‹ Molière. PréfChapitre 19 sur 58 · EN · texte numérisé non relu

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Mesdames et Messieurs,

En relisant Molière pour la troisième fois, il m'a semblé qu'il valait mieux, au lieu d'intervenir dans la controverse telle qu'elle s'est élevée ici, et même ailleurs, entre MM. Sarcey, Deschanel, Etienne Arago et autres, m'occuper de Molière lui-même, de voir et de saisir, dans cette controverse ardente, un prétexte, une occasion d'étudier à nouveau l'écrivain, sinon le plus grand, sinon le premier, du moins certainement le plus extraordinaire de

notre littérature.

Je veux vous présenter ici Molière tel que je le conçois, en lui appliquant mes procédés propres de critique, procédés qui consistent à ne pas séparer de la littérature l'histoire et le tableau historique de l'heure et du temps, mais aussi de ne pas trop écraser la littérature et l'esthétique sous l'histoire, comme le font trop la critique allemande et la nouvelle école de critique française.

Cette manière de procéder est bonne ou mauvaise; mais vous voyez que je ne veux que vous donner l'occasion de la juger; d'ailleurs, elle ne renverse pas la tradition et les idées généralement acceptées, elle permet seulement et entraîne un libre commentaire; on peut y ajouter et le compléter.

Pour donner toute ma pensée, et ne donner surtout que ma pensée, j'ai besoin de plus d'un entretien; il m'en faudra deux ou trois; Molière est un morceau qu'on n'avale pas, si je puis parler ainsi, qu'on ne digère pas en un jour et en une fois.

Je ne dis pas que je ne heurterai pas quel-

quefois vos opinions acquises; mais ne vous impatientez pas trop vite : en fin de compte, après avoir passé par des chemins qui peut-être ne vous plairont pas toujours, nous nous retrouverons, vous et moi, au même but, c'està-dire à conclure que le Misanthrope, Tartuffe,^ le Don Juan, \q Malade imaginaire, ne sont pas des œus^res communes, et que l'influence de Molière en deux ou trois matières capitales, et c'est beaucoup, a été une influence saine et salutaire.

Vous admirerez peut-être Molière un peu autrement que vous n'avez coutume de le faire, mais vous ne l'admirerez pas moins.

Peut-être même votre culte, dégagé de superstition, sera-t-il plus assuré, peut-être aussi vous fournirai-je quelques motifs nouveaux, auxquels beaucoup d'entre vous peuvent n'avoir pas assez pensé, d'aimer Molière et de vous incliner devant lui; mais nous ne commencerons pas par nous incliner; avant de le faire nous le regarderons en face et entre les deux yeux.

Je VOUS parlais tout à Theure de tradition ; mais dans l'ancienne France, dans la France littéraire, l'admiration de parti pris, l'admiration absolue et un peu vague n'était guère de tradition surtout à l'égard de Molière.

On croit généralement que les seuls écrivains qui aient élevé quelques objections soit morales, soit littéraires contre Molière, c'est Bossuet, c'est Boileau ; Bossuet, par esprit religieux; Boileau, dans des vers restés célèbres sur « Scapin et le sac où il s'enveloppe », vers qui ne constituent un jugement exact ni dans la forme ni dans le fond. Boileau dédaignait ces basses bouffonneries : il avait tort, foncièrement tort!

Mais il y en a bien d'autres, que Bossuet et Boileau, qui ont eu des objections contre Molière; il y a Bourdaloue, qui, dans un sermon très dur contre les hypocrites, trace un tableau très peu flatté de la vie et du particulier de Molière. Puis, il y a des tempéraments littéraires qui ont été outrés dans leurs objections contre Molière; il y a Dufresny, qui,

a-t-on dit, haïssait Molière et ne Ta jamais pu souffrir; on a prétendu qu'il était poussé par un sentiment de jalousie. Il y a aussi Marivaux. Dufresny n'était pas assez envieux pour être jaloux de Molière, Molière lui déplaisait, parce qu'il lui déplaisait.

Pour Marivaux, dira-t-on qu'il était jaloux aussi? Mais il s'est taillé un domaine dans lequel personne n'est au-dessus ni à côté de lui; qu'aurait-il eu besoin d'être jaloux?

