, rien ne ressemble tant à la vie humaine que la cx)médie. » Guy Patin, lettre du 29 mars 1669.
On donnait le nom de pauktte au droit établi sur certains offices de justice et de finance. Paulet, père delà belle blonde Angélique Paulet, virtuose musicienne et galante, était l'inventeur de cet impôt. Seize lettres du fameux Voiture sont adressées à M"' Paulet, que les poètes de son temps célébrèrent. On raconte que deux rossignols furent trouvés morts sur le bord d'une fontaine près de laquelle Angélique avait chanté tout le jour. Ce ne pouvait être que de jalousie.
— J'ai lu et vu plusieurs fois la célèbre Éeole des Femmes de M. de Molière, qui, toute charmante qu'elle est, ne me sem-
TARTUFE. 4fil
ble niianmoins aujourd'hui qu'un coup d'essai, un ouvrage médiocrej quand je la compare à son Tartufe, Cerlainement le Tbéfttre-Français doit se glorifier d'avoir un tel homme, auquel seul appartient sapere et fari posse qua sentit, de faire des comédies qu'il joue trente fois de suite, dont une seule a été le divertissement de tout un carnaval, et qui depuis quatre ans est continuellement souhaitée. Paris pourra bien nommer quelque jour cet illustre comédien, Splendidissimum urbis omainentum^ et sui temporis primum, conformément à l^inscriptiou que Gruter rapporte, et qui se trouve à Milan sur le sépulcre de deux personnes de la profession de M. Molière. »
Le grand homme, hélas I n'eut pas même de tombeau ; pouvait-il avoir uneépitaphe gravée sur la pierre sépulcrale?
— Pour parler de Tartiifey je crois que Plante, Térence, Cecilius, Âfranius, le vieil Andronicus et Ménandre, que je ne devais pas nommer le dernier :
Bupoliê atque Craiinuê, jirislophanêsque, poetœ, Alque aliif quorum eomœdia prisoa virorum et(,* •
se mettraient à genoux devant M. Molière, le reconnaitraient pour leur mattre, et non seulement ne voudraient pas travailler après lui à la pièce de Tartufe, mais avoueraient qu'elle efface tout ce qu'ils ont écrit. »
Ce que Sorbière, philosophe languedocien, membre de l'Académie des Émulateurs d'Avignon, dit sur Tartufon'ei d'autre intérêt pour nous que sa date, 1668. Molière fut apprécié de prime abord par ses contemporains qui se montraient rétifs à l'égard de Racine* Molière n'avait point de rivaux; Racine avait été précédé parle grand Corneille. Britonnio» obtint à peine un succès d'estime, et ne futrepré* sente que dix-huit fois dans sa nouveauté ; tandis que Tartufe et les autres chefs-d'œuvre de l'illustre comique figuraient sur l'affiche pendant un grand nombre d'années, et sont wcom à ce poste d'honneur*
Remarquez, s'il vous platt, que Sorbière écrit deux fois de Tartufe et non pas du Tartufe.
— Quiconque, à jour et à jamais, voudra connaître à fond la nation française du siècle passé, n'aura qu'à lire Molière pour la savoir sur le bout du doigt; aussi dans ma dispute avec Algarotli, lui soutins-je que nul homme n'était jamais allé plus loin dans son art que Molière dans le sien ; c'està-dire, qu'il était encore plus grand comique, qu'Homère n'était grand épique, que Corneille n'était grand tragique, que Raphaël n'était grand peintre, que César n'était grand capitaine. Là-dessus il m'arrêta, en me disant que César entendait mieux le dénouement que Molière; qu'il avait eu l'esprit de se faire tuer au moment du comble de sa gloire, dans le temps qu'il allait peut-être la risquer contre les Parthes, et qu'il était mort la montre à la main. Notre dispute finit là : Solvuntur risu tabulce, » De Brosses, Lettres sur r Italie, M SS.
Le comte de Modène, amant de Madeleine Béjart, bellesœur de Molière, se nommait Esprit de Raimond de MormoiroB, comte de Modène, village de l'arrondissement de Carpentras, canton de Mormoiron, dans le département de Vaucluse, qu'il ne faut pas confondre avec Modène, siège d'une principauté d'Italie, ainsi que plusieurs l'ont fait Raimond, comte de Modène, était seigneur de Mormoiron, mais il n'en exerçait pas les droits et les fonctions, longtemps contestés à ses devanciers. Mormoiron ne reconnaissant pas de seigneur, l'espèce de franchise dont il jouissait avait engagé beaucoup de familles nobles du comtat Vénaissin, qui ne possédaient pas de flefs, à bâtir des hôtels plus ou moins vastes dans un bourg, maintenant chef-lieu de canton, où nul seigneur haut ou bas justicier nepouvaitles soumettreaux devoirs de l'hommage et mémede l'étiquette. Mormoiron était une colonie de nobles campagnards libéraux à leur manière. On donnait le nom de petit Versailles à cette colonie. Le comte de Modène avait un manoir à Mormoiron, comme les familles de Roland, de la Brussière, de Maubec, de Rougon, d'Urre,
Guilhem deClermont, de Sainte-Croix, dontledernier représentant siégeait à l'Institut; et c'est dans ce manoir de l'amant de Madeleine Béjart, que j'ai vu jouer, en 1838, par des amateurs, Tartufe réduit en trois actes, et fort bien traduit en vers provençaux par Emile Pichol. Celle version du chefd'œuvre de tous les théâtres est restée en manuscrit.
Le chevalier Daubian, homme de loi de Castres, a fait imprimer et pubh'er, en 1797, à Castres, chez Rodière, fe Misanthrope travesti^ comédie en cinq actes, en vers languedociens ; in-8.
— On va faire une nouvelle édition des Guêbres^ que y aurai l'honneur de vous envoyer. Criez bien fort pour ces bons GuèbreSf madame; criez, faites crier, dites combien il serait ridicule de ne point jouer une pièce si honnête, tandis qu'on représente tous les jours le Tartufe. » Voltaire, Lettre 284, d J[f«» Du Deffand, 6 septembre 1769.
— Quoi I l'on jouera fe Tartufe et l'on ne jouera pas les Guèbres l L'inconséquence est le fruit naturel du sol de votre
pays. — Voltaire, Lettre 281, d M. de Thibouville, 31 aaguste 1769.
VAmi de la Maison, opéia comique en trois actes, de Marmontel^ est une imitation trop faible de Tartufe; la musique fort agréable deGrélry vint en assurer le succès, 14 mars 1772. C'est avec la comédie même de Molière, avec ce Tar^u/è adroitement ajusté pour la scène lyrique par un autre Da Ponte, qu'un Mozart, un Rossini, pourrait nous donner un chefd'œuvre complet. Toutes les silualions de ce merveilleux drame semblent réclamer la musique; les airs, les duos, les trios, les finales y sont indiqués, dessinés admirablement.
Le Faux Honnête homme, le Faux Sincère de Du Fresuy, le Tartufe de Mœurs de Duval, sont encore des imitations du Tartufe de Molière.
