‹ Molière. PréfChapitre 24 sur 58 · Amphitryon, Acte I, se. i · texte numérisé non relu

Amphitryon, Acte I, se. i

et pour que nous recherchions ici toutes les suppositions auxquelles il a donné lieu. Toutes les suppositions sont un peu vérité. La plus douce, celle qui présente le mariage de Molière avec Armande [Béjart sous sa forme la plus acceptable, la voici : dans cette tradition, dans ce système, Armande Béjart, qu'il épouse, est tout au moins la sœur de cette Madeleine Béjart à la suite de laquelle il a couru fortune.

Il ajoute à ce ménage mademoiselle de Brie, et sa maison recèle cette existence en commun sous le même toit *. Si vous voulez bien songer que Molière a écrit le rôle du Misa7ithro2)e, et vous représenter tout ce que ce rôle suppose de noblesse et de grandeur naïves, si vous voulez voir, par ce rôle à'Alceste^ combien la nature avait fait l'âme de Molière grande et corné-

1. Ce fâcheux détail du ménage de Molière n'est nullement un fait avéré. — On peut voir dans la savante notice de M. Paul Mesnard sur Molière publiée en 1889 (dans le dixième volume de la grande édition Hachette) les raisons par lesquelles le consciencieux biographe se croit plus qu'autorisé à douter que la fameuse mademoiselle de Brie ait été pour Molière, après le mariage de celui-ci avec Armande Béjart, autre chose qu'une amie. G. S.

lienne, combien il était naturellement fait pour sentir toutes les joies et tous les bonheurs d'une vie foncièrement régulière et foncièrement honnête, et si après cela vous songez à Madeleine Béjart et à mademoiselle de Brie, à tout ce mélange affreux, vous conclurez avec moi qu'il a dû bien souvent ressentir le remords, l'hypocondrie de cette dégradation de sa grandeur naturelle! Eh bien, maintenant, rassemblez tous ces traits, mettez-vous devant les yeux cet humiliant collier de servitude, cette vie en promiscuité, avec l'idéal constant d'une vie et d'une vertu austères devant les yeux, la mort sans cesse défiée, mais sans cesse présente; le chagrin et la honte d'une situation de mari que nos bons aïeux désignaient par un mot impossible à répéter ici, et oii ils avaient rassemblé tout ce qui peut s'imaginer de grotesque et de pénible; quand vous aurez rassemblé tous ces traits, supposez que tout cela, jeté dans un cerveau de poète comme dans un laboratoire, y fermente et s'y tourne en rire, et songez quel rire formidable, quel rire triste.

quel rire sinistre jusque dans sa pleine expansion, vous aurez alors! Telle est l'impression que pour ma part j'ai éprouvée ; je viens de relire Molière, plume en main, pour la troisième fois; et je ne sais pas s'il a écrit les plus bouffonnes des comédies ou les plus lugubres des drames !

Ce rire de Molière, messieurs, ce rire se donne pleine carrière ; il n'épargne rien; Molière , poète comique , n'a respecté ni les autres ni lui-même, ni rien de ce qui était autour lui! Son courage, l'élévation naturelle de son âme, que les désordres de sa vie n'avaient pu entamer, la violence de son caractère, un fonds d'humeur misanthropique ont fait de lui un moraliste hardi et emporté, mais cette même amertume, qui se complaisait dans le spectacle de ses propres souffrances et des misères et des souffrances de la société de son temps, et qui recevait sa profondeur même d'une vue désespérée du monde, son avilissante servitude d'amuseur officiel, sa vie souillée, ont fait de lui un peintre dont la crudité et

l'immoralité attristent par moments, dont l'indélicatesse parfois révolte.

Molière, messieurs, est tout ensemble un moraliste passionné et un observateur indifférent. Je sais bien que ces deux termes se contredisent : je n'y puis rien. Je tâcherai de vous les présenter successivement l'un après l'autre; je ne crois pas à l'existence, chez la plupart des hommes de génie, d'une faculté unique et maîtresse. Molière eut au moins ces deux-là; il en eut une troisième encore : il était visionnaire, mais je dis qu'il était visionnaire dans le sens le plus haut et le plus général du mot; il avait le don de double vue, le don de suivre une pensée jusqu'à des extrémités où il n'eût pu l'observer et la suivre de ses yeux dans la vie réelle, mais cette pensée, pour cela, n'en était pas moins juste, vraie et nécessaire.

