Le Malade imaginaire, scène finale
il y règne en souverain, en maître si absolu, que rien n'y manque, pas même les plus libres facéties de tréteaux et les plus violentes taharinades.
Et, vous venez de le voir, cet élément comique, cher à Molière, au début et à la fin de son théâtre, se traduit par des images également sinistres. Au début, une méchante femme tourmente un pauvre diable à tel point qu'il faudra qu'il aille se jeter à l'eau; au terme, une énumération de fléaux pires encore, si toutefois il en est de pires pour un homme qu'une méchante femme telle que la conçoit et la peint Molière; et, au terme comme au début, le comique est tiré de la môme image, de la même idée, du même mot aff'reux : tuer!
Bossuet, jetant l'anathème à Molière, lui a dit : « Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez ! » Eh bien, lorsque avec ce mélange d'autorité et de terreur chrétiennes, avec cette dureté froide, cette joie presque violente, l'implacable et religieux Bossuet appliquait si
magnifiquement à Molière cette condamnation contenue dans le verset de TÉcriture : « Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez », on pouvait dire que les mots de celle prédiction tombaient bien à faux, et qu'il était bien superflu de faire planer les menaces de la seconde partie du verset sur l'avenir de Molière; elles s'étaient déjà très suffisamment réalisées dans son passé. Il n'avait fait rire... que les autres; lui il avait pleuré tout ce que sa vie contenait de pleurs; une vie pleine de chutes et de fautes, souillée par de flagrants désordres, livrée au hasard, usée par la maladie et par les fatigues surmenantes de deux professions toutes deux très pénibles, celles d'auteur et d'acteur, rongée et dévorée par tous les mauvais chiens qui peuvent mordre le cœur de l'homme, la colère, la luxure, la jalousie, l'amour impuissant à se faire partager, la douleur et la honte d'un mariage malheureux.
Vous le savez, il était issu d'une famille de bonne bourgeoisie parisienne, il avait fait d'excellentes études au collège de Clermonl, il
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semblait n'avoir devant lui qu'une carrière facile et une vie honorable. Mais, lorsqu'il a vingt-trois ans, la fatalité s'abat sur lui sous la forme d'une passion de théâtre; il s'éprend d'une comédienne, qui faisait alors assez de bruit dans Paris, et qui vivait avec M. de Modène, auquel elle était, dit-on, unie par un mariage secret; on la nommait Madeleine Béjart. Pour se rapprocher d'elle, Molière n'hésite pas; il se fait comédien, et, après que la passion l'a jeté au théâtre, la vocation l'y retient. Un jour il sera comédien du roi, ce qui, avec le préjugé qui régnait de ce temps, n'était déjà pas très brillant. — En attendant, il est comédien de campagne!
Peut-être y a-t-il bien des gens parmi vous, messieurs, qui ont habité pendant tout un hiver une petite ville de province peuplée de quinze à dix-huit mille âmes! Vous y avez vu peut-être quelques-uns de ces pauvres gens qui sur le théâtre sont Agamemnon, le roi des rois, Henri IV, Richard III; vous les avez vus le matin, en redingote crasseuse, en casquette
honteuse, se glisser vers le petit marché de leur ville pour y marchander un peu de denrées qu'on leur refusait, parce qu'ils n'avaient pas de quoi les payer! Molière fut un de ces hommes-là I II quitte Paris en 1646, et il n'y rentre qu'en 1658, à l'âge de trente-huit ans, treize ans après.
Tout ce temps-là, il court la province, pendant treize ans, jouant où il peut, arrangeant les canevas traditionnels qui avaient le privilège de réjouir la foule, revêtant lui-même la livrée de Mascarille et du Barbouillé, vivant en communauté avec sa troupe, et quand je songe que pendant tout ce temps-là il y eut à côté de cette troupe des gens tels que d'Assoucy, l'homme le plus mal famé de son temps, au lieu de dire sa troupe, je devrais peut-être dire sa bande. Son génie, ce génie qui nous paraît à distance si merveilleux de facilité et de fécondité, ce génie s'est débrouillé lentement, péniblement, si vous regardez les dates; et, ce qu'il y a de pis, il s'est débrouillé loin du public de Paris, le seul pour lequel il soit doux de tra-
vailler, le seul qui puisse donner et donne la gloire en un jour, quelquefois en une heure. C'est pour les Lyonnais qu'il a composé sa première pièce de quelque mérite, YÉtourdi; on était en 1657. C'est pour les Languedociens qu'il a composé le Dépit amoureux. Vous avez tous présente à l'esprit la fameuse tirade de Gros-René sur les femmes :
... Voyez-vous la femme est, comme on dit, mon maître, un certain animal difficile à connaître ^ Etc.
Vous avez également devant Tesprit la scène de rupture entre Marinettc et Gros-René :