Moratiu a mis en scène un tartufe en jupons; les Italiens ont traduit de l'espagnol cette comédie fort amusante, et la représentent sous le titre de la Donna di falsa apparenta.
MOLltRB, 1667.
Du mot grec apnnt qui désigne un croc, une faux, on a fait hnrpie^ hai^pon^ harpin^ harpigmr, harpeau, harper^ harpe, escroquerie (1), harpe, instrument, etc. Molière a pris à la même source le nom de son avare Harpagon et celui de son receveur des tailles Harpin de ta Comtesse d*Escarbagnas. Le pince-maille, les harpies tendent leurs griffes pour accrocher tout ce qui vient à leur portée. La harpe n'accrochait rien puisqu'elle était privée des pédales et de la colonne qui renferme aujourd'hui leur mécanisme ingénieux; mais l'absence de cette colonne donnait à l'instrument la figure d'une faux, et quelquefois d'une faucille lorsque la harpe était recourbée.
Les Égyptiens, les Grecs jouaient de la faux comme nous jouons de la corne, des châtaignes, du triangle, du pavillon ou chapeau, du serpent, les Italiens du fagot ffagottOy basson), des assiettes {piaiti, cymbales), les Provençaux des couvreplats, cabticellasy les Chinois du tigre, et nos anciens du cervelas (quinte de hautbois), de la roue (rote, vielle). Vous voyez que beaucoup d'instruments de musique ont des noms pittoresques : ils les doivent à la forme qu'ils présentent à l'œil.
(l) Le diable me tentait d'arracher des manteaux, Et de tirer la laine k quelques cocardeaux, Et j'eus touché peut-être en ces harpes moderads. Si l'on ne m'eût cognu au brillant des lanternes^
D^EsTERNOD, poète gentilhomme,
-» Oh t monsieur de la Fleur, vous avez joué de Tépinette, » Bâiioty le Coquet trompé. Jouer de la harpe, de l'épinette, du manicordîon, si ^Qait roler^
VAYkKR. 479
Malgré celte noble origine de la harpe, que les monuments de la littérature et les œuvres des peintres, des statuaires de l'an* tiquité prouvent également, notre Académie s'obstine encore à désigner par les mots arpège, arpéger^ certains passages fa*voris du harpiste et leur exécution* Il est inutile de rappeler à tout ce qui n'est pas académicien que arpège^ arpéger^ vien* nent de harpe tout aussi bien que harpUte. Pourquoi ne pas écrire harpige, Aarp^cr? sauf à ne pas aspirer r^.^concession que je ferais très galamment. Dans la dernière édition de son Dictionnaire (1835), l'Académie vient de confirmer celle orthographe de cuisinière non lettrée. D'après le même sys-» tème de variations drolatiques et bouffonnes, elle devrait écrire : /ufros, éraisme ; anathèine^ hanatémathiier : singe ^ çain^ gerUy etc. Gela serait tout aussi bien justifié.
Après des recherches inutiles, faites sur les colonnes réservées à la lettre H, une burlesque supposition vous engage à rebrousser chemin, et le Dictionnaire de F Académie vous présente enfin le mot Arpège^ égaré loin de sa patrie, bien mieux t loin de sa famille. Ce mot que l'ignorance a défiguré, ce mot| arpège est ainsi défini :
'^ Terme de musique. Leçon et exemple d'arp^emente. Tle» cueil d'arpèges et solfèges. »
Je ne disputerai point sur lofre^meils d'arpèges ; s'il en est un seul dans l'univers entier, je prie les rédacteurs de l'article précité de vouloir bien me faire connaître cette meryeille, ce phénix.
Passons au mot arp^^^nm^ vocable rejeté par les musiciens comme parfaitement inutile; attendu qu'il est synonyme identique à^arpège, et d'un résultat sonore beaucoup moins agréable à l'oreilla
ARPÉGEMENT. C'ost, dit l' Académie, unecc manière de frapper successivement et rapidement tous les sons d'un accord, au lieu de les frapper à la fois. »
La définition est excellente quant à l'action du musicien:
— Arpéger, faire des arpégements. »
C'est h merveille, Mais sur cjuoi fait-on ces àrjtégements
4g0 L'AYARE.
mystérieux, laDtasiiques, énigmatiques pour le lecteur? Estce par hasard sur la trompette marine, sur les cymbales, sur un bécarre, sur une patte à régler, sur le dos d'un cbat ou d'un marcassin domestique (l]?Tous ces ustensiles appartiennent à lamusique, et pourtant ils sont également inutiles pour l'exécution des arpèges.
Chose singulière, étonnante, surprenante, inouïe, prodigieuse, inimaginable, miraculeuse, phénoménale, ao point que l'Académie est bien excusable en sa candide et naî%'e ignorance; chose qui va frapper de stupéfaction tous nos lecteurs I Les harpègei^ oui, les harpèges sont exécutés sur la harpe^ que pinçaient les harpeurs (2) du moyen Âge, que pincent nos harpistes. C'est incroyable^ direz-vous, et pourtant TOUS saviez parfaitement que les ânes font des àneries^ qu'on les bcUonne avec un bâton, et que la choucroute est fabriquée avec des choux»
La preuve patente, irrécusable^ que l'Académie ne se doutait nullement que son arpège vînt de harpCy c'est qu'elle ne fait pas mention de cet instrument, dans son article Arpège: tandis qu'elle met un soin minutieux, extrême, à nous ex* pliquer des mots connus de tout le monde, en les accompagnant de leur acte de naissance, de leur complète généalogie. Non loin d'Arpège, vous trouverez
— Angélique. Qui appartient à V^nge, qui est propre à VAnge, y>
Croyez que si l'Académie avait usé des mêmes précautions à l'égard de son arpège, en ajoutant : — Qui appsirtienl & la
(1) Capucin, le chien de Scbneilzhoeffer, chantait la gamme et jai^t agréablemenl des harpëgra en mi-bémol. On sait qu'à Tenlrée de Chtrie»- Quinlà Cambrai, cet empereur fut salué par les accords d'un orgue de chats. Les Gantois firent mieux encore ; les touches de leur clavier pinçaient, piquaient vivement les queues de trente-neuf cochons diatoniques.
(2} — Ung harpeur danse à la harpe. » Bovilli (Caroli), prorer&iorum vulgarium libritres. 1531. Proverbes et dicis sefUeneieuXf avec rinterprétatfon d^iceux, par Charles de Bouvelles. Paris, I5S7, io-tt.
harpif qui est propre à la harpe; i» ce rapprochement eût jelé de lumineuses clartés sur Fimage horrible, atroce, immonde, qu'elle préparait à nos yeui. L'Académie» qui s'est bien gardée d'écrire Hangéliqiœ après avoir parlé de l'Afi^e, eût sur-le-champ abandonné son orthographe barbare, et, comme les musiciens, elle écrirait harpige. Pardonnons cette erreur à l'Académie, elle ne savait ce qu'elle faisait
Voilà pourtant comme on fabrique nos dictionnaires I Quelle chou-croûte 1
L'Académie veut que le mot orgve soit masculin au singulier et féminin au pluriel. En se conformant à cette burlesque décision, les musiciens seraient obligés d'ajuster des phrases telles que celle-ci :
Vorgue nouveau de Saint-Denis, k vieux orgue de Notre-Dame de Paris sont tris puissantes et tris harmonieuses ; celui de Saint- Maximin {Var) est un des plus anciennes, peut-être le meilleur de toutes celles de l'Europe.