Il était visionnaire à un tel point qu'il n'y a que deux écrivains à qui je puis trouver la même qualité, Balzac et Saint-Simon, et deux écrivains étrangers, Shakespeare, à un degré assez haut, Gœthe, à un degré moindre, mais le don de vision chez Tauteur à'Hamlet et chez l'auteur de Wilhem Meister, est un peu couvert des nuages de l'Ecosse et de la Baltique; au contraire, le don de vision chez Molière est toujours limpide; la vision chez ces auteurs est souvent fausse, elle fait souvent fausse route, elle est toujours maladive; chez Molière, elle est vraie et saine; dans Saint-Simon, elle est circonscrite par toutes sortes de préjugés; Molière voit droit devant lui, il voit distinctement, hardiment, toujours juste, parce que précisément le visionnaire est doublé chez lui d*un observateur exact, et parce que l'observation exacte persiste toujours sous la vision.

L'observation est en effet le grand don de Molière; l'observation le domine, elle déborde; c'est d'un caractère ou d'une passion violemment saisis, personnifiés à l'aide de mille détails

indifférents en eux-mêmes, qui n'ont de prix que celui de l'expression d'une passion, que Molière tire et fait jaillir ce comique violent et puissant, qui nous arrache à nous-mêmes, et nous jette dans un rire absolument involontaire et invincible.

S'arrêter à combiner des faits qui constituent une intrigue? Il n'en a pas le temps, il ne s'en donne pas le souci. Que lui importe en effet, puisqu'il a l'art de faire une pièce avec un seul caractère qu'il suit jusqu'où la logique le conduit? Avant tout, il est dominé par le besoin d'observer, par la nécessité de rendre ses observations telles qu'elles sont, dans leur extrême justesse. On ne dira jamais qu'il a exposé régulièrement ce qu'on appelle une action.

Prenez par exemple la pièce de Sganarelle; rien de plus simple : une jeune fille laisse tomber un portrait, un mari jaloux le ramasse, toute la pièce tourne là-dessus, la voilà tout entière. Prenez VÉcole des maris : le stratagème par lequel l'œuvre se dénoue est des plus

naïfs; il ne faut pas plus d'efforts pour le percer à jour que pour l'inventer. Vous avez tous lu bien des fois le Dépit amoureux, et les Fourberies de Scapin, avec Géronte, la galère et le sac. Est-ce que jamais personne d'entre vous a pu se reconnaître au milieu de ces suppositions de personnes , de ces changements de noms, de ces déguisements, de ces filles perdues et retrouvées, retrouvées et perdues, qui forment toute l'intrigue et le dénouement du Z>e;?z7? Est-ce vraisemblable? Prenez V École des femmes : c'est admirable ; et cependant, malgré tout l'esprit, toute l'éloquence, toute la philosophie que Molière a dépensés dans cette pièce, à nous peindre cette lutte si singulière et si vraie d'une petite fille qui vient à bout de toute la diplomatie du bourgeois le plus prudent et le plus retors, je ne trouve pas trop forte l'expression de Diderot , qui ne voulait voir dans cette suite de rencontres sur la place publique qu'un enchaînement ou plutôt une accumulation de contes à dormir debout.

Molière a tellement peu besoin de compléter

la vraisemblance des caractères par la vraisemblance de l'action, que, s'il faut aller chercher son dénouement à trois cents, à cinq cents, à mille lieues de l'endroit où se trouvent et ses personnages et les spectateurs, il ira à mille lieues sans hésiter. Vous n'avez qu'à vous rappeler V Avare, V Etourdi, où il va chercher un dénouement à Alger, et maint autre exemple. Quand on a suivi ses pièces, où l'on est tout le temps dans Paris, on se trouve à la fin transporté, par un hasard presque toujours inintelligible, en Sicile, en Italie, à Gonstantinople même, jusque dans les contrées les plus lointaines.

Molière ne termine aucune de ses pièces ; à vrai dire, il ne fait de dénouement à aucune d'elles, il ne s'en donne pas la peine.

Il y avait, quand nous étions jeune , à la Sorbonne, un professeur de beaucoup d'esprit, M. Sturm; on lui avait dit qu'il fallait faire tous les ans un discours d'ouverture d'environ une heure; il plaçait sa montre devant lui, et quand il avait parlé une heure, en quelques

développements qu'il fût engagé, il mettait un point et s'arrêtait court; il tournait la tête à droite d'une façon grincheuse et désagréable, et disait, pendant qu'on attendait sa péroraison : « Messieurs, c'est fini! » — H y a quelque chose de semblable dans la manière dont Molière finit ses pièces; quand le caractère est bien développé, qu'on Ta jugé, qu'il est complet, quand même seraient encore ouvertes devant nous toutes les perspectives de la passion, il tire une barre, termine la pièce, en y adaptant un dénouement de pacotille.

