‹ Molière. PréfChapitre 23 sur 58 · Préface des Précieuses · texte numérisé non relu

Préface des Précieuses

Taigrir; — je ne dis pas jusqu'à Tenvie (car on ne peut nommer envie la colère d'un homme de génie obscur contre les succès des sots et des imbéciles); mais jusqu'à une colère du genre envieux. Nous voyons cette maladie singulière de l'homme de génie consignée dans un monument précieux de notre littérature, les lettres de Bussy-Rabutin.

Bussy-Rabutin avait eu des succès très brillants comme général; il tombe tout à coup en disgrâce; on le met à la réforme, et on l'envoie passer sa vie dans son château de Bussy- Rabutin, dans son manoir de Bourgogne, où il se rêvait général de génie, comme Molière à Pézenas se rêvait grand poète; Bussy-Rabutin était tout irrité, tout désespéré, à tel point qu'il ne pouvait se donner un coup d'épée en Flandre, sur le Rhin, ou en Italie, que ce coup d'épée n'eût l'air d'être donné à travers son cœur; la fortune ne pouvait pas laisser tomber sur qui que ce fût une de ses faveurs, on ne pouvait pas accorder un cordon, un bâton de Maréchal, sans que cette faveur ne retombât

sur l'orgueil de Bussy-Rabutin, pour le faire rebondir. Un jour il parle de Lauzun, et il laisse tomber de sa plume un mot presque aussi beau et aussi sublime que le roseau pensant de Pascal :

« La fortune a beau élever Lauzun, et lui donnerait-elle l'ordre de la Jarretière, celui de Saint-Etienne ou de la Toison d'Or, que je n'en penserais jamais que ce que j'en pense. Cette folle ne sait pourquoi elle l'aime, et moi je sais pourquoi je le méprise. »

Eh bien, au lieu de Lauzun, qui offusquait Bussy-Rabutin, supposez Molière, le soir du jour où il vient de jouer Mascarille en province, songeant à l'auteur de Don Japhet d'Arménie, ou de toute autre comédie analogue qu'il sait qu'on applaudit à outrance dans Paris, et vous aurez le même mal, ressenti par Molière bien plus violemment que par Bussy- Rabutin, parce que Molière avait le tempérament bien plus violent, et bien plus puissant.

Je laisse de côté la préface des Précieuses, qui est un document assez certain de cet état

d'esprit que j'altribue à Molière. C'est qu'en effet on voit par là tout ce qu'il a souffert, on le voit dans tous les passages où l'intrus, désormais accepté dans l'honorable corps des auteurs parisiens , cherche à excuser , et aggrave en les excusant, les sacrilèges qu'il s'est permis la veille, en enfant perdu, contre un monde dont il n'était pas et dont il voulait être.

Comment expliquer par celte disposition d'esprit qu'à peine venu à Paris sa première idée ait été justement de tomber sur la coterie littéraire la plus puissante, la plus en vogue, celle qui se rattachait à l'hôtel de Rambouillet? Comment expliquer encore que sa première idée ait été aussi d'exécuter une charge à fond de train sur les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, qui était le théâtre Français par excellence dans ce temps, et possédait le privilège exclusif de jouer les belles tragédies de Corneille? Ce fut un tort ; mais ce qui peut le faire comprendre, c'est que l'hôtel de Rambouillet et l'hôtel de Bourgogne suffisaient à la cour, à

la société polie de Paris, tandis que lui-même ne suffisait peut-être pas toujours aux beaux esprits du Limousin et de l'Armagnac. Ce n'est pas trop que tous ces succès littéraires de gens incapables, succès qui venaient au fond de son âme se tourner en bile, pour expliquer l'impatiente fureur avec laquelle il se précipite, pendant ses dix années glorieuses, non seulement sur les écrits ridicules des écrivains de son temps, mais sur ces écrivains eux-mêmes, qu'il dévorait tout entiers, et tout vivants, dans ses comédies, absolument comme le serpent boa avale des lapins tout vivants.

Quand sa fureur épique s'est bien satisfaite sur des personnages de convention, comme le Lysidas de la Critique de V École des femmes, et même contre des personnages réels, tels que Montfleury, Benserade, Boursault, qu'il traduit à la moindre offense , au moindre soupçon d'offense, en chair et en os, sur son théâtre, il lui reste encore assez de colère pour traîner sur la scène et livrer à la risée du parterre, dans les Femmes savantes, presque sous

son nom, avec un sonnet de lui, afin que personne ne puisse s'y méprendre, un vieillard, un ecclésiastique, Cotin, qui ne lui avait jamais rien fait, sinon d'être devenu célèbre « sans que personne ait jamais pu savoir pourquoi, et d'être entré à l'Académie française, sans que personne ait jamais pu savoir pourquoi non plus. »

Je ne crains pas de le dire ; c'est là un abus excessif de la force; mais plus l'action est violente, plus elle trahit dans ses pensées d'impuissantes colères, des colères nées des insultes qu'il a dévorées jadis sans espoir de vengeance.

Eh bien, maintenant, prenez-le dans ses années glorieuses : est-ce que vous croyez qu'il est plus heureux et plus tranquille? Pas le moins du monde! Après tout, messieurs, il faut bien dire le mot, il est valet de chambre-poète du roi, il est domestique, et il le sent; il sait très bien qu'il ne pourra rire librement de tout le monde qu'à condition de se prosterner devant le maître; et il se prosterne, à part

quelques révoltes de son esprit chagrin, singulièrement éloquentes, comme celle qui est consignée dans ces vers de V Amphitryon, mis dans la bouche de l'esclave Sosie * :

Sosie, à quelle servitude

Tes jours sont-ils assujettis!

Notre sort est beaucoup plus rude

Chez les grands que chez les petits!

Ils veulent que pour eux tout soit dans la nature

Obligé de s'immoler.

Etc.

A part cela, il a été le serviteur constant et dévoué de Louis XIV.

Puis la maladie arrive, qui ne le quitte plus; il la brave, cette maladie, avec une fierté douloureuse, mais il sait bien, il a trop d'esprit pour ne pas savoir qu'elle est incurable, et qu'il en mourra; et puis son mariage, les troubles de son ménage, le scandale de sa femme et le scandale de sa propre vie....

Cette histoire du mariage de Molière est infiniment trop délicate pour être traitée en public,

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