Noire oreille repousse de semblables dissonances» Les musiciens n'ont jamais voulu se montrer académiquement stupides; ils ont dit et diront jusqu'à la fin des siècles : Un bel orgue, des orgues excellents. Il ne leur suffit pas de chanter, de jouer juste ; ils s'appliquent encore à parler juste. Voyez le Dictionnaire de Musique moderne de Gastil-Blaze, Paris, 1821 et 1826, 2 volumes iQ-8.
Un amateur, lisant le Journal des Débats, s'arrête sur un mot étrange, inconnu, pour lui du moins; il trouve un académicien sous sa main et l'interpelle vivement.
— Ànomaiie t qu'est-ce que c'est qu'une anomalie ?
— C'est probablement quelque maladie d'un nouveau genre. On a tellement changé la nomenclature, qu'il est im- )>ossibIe de s'y reconnaître. »
Telle fut sa réponse. Vous l'excuserez si je vous dis que l'académicien était médecin de profession. Mais je n'ai pas frappé ma cadence finale au sujet de la harpe.
On exécute des harpèges sur la guitare, le violon, le violoncelle, sur la flûte et la clarinette, le hautbois et le basson , I. 8i
le cor et la trompette; les clavecinistes et les chanteurs affectionnent beaucoup ces arabesques musicales et les produisent avec succès dans leurs brillantes variatious. Pourquoi donc faire honneur à la harpe d'un trait que la Toix et le plus grand nombre des instruments peuvent articuler?
Pourquoi donc appelle-t-on^Aani^/./rafigipan^, certaines compositions infiniment harmonieuses pour notre palais délicat? C'est que le marquis Frangipani» seigneur florentin, en Provence exilé, consacra ses loisirs et son talent à la fa* brication de certaines tartes aromatisées» et communiqua de précieuses découvertes aux parfumeurs de Grasse; tandis que Béchamel s'illustrait en inventant des sauces, des coulis, en inspirant des chansons également célèbres et recherchées des curieux. Ces professeurs harpégeaient à leur manière; comme la harpe, ils ont donné leur nom à leurs créations Immortelles !
Singulière transition! de la musique, je tombe dans la sauce. Eh 1 ne savez-vous pas que Lulli (Jeah-Baptiste) était marmiton?
Cesi par droit de conquête et par droit de naissance,
que la harpe a donné son nom aux passages favoris des virtuoses qui la mettaient jeu. On ne peut soutenir les sons en attaquant ses cordes; les harpistes se sont évertués, et c'est en frapjîant successivement et rapidement toutes les notes d'un accord, qu'ils arrivent à fournir des équivalents à l'oreille, à la satisfaire, en lui présentant, déployés en éventail, des sons que l'archet, l'embouchure et le clavier ne peuvent grouper et soutenir. Raymond Poisson ne chaussa-t-il pas des guêtres pour déguiser ses jambes taillées en flûtes? le coton put ainsi lui fournir des équivalents.
Marie, sœur de Moïse, le roi David harpégeaient sur les bords de la mer Rouge, sur les hauteurs de Sion, trois mille ans avant l'époque où Corelli, Scarlatti, Tartini, Locatelli surtout, firent une heureuse application des artifices de l'harpège au jeu du violon ; avant le temps où les Froberger,
les Bach, les Fauslina» les Farinelli, les Punto, les Rault, les Par (1) et leurs émules barpégèrent avec l'orgue, le claveciDt le gosier» le cor, la flûte, la trompette, etc., etc. Ce que les harpistes faisaient par nécessité, fut imité par les violonistes, les chanteurs, les clarinettistes, par fantaisie, caprice, et pour obtenir des effets nouveaux. Gomme tous ces passages da« taient de celui de la mer Rouge, qu'ils avaient été créés sur une harpe, ils conservèrent à bon droit le nom à'harpèges.
Les Grispins bien bâtis, bien musclés, n'ont-ils pas adopté la guêtre?
A l'ignorance de nos académiciens législateurs s'est joint l'esprit de parti, l'entêtement. Ils ont rejeté le mot harpège^ tnenf , ainsi figuré, parce que Furelière l'avait introduit dans son dictionnaire. Vous savez quels débals s'élevèrent au sujet du lexique de ce philologue. Furetière fut chassé de l'Académie et Ménage n'y fut point admis à cause de sa Requête des Dictionnairesy facétie pleine d'esprit et de raison. Savant judicieux, Furetière estimait que faticet procède évidemment de fatuxs^ faucibus^ et pourtant on le voit se borner à manifester son opinion sans oser écrire fautet. L'usage, dit-il
mais l'usage qui peut, qui doit faire adopter un mot, l'usage est toujours un imbécile quand il dénature l'orthographe naturelle, et rationnelle de ce mot. Si Furetière avait été musicien, croyez qu'il eût buriné hardiment fauut^ endépit de ses confrères énmUiers.
Je souligne ce dernier mot pour excuser mon orthographe, non encore approuvée. L'Académie nous ordonnera peutêtre d'écrire haimeiuiaye ^ par la raison que ce mot vient d'émeute.
— Êtes-vous Français? — Non, je suis de Marseille (2). »
(1) Pair (Michel), père de Ferdinand, de l'aotear à*Agnese^ de Ca^ ffitlla, dont le prince Talleyrand avait francisé le nom en écrivant
(2) Louis XIV bâtit une forteresse à Marseille ei l'arma de canons Lîon Bpnnants pour inviter les habitants de cette ville à le traiter avec moins
Renouvelez cette question, et vous obtiendrez presque toajours la même réponse. Né soldat du pape, à Cavaillon, dans le comtat Yénaissin, je suis encore moins Français que ceux de Marseille. Zélé conservateur de la langue mélodieusement poétique et musicale des troubadours, je ne parle, ne rime, ne chante, n'écris le français que dans les cas d'absolue nécessité. Je n'attache de prix qu'à mes œuvres provençales ; c'est le seul bagage poétique et musical que je lègue i la postérité. Léger, mais ficelé par une main de mattre, ce colis arrivera plus facilement à son adresse. Vous croyez peutêtre que je n'ai pas une grande vénération pour le français : sans donner un témoignage bien précis de l'affection que je lui porte, je vois avec un chagrin réel que les écrivains de nos jours s'efforcent de l'enlaidir. Il me semble qu'il pourrait se passer d'une telle sollicitude.