Ce dénouement, il est le même au fond pour VEtourdi, pour le Dé2nt amoureux, pour V Avare, pour Y École des femmes, pour les Fourberies de Scapin.

C'est à ce dédain, à ce dédain absolu de l'intrigue et de Faction, qu'il faut attribuer l'extrême sans-façon avec lequel Molière pille tous ses contemporains. Je dis piller, terme qu'on applique aux conquêtes , mais qui ne déshonore pas les soldats victorieux, ou du moins qui ne les déshonore pas toujours ;

car c'est en victorieux, en conquérant, en vainqueur et en triomphateur que Molière envahit le bien d'autrui.

Il y a des écrits très bien faits et très savants, où vous trouverez accumulés nombre de ces exemples de sujets tout entiers pris par Molière à ses voisins. Dans les Fourberies de Scajnn, par exemple, il y a des scènes qui sont prises à Cyrano de Bergerac et à Tabarin, ses contemporains, et ce ne sont pas les plus mauvaises; ces scènes ont été prises, et, entendonsnous, arrangées; ce sont la scène de la galère, la scène du sac. Et la grande scène de Tartuffe, entre Elmire et Orgon! Elle est empruntée à un conte de Scarron intitulé V Hypocrite ; il a pris tout cela sans scrupule ; tant pis pour Scarron ! nous ne nous souvenons plus de Scarron; c'est la faute de Scarron; pourquoi n'a-t-il pas fait son Hypocrite de façon à ce qu'il fût impérissable?

Molière prend son bien où il veut, et nous sommes bien heureux que la propriété littéraire n'ait pas été inventée dans ce temps-là. Je

ne veux pas discuter ici la loi sur la propriété littéraire, je sortirais du domaine qui m'est attribué; je reste convaincu que s'il y avait eu dans l'ancienne France, sur la propriété littéraire, une jurisprudence analogue à celle qui existe aujourd'hui, il y a dix chefs-d'œuvre dans notre langue que nous n'aurions pas. Je laisse de côté Scarron; je pense bien que madame de Maintenon n'aurait pas fait de procès à Molière pour avoir pris à Scarron, dont elle était veuve, la scène du Tartuffe^ mais d'autres auraient pu en faire.

Assurément ces auteurs de l'ancienne France étaient gens bien singuliers; si on les pillait pour faire mieux, ils disaient : tant mieux! si on les pillait pour faire plus mal, ils disaient : tant mieux! encore. Ils aimaient qu'on répandit, qu'on éparpillât leurs idées, leurs types.

Il y en a des exemples très extraordinaires. Par exemple, Marmontel avait fait un conte intitulé Annelte et Lubiriy et c'est dans ce conte que Favart a pris son opéra comique d'An-

nette etLubin. — Marmontel, au moment même où Favart faisait Annette et Lubin, sachant bien qu'il le faisait, conçoit l'idée de mettre le même sujet au théâtre. Nous n'avons aucune espèce de lettre ou de document qui nous indique d'une manière quelconque que Favart se soit excusé auprès de Marmontel pour lui avoir pris son idée; mais en revanche, ce que nous avons, c'est une lettre de Marmontel, qui demande pardon à Favart d'oser, lui indigne, traiter pour le théâtre la même idée que Favart n'a pas dédaigné d'embellir de son rare talent pour la scène.

Molière a usé de cette disposition générale ; je ne le blâme donc pas, je le loue; mais je constate le fait, pour montrer que la seule chose dont Molière eût besoin, c'était d'observer, et pour vous faire voir son absolu dédain pour le reste.

Nous avons le droit de nous montrer sévères en matière d'intrigues, maintenant; nous avons eu Regnard, qui était passé maître dans ce genre; nous avons Beaumarchais, Picard et

Scribe; nous avons le droit de faire quelques observations sur ce dédain de l'intrigue.

Dans un prochain entretien, nous aurons quelques observations à faire sur le dessin dos caractères dans Molière, car c'est aux caractères surtout qu'il s'est attaché.

