‹ Molière. PréfChapitre 22 sur 58 · Ibid., se. IV · texte numérisé non relu

Ibid., se. IV

Vous avez tout cela présent à l'esprit : eh bien, cette tirade de Gros-René sur les femmes, vrai tourbillon de fureur comique, qui, si elle eût éclaté pour la première fois sur une scène parisienne, eût certainement enlevé le parterre de surprise et d'enthousiasme, et la scène de rupture entre Marinette et Gros-René, c'était à ce moment-là, dans le dialogue comique, une révélation de même force et de même sublimité que l'avait été dans le dialogue tragique le : « Rodrigue, as-tu du cœur? » qui avait enflammé tout Paris.

Savez-vous qui a eu la primeur de cette tirade et de cette scène de rupture, de ces scènes impérissables? Ce sont Béziers et Pézenas.

Molière arrive à Paris bien tard. A trenteneuf ans, il fait les Précieuses ridicules; c'est à trente-neuf ans qu'il fait ce chef-d'œuvre; et voyez combien il doit courir longtemps après la réputation : il y avait alors à la cour un gazetier, qui faisait métier de courir après toutes les singularités, l'homme du temps le

mieux informé, à l'affût de toutes les gloires nouvelles. Eh bien, le lendemain de la première représentation des Précieuses ridicules^ Molière ne lui était pas encore exactement connu par son nom.

Un an après, il est vrai, il peut dédier V École des maris au duc d'Orléans, et les Fâcheux au roi lui-même. Il est enfin en pleine possession de la faveur et de la renommée; mais il n'est pas encore en pleine possession de son génie; il ne produit encore que des essais, assez remarquables toutefois pour donner une haute opinion de ce qu'il fera plus tard. C'est seulement en décembre 1662 qu'il donne sa première œuvre vraiment faite à sa taille, V École des femmes; c'est seulement en décembre 1662 qu'il brise, en quelque sorte, sa coquille, et qu'on peut voir apparaître l'homme de génie tout entier. En ce moment, il a quarante et un ans; il doit mourir à cinquante et un ans, dix ans après, après avoir composé, entre V Ecole des Femmes et le moment de sa mort, vingt comédies ou impromptus, sans

compter les intermèdes, sans compter les pastorales, sans compter sa part dans la comédieballet de Psyché, faite en communauté avec Corneille, déjà bien vieux. Vingt comédies en dix ans! Vous pouvez bien regarder ces dix dernières années de sa vie, si vous songez qu'il a écrit vingt comédies en dix ans, et que non seulement il les a écrites, mais qu'il les a fait jouer, qu'il a dirigé la troupe destinée à les jouer, et la direction d'une troupe n'est pas une petite affaire, qu'il les a jouées lui-même, vous ne trouverez pas un jour de relâche dans ces dix années. Vous pouvez maintenant passer toute sa vie en revue, vous n'y trouverez pas place pour trois mois de satisfaction véritable et complète.

En 1662, à ce moment oii il commençait à avoir enfin la fortune, la renommée et la faveur, sa santé est irréparablement atteinte. C'est dans celte même année qu'il prend à l'auteur de la Jalousie du Barbouillé et de Sganarelle la fantaisie de se marier avec Armande Béjart. Vous en savez les suites.

Il y a deux portions dans celte vie, la portion obscure et la portion glorieuse; cherchez dedans un temps de bonheur : vous ne l'y découvrirez pas. Vous verrez que Molière a eu à subir treize ans de province et d'obscurité, Ireize ans pendant lesquels Paris applaudissait de toutes ses forces des choses médiocres et plates comme le Don Japhet d'Arménie de Scarron, et était persuadé que le Menteur de Corneille, — comédie charmante de cape et d'épée dont je ne dis pas de mal, — était un sommet qu'on ne surpasserait jamais en fait de comédie forte.

Au reste, pour le génie de Molière, ce long séjour en province n'a pas été un malheur. Il faut revenir de province, il faut en revenir assez vite, mais cependant il faut y être allé.

Paris fournit aux auteurs de quoi tailler en pleine étoffe, mais la vie de province est une lice oii toutes les passions sont en présence, où un ennemi ne peut se dérober à son ennemi, où personne ne peut échapper aux regards, où

l'on passe sa vie à s'épier les uns les autres : c'est le vrai champ de l'espionnage.