Pourquoi disent-ils encore au fur et à mesure? A mesure n'est-il pas suffisant ? Voudraient-ils se ménager un hiatus inévitable? Touieifaisel quantes n'est pas moins ridicule que ce fur et cette mesure.
Pourquoi s'obstiner à dire soixafUe-et'diXfqualre'Vingt'diX' stpt^ qucUre-vinijt'dix-neuf, au lieu de septante, huitante-sept. nonante-neuf: dit-on cinquante-seize^ quarante- dix-netif?
Celte manière de s'exprimer, prolixe, bizarre, vicieuse, est moderne en France; elle nous vient des Basques, et fut introduite chez nous par les compagnons d'Henri IV.
Dans l'idiome basque, amar signifie dix; oguey^ vîngt;* oQuey-t-am^Lr, trente; c'est-à-dire, vingt et dix; l)erroguey, deazpvîngtt, quarante; berroguey-t^amar^ deax-vîogts et dix, cinquante ; yruroguey, troh-vingts, soixante ; yruroguey-t-amar, troU-TÎngt* et dix, septante ; laurogueyy cioatK-Tingts, huilante; lauroguey-^t'amar, quatre-vingu et dix, nouante ; «uw, wat.
Il est fort heureux qu'on ne nous ait point affublé de vingt
de cérémonie. Protestant contre leur qualité de Français, ils disaient encore le roi de France, en parlant de ce prince, et Louis voulut éîre appelé tout simplement le roi.
L*AVÀRE. 485
et diXf dmx'ùngts et dix, trais tingts dix et urif trois-vingts dix et quatre^ etc.
Oguey-tHimarf berroguey-t^amary yruroguey't-amarj tauro" guey-t-amary sont des mots rustiques, acerbes, et pourtant ils témoignent en faveur de la délicatesse des oreilles basques. On voit qu'elles ont horreur de Thiatus, qui dans toutes ces aggrégations de mots est sauvé par le t, lettre euphonique intermédiaire.
— Sinon que messieurs de la court feissent par bemol commandement à la verolle de non plus allebouter aprez les maignans. d Pantagruely livre n, chapitre il.
Rabelais écrit maignan comme il écrivait montaignCf corn-' paigncj dont on a changé l'orthographe en supprimant la lettre i. Montagne^ compagne^ magnarif telle est aujourd'hui notre manière de figurer ces mots. Quelle fantaisie impertinente, quelle inconcevable lubie a pu faire abandonner le vocable éminemment français magnan, pour lui substituer UD sosie qui rampe sur trois mots et deux tirets : ver-à-soie? Pourquoi délaisser, annuler ce radical magnany afin de le ressaisir pour en former plus tard magnaniirey bâtiment où Ton élève des magnans ; magnanier, celui qui gouverne la magnanière et donne de« soins aux magnans? En disant ver^ à-soyêrey teV-d-ioyer, vous vous seriez montrés beaucoup plus lanternois et bien moins ridicules. On aurait pu croire qu'il ne vous restait aucun ressouvenir de magnan^ vous n'auriez été qu'ignorants. Mais fabriquer magnanière^ ma,gnaniery avec le radical détruit à plaisir est le comble de la stupidité.
Toute la France méridionale et magnanière n'a jamais employé que le vocable magnany pour désigner la précieuse chenille qui nous donne la soie ; et vous, Français du nord^ qui jouez aux magnans comme les bambins jouent à la cha« pelle, aux soldats, vous prétendez imposer les divagations de votre Académie aux naturels d'un pays où les magnans croissent et multiplient depuis trois siècles. Les Provençaux, les Languedociens, ne doivent-ils pas (ire vos régulateurs, vos maîtres sur ce point? Burlesques magnaniers de Paris,
pendanl les énormes loisirs que vous laisse la slcrililé de vos magnanières fantastiques, amusez-vous à ratiociner sur la préférence que mérite le triple mot ver-à-soU, les Français du midi n'en conserveront pas moins leur vocable magnan dans sa pureté native, en vous permettant d'en tirer encore d'autres contre-épreuves/ telles que niagnanophile^ magnamn cole^ magnanopfiobe^ magnanolâtre^ etc., etc. Je ne pense pas que vous ayez jamais la fantaisie d'écrire versasoiephUe^ versa' soiecokf etc.
Pourquoi ne dites-vous pas ferrin avec les Français du midi, qui se sont hâtés de substituer ce mot leste, élégant et sonore, à la disgracieuse et lourde périphrase chemin defsr? Bateau à vapeur et son hiatus solennel, ne figurent plus depuis longtemps dans les langues du midi. Les Provençaux et les Catalans vous ont appris à dire un vapeur; un ferrin est plus ingénieux.
Nos anciens employaient les mots lendemain^ tandis^ sans donner une tête à l'un le lendemain, une queue à l'autre Uu^ dis que^ et leur discours, plus concis et plus élégant, ne perdaH rien de sa précision et de sa clarté.
Doit-on alonger ainsi la courroie inutilement et bourrer de paille et de foin? Le français est àôjh si long, si lent, si lourd en ses interminables périodes, farcies d'articles, de pronoms, d'adverbes sans fin et de périphrases incommodes et languissantes !
Pourquoi prendre aux Italiens mezio ter mine ^ tandis que vous possédez moyen terme^ qui dit la même chose avec des mots identiques? Si vos imprimeurs n'ajoutent pas un accent à termine, croyez qu'ils ne manqueront pas d'écrire nuiëstro au lieu de maestro, comme les graveurs font nuusioso, thema, au lieu de maestoso, tema. Quelques pédants introduisent encore ces mots ad hoc en leurs discours français; laissez-les faire, et traduisez cette expression dans votre langue, qui ne vous a jamais refusé pour cela.
lÀbreUo signifie lîvret, mot français qui désigne le petit livre contenant le drame que le parolier a composé pour sa
L'AVARE. 4a7
moitié d'un opéra : le musicien se chargera d'ccriro l'autre. Puisque le mot livret ligure dans tous les dictionnaires français, il me semble que nos écrivains pourraient fort bien l'employer, au lieu de recourir à Titalien librelto. Seraient-ils désireux de faire preuve d'érudition en imprimant au pluriel des libretloSf comme ils écrivent un dikUanti? Je me suis empressé de franciser ce mot afin de donner à mes compatriotes le moyen de ne plus retomber dans de semblables erreurs.
Voyez la triste figure que fait le mot italien taui dans une de nos phrases, pour n'avoir pas été prudemment francisé.