Il y a aussi J.-J. Rousseau ; il était révolté de certaines œuvres de Molière. J'abandonne volontiers J.-J. Rousseau : c'était un grand homme; mais il y avait en lui des parties de cuistre, faisant des phrases pompeuses sur la vertu, et c'étaient ces parties-là que choquait Molière en lui. Mais je ne puis vous abandonner les écrivains du xvni^ siècle les plus honnêtes, les plus décents, qui ne pouvaient lire Molière sans être choqués ; par exemple, je citerai encore madame Riccobini, qui a dressé contre Molière un réquisitoire très vif sur le terrain de la moralité.

Et Fénelon, avant eux ! n'a-t-il pas imprimé un jugement très sévère sur Molière, dans l'un de ses deux écrits critiques, la Lettre sur les occupations de V Académie (1714)?

11 y a deux écrits critiques de Fénelon, la Lettre à Dacier, sur les occupations de V Académie et les Dialogues des Morts^ ce sont deux œuvres étonnantes, pleines de génie. Il n'y a pas de vue nouvelle trouvée depuis, pas de théorie nouvelle inventée depuis, qui ne soient en germe là. On y trouve, par exemple, la réhabilitation presque complète de Ronsard, que le romantisme croit avoir inventé depuis; on y découvre, à bien des points de vue, les théories futures du romantisme.

Quand un tel juge exprime des scrupules sur Molière, c'est une raison de réfléchir. Je ne donne pas raison à toutes les critiques de madame Riccobini, de Fénelon, de Bourdaloue, de Jean-Jacques Rousseau, ce n'est pas mon dessein, mais je m'abrite derrière ces autorités pour faire d'autres critiques qu'elles n'ont pas connues.

Savez-vous quand a commencé l'admiration absolue et de parti pris pour Molière? Dans les premières années du xix^ siècle, à l'époque de la Restauration, quand s'était engagée la querelle entre le parti libéral et le parti congréganiste; c'est alors qu'on a sacrifié à Molière comme à une divinité, il avait fait Tartuffe^ il devenait sacré!

Parmi les apôtres de la déification absolue, il y avait eu Labarpe, qui, après avoir été l'ami des encyclopédistes, devint contre-révolutionnaire et dévot; il n'en était pas moins grand admirateur de Molière ; mais Labarpe était très jaloux de ceux de ses contemporains qui obtenaient des succès au tbéâtre; pour que Beaumarcbais fût mieux anéanti, et ce n'était pas trop pour Labarpe, il fallait que Molière fût inviolable et sans tache.

Sous la Restauration, le panégyrique de Molière passe toute mesure. Ainsi, on admire son « indépendance civique », qui éclate dans le refus qu'il fît, à ce qu'il paraît, à Madame, de changer certain passage du Misanthrope^ où

il est question de « ce grand flandrin de vicomte, qui crache dans un puits pour faire des ronds ». Indépendance civique!

Il y a un autre écrit où on l'appelle Citoyen vertueux, et où l'on affirme qu'il est meilleur chrétien que Bossuet. Le valet de chambre tapissier de Louis XIV converti en citoyen! Le compagnon, l'associé de Madeleine Béjart et de quelques autres, converti en homme vertueux! et enfin Fauteur de Don Juan converti en chrétien, et en chrétien plus parfait que Bossuet, c'est un peu fort! Cela légitimerait presque les représailles qu'a entreprises un écrivain catholique de nos jours, M. Louis Yeuillot. — Je ne veux pas, moi, faire de représailles ici; je veux étudier l'homme en lui-même, tel qu'il est, et essayer de juger l'écrivain. Tâchons d'abord de vous donner un caractère général de sa vie et de son théâtre.

Ouvrez Molière, messieurs, ouvrez-le dans une édition complète, tout à fait complète de ses œuvres, et qui contienne sa première pièce informe : la Jalousie du Baî^bouillé.

Voici les premières lignes que vous lirez; c'est Barbouillé qui parle :

Il faut avouer que je suis le plus malheureux homme du monde. J'ai une femme qui me fait enrager; au lieu de me donner du soulagement et de faire les choses à mon souhait, elle me fait donner au diable vingt fois par jour; au lieu de se tenir à la maison, elle aime la promenade, la bonne chère et fréquente je ne sais quelle sorte de gens! Ah! pauvre Barbouillé, que tu es misérable! Il faut pourtant la punir. Si tu la tuais...! (Scène première.)

Passez ensuite tout à fait à la fin du théâtre de Molière, au Malade imaginaire, aux dernières lignes que Molière, à la veille de mourir en jouant cette pièce, a tracées de sa main défaillante. Il s'agit du Malade qu'on reçoit docteur, et à qui les assistants souhaitent une longue série de fléaux pour qu'il puisse gagner sa vie et prospérer.

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