Si vous voulez voir ce que Molière dut à la province, vous avez un moyen très simple. Ce que Molière conçut dans sa vie de province de charmantes et de fécondes idées, a fructifié dans son cerveau, et plus tard son imagination se charge de les colorer. Prenez, par exemple, la Jalousie du Barbouillé^ et Georges Dandin^ c'est le même sujet, c'est la même pièce; d'un côté, seulement, vous avez un canevas sans art, et de l'autre un chef-d'œuvre; c'est le même fond, conçu, observé quelque part, je ne sais où, dans le Limousin ou la Gascogne, et qui plus tard deviendra Georges Dandin.

Mais si Molière prit en province de bonnes idées comiques, il faut convenir qu'il les paya leur prix : nous avons peu de documents sur sa vie de province, mais, en lisant ses œuvres, nous trouvons bien des traits de lumière sur ce qu'était alors la province. Figurez-vous cet homme de génie qui a tout quitté pour une passion d'aventure, et qui vagabonde en coni-

pag-nie d'un d'Assoucy, qui vit d'incertitude et se dévore dans l'attente de la réputation. Pour moi, ses œuvres en main, ayant devant les yeux les types qu'il a créés, Je vois Molière qui s'en va solliciter humblement madame la Baillive ou madame l'Elue, ou madame l'Intendante du Roi, pour obtenir la permission de jouer dans leur petite ville; je le vois qui rencontre pour juge de son mérite M. Harpin, le receveur des tailles, qui avale les politesses impertinentes de M. le conseiller Tibaudier, et qui dépense le plus pur de son esprit pour madame la comtesse d'Escarbagnas, qui daigne sourire à ses « petites drôleries », et dit, devant ce poètereau, qu'elle arrive de Paris, où elle a causé avec des gens illustres, de grande renommée et de grand génie, les seuls dignes d'elle, Benserade, Scarron, La Calprenède, etc. Ah! il y avait dans tout cela de quoi exaspérer pour toute sa vie un homme infiniment moins patient que Molière! Prenez la préface des Précieuses, sa première pièce faite à Paris, vous y verrez le plaisir, la joie folle de se

savoir devenu enfin quelque chose à Paris, Parisien! Et cette joie, toute naïve qu'elle est, est touchante, car le sentiment est profond et sincère.

Il dit dans cette préface : « Si Ton m'avait donné du temps (pour l'impression de ma pièce), j'aurais pu mieux songer à moi, et j'aurais pris toutes les précautions que prennent messieurs les auteurs, à présent mes confrères. »

A présent mes confrères! Il dit cela avec fierté, avec orgueil, et ces auteurs de Paris dont il est fier d'être le confrère, je viens de vous les nommer!

Cette joie si sentie nous donne la mesure de ses chagrins, quand il errait, complètement inconnu, du hourg à la ville et du château à la grange, récoltant ici des mépris et là des compliments plus outrageants que des mépris.

« Oh! la sotte province! » Il l'a marquée au front, dans sa colère, de dix vers qui sont ineffaçahles, et qui sont vrais aujourd'hui, dans leur impitoyable vérité, tout autant qu'il

y a deux cents ans. — Mettez seulement, à la place de madame la Baillive ou de madame l'Élue, madame la Générale ou madame la Directrice de l'enregistrement, et il n'y aura rien à changer à ce tableau.

Molière déteste donc bien la province pour tout ce qu'il y a souffert; et je crois bien que, dans sa vie de province, ce qu'il détestait encore le plus, pour le moment, c'était Paris, 011 il aspirait, c'étaient ces favoris du monde parisien qu'il a qualifiés durement, violemment (Mauvais singes dignes d'être bernés) * , mais que, du fond de ses ténèbres du Languedoc, il voyait se prélasser à sa place, dans la lumière convoitée de la gloire.

Ici, je me heurte à un problème psychologique, et je me demande si on peut être jaloux du premier venu d'entre les barbouilleurs de papier, quand on est Molière!

Je crois bien qu'il le fut; je crois qu'il laissa à son mauvais destin cette prise sur lui, de

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