LàZZO, s. m. au pluriel lazzi; atto giocoso^ col quak i cornmedianti muowno a rt'so, aclioa badine que les comédiens emploient pour exciter le rire. Vous êtes forcés d'écrire un lazzi; écririezvous unfanaiiXf un chevaux? C'est pourtant la même faute grossière, la mOme dissonance intolérable. Vous n'oseriez pas non plus écrire des lazzis^ puisque lazzi, sans $, est un pluriel. Va de lazzo étant muet comme Yi de lazzi, nous aurions dû franciser ce mot et dire : un Içizze, afin de pouvoir le décliner à notre manière, et dire, écrire des lazzes; ou bien ajouter notre £ muet au pluriel lazzi; ce qui nous permettrait d'écrire un laszie, d(s lazzies, et vaudrait beaucoup mieux pour la grâce et la sonorité du mot, dont la physionomie n'éprouverait aucun changement à l'égard du sens de l'ouïe. N'avons-nous pas des mots du genre masculin dont la terminaison est enie? Nous dirions un lazzie, comme on dit un incendie, un scolie, un parapluie.
Lorsque l'Académie a composé son dictionnaire, l'usage ne voulait pas que l'on dit graveuse, le mot graveur n'avait pas de féminin. Il n'existait peut-être alors qu'une femme, Claudia Stella, qui gouvernai le burin. Le nombre des graveuses est maintenant supérieur à celui des graveurs à tel point, que l'on compte, à Paris, plus de graveuses que de brodeuses. Si l'Académie tient absolument à ce que le vocable susdit n*ait qu'un genre, il faut qu'elle lui donne le genre féminin, en disant un liommê graveuse. Ce sera beaucoup moins ridicule que de dire une femme graveur. L'Académie
doit suivre les progrès du siècle, et consacrer l'usage quand il est adopté d'une manière aussi générale. L'exception doit prévaloir quand elle déborde, submerge la règle.
Être réduit au petit pied, c'est être réduit à un état fort audessous de celui où l'on était. Est-ce bien là ce qu'on veut dire en écrivant : Un Napoléon au petit pied^ un Mozart au petit vied ? Ceux à qui vous appliquez cette locution bizarre, outils jamais rayonné de la gloire éclatante de Mozart ou de Napoléon pour en être ainsi déchus?
L'auteur du Divorce satirique^ factum dirigé contre Marguerite de Valois, femme d'Henri lY» et que ce roi voulait répudier, nous prouve que l'expression dont il s'agit est fort ancienne. Il l'emploie dans son vrai sens en parlant de cette reine à peu près détrônée.
— C'est bien loin de ce que sa bonne fortune lui promettait l'ajant fait nattre d'un des plus grands et des magnanimes rois de la terre, de la voir aujourd'hui valeter de la sorte, et tellement réduite du trot au pas, que de reine elle soit devenue duchesse, et de légitime épouse du roi de France, amante passionnée de ses valets. Partant on ne saurait justement s'offenser pour elle contre M""* de Guise, qui discourant une fois du ravalement de sa gloire, chanta fort à propos une vieille chanson de son temps, dont le refrain était :
Margot Marguerite en haut, Margot Marguerite en bas, Margot Marguerite.
Tellement on l'avait déshonorée, et de grande qu*elle soûlait être, d'un chacun méprisée et rangée au petit pied. »
Amouracher f s' amouracher ^ est un mot ignoble, hideux à la vue, et d'un résultat sonore rebutant. L'Académie ne permet ce vocable que dans le style familier. C'est beaucoup trop encore ; elle devrait le mettre au rebut et nous rendre l'ancien mot énamourer^ s'énamourer, imité du provençal ouimorar, propre à la poésie comme à la prose, et d'une gracieuse sonorité.
L'AVàRE. 489
Que cliroDS*DOUS de Suissessey chasseresse^ demneresse, étende vendangeuse^ moissonnetisey et de tous ces féminins en esse en euse, que l'on. est forcé de laisser en chemin à cause de leur progression lourde et traînante? L't muet provençal vient donner une allure légère, une parfaite élégance aux mêmes expressions dmn^iris, casseiriSy vendumierisy meissonneirisy magnaneiris. Oliveirisytemme qui cueille des o\\yes;pei$sonneiris, femme qui vend du poisson ; casseiràuy mauvais chasseur» et mille autres encore qui manquent au vocabulaire français, ne peuvent être remplacés que par des périphrases.
Les mots en eiris appartenaient à l'ancien français, on les rencontre dans les écrits du moyen ftge. Unmirack de Nostre- Damey de VEmpereiris (impératrice) de Rommey tel est le titre d'un mystère du XI" siècle.
Ronsard forgeait des vocables de cette espèce en appelant Vénus escumière^ aimeris.
Artistique y artistiquementy devraient être renvoyés aux Hurons, qui, sans doute, nous les ont apportés. Nos journalistes affectionnent ces mots; et, sans remords aucun, ils osent imprimer anti-artistiqu^e.
Que dirons-nous d'orchestrationy d'instrumentatiany que plusieurs musiciens^ peu dignes de leur nom, emploient journellement?
Tremblement de terrty périphrase empruntée au dialecte lanternois, lourde aggrégation de mots que la poésie rejette, que la prose technique seule peut employer, ne devrait-elle pas enfin céder la place à notre ancien mot tremble-terrey dont il usurpe les fonctions depuis trois cents ans? Les Italiens ont eu soin de conserver leur terremoto, Trembk-terre vous offre galamment une économie de deux syllabes.
Remercions M. de Lamartine d'avoir accourci le mot tweommensurable ; ce poète dit, en ses Becueillements poétiquesy
Tombcaa d« David :
L'immensurable espace.
BiVAG ou Bivouac ; Bivaquer ou Bivouaquer. Tous nos
490 L'AYARË.
diclionnaires présentent ces deux paires de mois; et si les grammairiens oirrent rallernative, ils ont soin, d'après Tusage établi, de placer en tète le mot qui doit être préféré, comme étant d'une sonorité plus leste et plus agréable. Soins inutiles! trompeuse espérance I Bitoiuxc et bivouaquer seront élus par le plus grand nombre de nos écrivains, tant les Français ont Toreille insensible à toute mélodie I mais aussi pourquoi ces ou? Quand vous possédez un mot que vous av^ choisi, que vous préférez évidemment à l'autre, puisque vous le casez au premier rang, quelle nécessité d'en proposer un second, mis au rebut, qui dit beaucoup moins bien la môme chose? Pourquoi permettre une alternative que l'on saisira toujours du mauvais coté? Croyez que les coasseurs et les croasseurs seront enchantés de bivouaquer arUi-aTtiiiiqufi^ ment dans votre bivouac.
Pourquoi rencontrons-nous encore un de ces ou funestes intercalé dans nos dictionnaires entre ces mots poêle ou foU/t? Le dernier de ces vocables ne doit-il pas être préféré pour distinguer le fourneau qu'il désigne, du poêle^ voile nuptial ou mortuaire, et de lapoêle à frire, tartan? Notez que ce mot provençal en dit plus que vos quatre mots français, puisque l'amphibologie n'est point à redouter.
Elle m'a prodigué sa tendresse et ses soiiis.
Non ; les soins religieux et tendres donnés par Ântigone à son père ne sont pas du tout prodigués^ c'est-à-dire follement dépensés, accordés sans raison comme sans jugement. Quoique cette manière de parler soit d'un usage fréquent, et que le mot prodigue, pris en bonne part, l'autorise; je ne puis m'empécher de la reléguer parmi les dissonances qu'il faudrait éviter, ne pouvant les sauver d'une manière satisfaisante. — Cette maison est œnsacrée à la prostitution, » ne me choquerait pas davantage.
Vous écrivez maintenant taise et châle comme vous les prononcez, pourquoi ne pas écrire hoiiist au lieu de tci&th ou wisk? Puisque ce mot est devenu français, il doit prendre
une physionomie française; la môme observalion s'applique à vagœif que plusieurs figufent encore à l'anglaise toagon. Nos meilleurs typographes impriment farum^ incognito, déco- Tum^ eirata^ factum^ prorata^ proscenium, etc. , sans les souligner, sans avoir recours aux caractères italiques destinés à signaler tous les mots empruntés aux langues étrangères; et donnent par conséquent un accent à décorum, à proscenium.
Prorogation désigne le temps que Ton donne au delà du terme fini. S'agissait-il du président de. la république» le sens de prorogation n'éprouvait aucune altération. S'agissaitil de l'Assemblée nationale, prorogation prenait alors une signification tout à fait opposée. Proroger l'Assemblée, c'était l'arrêter dans ses fonctions et l'envoyer aux champs pour deux ou trois mois. Accordez-vous.
Pourquoi notre Académie s'obstine-t-elle encore à repousser le vocable modiste qui nous délivrerait enfin de la périphrase cacophonique marchande de modes?
J'admire l'angélique patience, la longanimité si bien lanternoise des Français qui depuis des siècles se dévouent curieusement à dire, écrire, imprimer dix- huit cent mille fois par jour Chalon-sur-Saône, CMlons-sur- Marne, L'œil ne confondra point Châlons avec Chalon, j'en conviens; cependant l'un de ces mots écrit sur une adresse n'aura jamais une signification assez nette, assez précisé, pour ne laisser aucun doute sur la direction qu'il faut donner à l'objet qui porte cette adresse : on croira toujours que l'expéditeur a pu se tromper. Si vous desirez que la lettre ou le colis ne s'égare point en route, il faudra nécessairement ajouter le complément obligé sur Saône ou sur Marne, et prodiguer encore quelques centaines de millions de mots inertes, parasites, fatigantes superfluités dont il faudrait enfin se débarrasser. Au lieu de se borner à distinguer Cliâlons de Chalon par l'addition à peu près inutile d'une s et d'un accent absurde, il fallait transposer les syllabes d'un de ces deux noms, etdire Chalon et Cholan, sauf à faire décider par le sort à laquelle des deux cités appartiendrait la dénomination de Cholan.
An L'AVARE.
Croyez que cette rectification, futile en apparence mais d'un résultat colossal, ne manquera pas d'être faite lorsque les Français auront appris à connaître la valeur du temps, du papier, de l'encre, du travail de la plume, des typographes, et surtout de l'organe euphoniqua
La première syllabe de ChcUom étant brève, et ne pouvant être que brève puisqu'elle doit amener une terminaison dure, on ne peut sans impertinence l'écraser, la ralentir au moyen d'un accent circonflexe. Mais nos anciens écrivaient Chaalonsy nos anciens avaient tort ; je le prouverai bientôt.
Le philosophe de Genève se trompe immensément quand il dit : — La langue française n'est pas susceptible de musique, parce qu'elle n'a pas d'accent. » Après un verdict d'exclusion si brutalement asséné, quelques mots d'explication relatifs à la nature de cet accent devraient être ajoutés pour justifier la sentence. Rousseau nous les refuse, et se borne à dire : — Il me resterait à parler de l'accent ; mais ce point important demande une si profonde discussion, qu*il vaut mieux la remettre à une meilleure main. »
Sans me plonger dans un abtme trop effrayant, sans me jeter dans un goufi're allumé, sans m'égarer dans les profondeurs obscures de cette discussion redoutée, je vais résoudre en deux mots la question. Cet accent mystérieux n'est autre que l'accent tonique ou grammatical, l'accent qui, d'après les lois de la syntaxe et de la raison, fait pressentir l'endroit où la voix doit s'appuyer, s'arrêter, où le musicien doit placer la note, parfois majeure en valeur, qui marque les temps forts de la mesure. Tel est l'accent. Il importe peu que'vous l'appeliez ^rammalû^f ou mttôica/,me7adigu« outomgi^^: cesera toujours une seule et même chose.
Or, comme presque tous les mots renferment un ou deux accents; comme toutes les langues se composent de mots, toutes les langues de l'univers possèdent Tacceot Je n'excepterai pas même les dialectes des chiens, des chats, des coucous, des pintades, des coqs, des cailles et des pinsons, de« ânes surtout.
La sonorité du mot devant surgir de la syllabe qui porte l'accent, on ne doit jamais le frapper sur une muette, qu'il écraserait sans en obtenir aucune étincelle vibrante. Père^ filky ont leur accent sur la première syllabe ; amour ^ fureur, sur la seconde ; Léonorey sur la troisième ; Éléonore^ sur la seconde et la quatrième ; oui, non, mais, le portent sur leur monosyllabe ferme ; le, me, je, présentés isolément, ne sauraient avoir d'accent ; nous allons bientôt leur donner un tuteur mélodique, et vous les entendrez marcher aussi d'un pas assuré dans le discours.
Toutes les combinaisons d'allure et de sonorité que les Grecs, les Latins, les Provençaux et les Italiens, plagiaires heureux de ces derniers, ont pratiquées avec tant de succès, peuvent être reproduites à merveille en français, au moyen de l'ingénieuse distribution des accents. Toutes, entendezvous? toutes. Gela ne doit en aucune manière sauver cette langue de la lèpre des 15,0006 muets^ moustiques toujours prêts à nous assassiner; mais au moins, si la mesure s'établit dans nos vers, les routiniers pourront conserver la rime impunément. Celte consonnance, frappée alors de nullité, cessera d'être sentie et par conséquent de nous tourmenter. La mesure effacera la rime, comme nos acteurs détruisent le naécanisme de nos prétendus vers. Vous voyez qu'alors on pourra sans crainte aborder les œuvres de nos poètes : Ye muet aura cessé de les affadir, en les saupoudrant de langueur et d'ennui.
D'après les principes de l'harmonie posés par les grammairiens, il faut que la pénultième soit fortifiée, si la der^ nière estmuette, {pâ(e),el que la pénultième soit faible, si la dernière est le siège où se trouve le sou tien delà voix, {bateau) .
C'est donc à tort que vous fortifiez Ta de château, de gâteau, de riUeau, bâton, etc. Ces mots n'ont jamais été, ne sont et ne peuvent être que des iambes. Pourquoi cet â sur une syllabe éminemment brève, que tout le monde fait et doit faire brève, infiniment brève, afin que la voix tombe et se repose sur teau, siège incontestable de l'accent? Un mot de
deux syllabes ne saurait avoir qu'un accent, qu'un temps fort Si vous fortifiez la première syllabe, en disant cM, vous êtes obligé de rendre muette la dernière» eu disant : eh(L..te, Effacez donc le signe circonflexe posé sur Va comme vous Tavez d6']h fait pour Vo de coteau. BaleaUy château, coteau, rateaUy mari, coté, bâton, âgé, chakt, bâti, etc., n'ont et ne peuvent avoir qu'une seule et même prosodie ; tous ces mots sont des iambes et non pas des trochées : la brève y doit amener la longue. Mais nos anciens écrivaient château , baston, aagé, gasteau, basti; nos anciens avaient tort, et nous devons corriger leurs fautes, au lieu d'en perpétuer le souvenir par une orthographe vicieuse qui les rappelle. D'ailleurs, n'écrîvaîenlils pas aussi costrnu, que vous avez sagement rendu bref?
Il est bon de fortifier, d'alourdir la première voyelle de blâme, gâte, pâme, pâte, âge, hâte, pâle, grile, mêle, tratne, matirtf île, hôte, rôle, 6te, trône, bûche, etc., la seconde voyelle de «mtrôle, aumône, etc., mais il faut absolument que le signe cir* conflexe disparaisse lorsque vous écrirez blâmé, gâter, pâmée, pâté, âgé, halé, pâlie, grêlé, mêlée, trainer, maitresse, maitrief, hôtel, enrôlé, oter, trôner, détrônée, bûcher, contrôlé, aumo^ nier, etc.; parla même raison qui vous fait écrire et prononcer île, ilôt, extrême, extrémité, secrète, eecrétakt, rigk, régler, etc. L'accent tonique passant alors de la première à la seconde syllabe, la première devient nécessairement brève, et ne saurait être chargée d'un signe de lenteur, qui ne peut, qui ne doit point être observé. S'il s'agit d'un mot de trois syllabes, l'accent tonique passe de la deuxième à la troisième. Cet accent supprimé dans château, rôtie, bâti, polie, pâmer, gâtée, halé, traînée, hôtel, oté, bâton, froU, trôner, prrniée, etc., etc., comme impertinent et nuisible ; remplacé par l'accent aigu, bref, dans grêlé, mêlé, bêlé, sera rétabli dans châtelain, rôtisseur, bâtiment, pâiissant, pâmoison, gâtera, hâlera, traînera, maîtriser, hôtellier, ôtera, bâtonné, frôlement, tr&nerait, grêlera, mêUra, prônerait, bêlera, etc. ; parce qu'en alourdissant le premier son de ces mots de trois syllabes, il en détermine la prononciation en glissade, il consli lue le sdmcciolo, et marque.
figure, note môme ces dactyles précieux que les Provençaux et les Italiens, les Normands et les Anglais observent avec tant de soin ; dactyles qui donnent tant d'énergie, d'animation, d'élégance pittoresque à leurs discours.
J'ai choisi divers temps des verbes, écrivant indifféremment tofi, blamom^ palie^ pron^^ pamer^ afin de vous montrer que la présence de la voyelle ferme, succédant à celle que vous dégradez à tort par un accent circonflexe, suffit pour commander la suppression de cet accent. Ainsi blâmer ^ blâmée^ blâma f blâmait ^ blâmât^ blâmons, blâmez, blâmaient ^ bla^ mant, etc., présentant les mêmes qualités sonores, doivent perdre l'accent que leur type radical blâme porte à bon droit, et que blâment conservera. Pâlir, palif pâlie, palissent, pâle, pâlissex, pâlissant.
Vous avez supprimé des accents circonflexes tout à fait innocents ; ils n'étaient qu'inutiles sur les mots chute, noce, joûtB, etc., que vous écrivez maintenant c/itiff, noc0 Joute, etc.; à plus forte raison devez-vous faire disparaître les circonflexes parasites, stupidement nuisibles que je viens de signaler. Ces accents mis sur des mots brefs, tels que bâtony mêler, aMmer, piiher, bûcher, me semblent autant de points d'orgue curieusement placés, dessinés sur les triples croches d*un trait véhément, que le clavier de Thalberg, l'archet de Vieuxtemps doivent articuler, enlever avec la rapidité de l'éclair.
Quelques mots tels que prêteur, pêchevr, pêcher j tâcher, etc. devront garder leur circonflexe, signe qui va les distinguer de prêteur, pécheur, pécher, tacher, etc., homonymes ayant une signification différente. Le sens de la phrase pourra les faire reconnaître au passage ; et le lecteur aura soin de leur donner une môme prononciation, en glissant vivement sur la première syllabe de ces mots.
Chftlet, I manoir, | hôtel, | château, | si bien | bàliâ.
Essayez de chanter ce vers, tout en iambes, en observant les valeurs de vos circonflexes, et vous serez sifflé dès le premier mot. Quand vous aurez entonm^ châ .^Aeau^ l'audi-
toire n'attendra pas que tous ayez ridiculement traîné M tû
Dans ce château qae Diea confonde... Dans le ch&teau dont je suis commandant... Là, retiré dans mon château...
Je pourrais vous citer encore quelques douzaines de ters chantés dans nos opéras où Texcellente déclamation de nos musiciens fait glisser rapidement la première syllabe de château sur une double croche placée à l'extrémité du temps faible» pour amener la seconde syllabe Uau sur le temps fort, siège de Taccent. C'est donc à tort que tous prétendez alourdir, alonger des syllabes éminemment brèves, qui ne peuvent raisonnablement être que brèves, d'après les règles que vous avez posées. Blâmer^ mêler ^ dinery oter, ne sauraient être mesurés, scandés autrement quemm^, cetera minera doêtr.
Tous les mots français de deux syllabes» à terminaison masculine, doivent recevoir la mesure de Tiambe ; comme tous les mots latins de deux syllabes, quelle que soit leur quantité, deviennent des spondées pour les musiciens.
— < A l'égard de l'e muet» il suffit de savoir deux choses. La première, Qu'il ne commence jamais un mot La seconde, Qu'il ne se trouve jamais en deux syllabes consécutives à la fin d'un mot » D'Olivet, Traité de la Prosodie ftunçaise.
Ces deux muettes peuvent cependant se trouver à la file, au moyen de la réunion de deux mots, tels que dit»^ failes-kf sur lesquels on ne peut musicalement s'arréler. D faut alors placer l'accent sur un troisième vocable, que le parolier voudra bien ajouter : dites-U-moit faites-le Mm. Mais si le temps du verbe présente une syllabe ferme, sur laquelle on puisse établir un repos, renvoyez^ admirez^ par exemple, le pronom /e, syllabe muette, s'unit au verbe et lui donne une terminaison féminine : admirez-le^ renvoyez-le^ rimeront alors très bien avec elle^ nacelle, etc.
Vile, irite, renvoyez*le.
S'il s'explique devant elle, Basile gfttera tont.
L'accent ne saurait être posé sur le ; vous ne pouvez donner un son ouvert à ce k sans l'associer par Télision à quelque adverbe ou préposition, et vous tombez alors dans une amphibologie telle que : admirez^le à toute hetire^ renvoyez-le enfin. Ainsi la seule manière de prononcer musicalement des phrases de ce genre, c'est de dire admirellef renvoyelk.
Un valet manque- t-il à rendre un verre net? Ck>odamnez-le à l'amende, et s'il le casse au fouet.
L'élision amène ici l'amphibologie dont je viens de parler. Nous entendons œndamnez /' à l'amende, et le valet de Racine devient une vaktte, une servante, si vous l'aimez mieux.
Dans^un livre prodigieusement obtus, confus et diffus (1), qui renferme pourtant d'excellentes choses, Antoine Scoppa, Sicilien, n'a pas craint d'imprimer : — J'ai répété mille fois dans la première partie de cet ouvrage, que la langue française n'a, en général, et ne peut avoir des mots sdruceioli. Cet avantage de dactyliser est réservé à l'italienne et même à l'anglaise. » Scoppa devait ajouter : A l'allemand, à l'espagnol, au polonais, ainsi qu'à toutes les langues slaves.
L'italien tdrucciolare signifie giûier; le vers sdrticciolo, vers à glissade, est terminé par un dactyle, dont la première syllabe porte l'accent, et figure seule dans la mesure du vers, les deux brèves qui suivent cette longue sont annulées et s'évaporent, comme notre e muet s'évapore à la fin de nos
rimes féminines. Ainsi les mots sorri.... dere, dimen ^tco,
Na folifPe saro, et tous les autres sdrucdoliy n'ont pas
plus de valeur en italien que pr\iden,.,ce, mali...,ce,fem...me, ro,.,se, n'en ont à la fin des vers français. Nous supprimons une muette finale, et les Italiens escamotent deux syllabes finales(2)sur lesquelles on glisse vivement, après avoir Trappe l'accent qui les précède. Rien n'est gracieux, énergique, élégant et leste comme le sdrucciolo.
(1) Les Frais Principesde la versification, eic.,^ZT A. Scoppa, Paris, veuve Courcier, 3 volumes iii-8, 1 8 1 1 - : 2- 1 4 .
(2) Quelquefois quatre, comme dans abbe,.*verin$ine; mais c'est très
Scoppa ayant offert son livre à l'Instilut de France» notre société savante chargea le musicien Choron de lui faire un rapport sur Tœuvre nouvelle^ dont un extrait fut couronné le 6 avril 18(6. Voilà donc le musicien littérateur Choron et rinstitut, assistés des journalistes les plus éminentsde Paris dont riuutile faconde, la critique inhabile, se taisait comme à Tordinaire sur le point capital; voilà donc à peu près toute la France intelligente et docte, opinant du bonnet, proclamant avec Scoppa, le Sicilien, que la langue française , n*ayanl et ne pouvant jamais avoir de mots tdrueoioli (4), devait, jusqu'à la 8n des siècles, s'abstenir de toute glissade imprudente; affirmant d'un ton solennel que les Italiens, les Anglais devaient seuls jouir de cet agrément. Et tous ces juges inflexibles, prompts à condamner la langue française sans la comprendre, sans la connaître, entendaient pourtant chaque jour V Orphée de Gluck, où le traducteur a placé toute une litanie de sdruccioli! Chantée en chœur, à l'unisson d'abord, sur une mélodie énergique, brutalement sublime, etque la vigueur de son caractère, de ses contours, de son attaque, son étrangeté môme, signalaient, recommandaient également à l'altontion générale; que Tallait-il déplus à cette litanie pour être gravée dans toutes les mémoires comme dans tous les cœurs?
Chi mai delV E. * rebo
Fralk cali •••. gini,
SuW orfM S Et.. . • • • . coU
E di Piri* toOy
Conduce il piè ?
rare^ et d'un résulut déplaisant. Les Slaves sa dispensent même d'écrire les syllabes escamotées, ils les remplaeent par une virgule.
(l) — La langue française n*a point de mots de cette espèce. ■ Choron, Rapport présenté au nom de la section de musique, et adopté par la classe des Beaux^Arls de VlnstittU impérial de France dans ses séances du 1 8 avril et des 2 et 9 mai 1812, sur un ouvragCy etc. Signé les commissaires; Gossec, Grélry, MéhuI, A. Choron, rapporteur* P*ns« Pidot, f 813, in-4 de 9 feoilles 1/3, page 7.
L'ÀVÀRE. 400
Aux idrtAecioli de Galsabigi, dont le rhythme acerbe convient admirablement à ce chœur de démons, le traducteur Moline a substitué les glissades suivantes :
Quel est l'auda deux,
Qui dtns ces som • • bres lieux,
Ose porter ses pas,
Et, devant le. trépas»
Ne frémît pas?
Que la peur, la terreur
S'emparent ie. ....... . son cœur,
A l'ailï^ux hur. • . lement
De Cerbère é • • • • cumant*
El rugissant!
Qui t*amène en • . ces lieux.
Mortel présom • ptueux ?
C'est le séjour affreux
Des remords dé vorants,
£t des gémis semenU,
Et des lourmenls.
(Orphée chante, et le ehoBur répond :)
Par quels puissants accords,
Dans le séjour • des morts,
Malgré nos vains efforts,
Il calme la. . . . , fureur
De nos transports?
{Orphée c/)an(e, et le chœur répond:)
Quels cbants doux et. . . . touchants,
Quels accords ra vissants !
De si tendres., accents
Ont su nous dé sarmer
Et nous charmer.
Qu'il descende aux. • • • . enfers.
Les chemins sont ..... ouverts;
Tout cède à la douceur
De son art en chanteur.
Il est vainqueur.
Le vers à glissade n'a pas besoin de rime, sa cadence lui suffit. Pour se conformer à notre usage, Moline a cru devoir rimer les siens, à Texception d'un seul, qui pourrait se dérober è votre attention, si je ne vous invitais à lerherrher. Les trois accents qui portent à faux sur fo, de, dres, sont des
KOO L'AVARE.
taches que le parolier aurait fait disparaître aisément, s'il ne s'était pas soumis au joug de la rime, dont il n'ose prouver l'inutilité qu'une seule fois.
Christophe de Barrouso, se réglant sur une très andenne pastourelle de mettre Richard de Semilli, écrivit son Jardin amoureux en vers de dix syllabes, coupés en deux partieségales. 1530. On appela ce mètre vers en taratarUara^ parce que tarataniara^ prononcé deux fois, donnait la cadence et la mesure de ces vers. Bonaventure des Perrjprs, Régnier Desmarets, et de nos jours, Alfred de Musset, M"* Desbordes- "Valmore, etc.* ont adopté ce rhythme gracieux, et d'une symétrie admirable pour la musique.
Quand d'un | seul trait | j^aî vidé | mon grand verre, | S'il faut I chanter, | j'aime cet | instrument ; | Gomme à | l'oreil | le à mon cœur | il sait plaire, | Et l'œil I se mi I re en ce pur | diamant. |