DEUXIÈME COxNFÉRENCE

Mesdames, Messieurs,

Lorsqu'on veut étudier complètement et à fond un grand homme, soit dans l'histoire, soit dans la littérature, il faut préalablement, avant toutes choses, se donner, pour ses grandes qualités et pour son génie, une admiration légitime et sympathique. Il faut ensuite le dépouiller de l'illusion que les siècles ont amassée autour de lui. La postérité fait des statues ; elle fait des statues de tous les grands hommes. Je ne dis pas qu'elle a tort; c'est en effet par leurs aspects de sérénité, de grandeur, de forte conception qu'il faut les voir, si on ne

veut les voir qu'en masse; mais si on veut les étudier de plus près, les connaître distinctement, il faut détruire, et il faut essayer de ressusciter l'homme en chair et en os.

C'était le procédé surtout des écrivains anciens de faire des statues, et des statues irréprochables; et encore une fois, ce procédé, nous le croyons légitime et le meilleur de tous; nous croyons même que, s*il fallait s'en tenir à un seul, c'est celui-là qu'il faudrait choisir.

Si je ne veux vous donner qu'une première idée d'Alexandre, et vous la donner fidèle, je peindrai un jeune homme brillant, élevé par les philosophes grecs, fou de gloire, qui s'en va conquérir l'Asie; je le peindrai généreux, magnanime, plein de génie, civilisateur, et mourant à Babylone au milieu de fêtes splendides.|Maissi je veux vous en donner une idée plus complète, ou du moins plus particulière, je vous le ferai voir infatué de lui-même, colère, emporté, livré à des passions infâmes, ivrogne, fou d'orgueil, se disant et se croyant sincèrement le fils de Jupiter, et mourant à Babylone

du genre d'excès qui prête le moins à la description poétique, d'excès de table.

Si je ne vous montrais que ce second Alexandre, je vous fausserais complètement l'idée d'Alexandre; si je ne vous montrais que le premier, je ne vous la fausserais pas, mais je vous la donnerais incomplète. Le procédé vrai, historique, celui qui donne la vérité absolue, c'est celui qui essaye de mêler, d'entrelacer l'homme réel, tel que nous le voyons sous nos yeux tous les jours, et l'homme idéal avec son rôle historique, dans la littérature et dans l'histoire, et de montrer à la fois l'homme et le grand homme : c'est ce que j'ai essayé de faire pour Molière.

J'ai tracé le caractère général de sa vie, de sa conduite, de ses mœurs, tel qu'il ressort de sa biographie étudiée de très près. Vous pouvez regarder, rue Richelieu, sa statue; elle est impassible, elle est très belle, et respire le génie. Mais si je veux vous montrer Molière complet, il faut bien faire voir, avec la statue, l'homme

vivant, le comédien ambulant, le valet de

chambre tapissier du roi, le poète en grande partie complaisant, non pas offlcie^, mais ce que nous appelons aujourd'hui, en plus d'une circonstance, officieux et agréable.

Quand on a fait ce premier travail préalable, il faut étudier les procédés du génie; c'est ce que nous ferons aujourd'hui; il faut prendre ensuite les trois ou quatre grandes œuvres capitales, pour les considérer en elles-mêmes, et non plus d'après leurs caractères généraux; ce sera la troisième partie de ces études, puis, il faut essayer d'apprécier le rôle historique joué par l'homme, son rôle de moraliste, de moraliste influent; ce sera le complément de ces études sur Molière.

Nous avons vu que son grand procédé, sa grande faculté, c'est l'observation, l'observation dépouillée de tous les accessoires que recherchent ordinairement les auteurs dramatiques. Chez Molière, l'intrigue est nulle, le sujet matériel presque toujours emprunté, le dénouement forcé; mais les caractères sont d'une vérité que le temps n'a pas encore altérée.

Toutes les comédies de Molière dédaignent la finesse qui tiendrait à des faits : la comédie pour lui est tout entière dans Tobservation. Il y a bien des manières d'observer; Molière ne chercbe pas l'observation fine et subtile; il n'essaye pas de fouiller les replis perdus du cœur humain : non, il suit une voie large, une grande voie. A être trop curieuse et trop subtile, l'observation risquerait de manquer d'ampleur, et de n'être ni absolument exacte ni absolument juste. Or l'exactitude et la justesse sont la passion, l'instinct, le besoin de Molière : il est juste et exact avant tout, surtout dans le langage qu'il prête aux personnages qu'il crée.

Je ne crois pas en effet que, dans notre langue au moins, aucun écrivain dramatique ait su se plier au personnage et s'assimiler sa manière de parler, comme Molière; et cela est d'autant plus remarquable, que, considéré en lui-même, Molière a un style très personnel, rempli de défauts et de défaillances. Tous ceux qui ont dit : le jargon de Molière, ont eu raison ;

il est d'une époque où la langue n'était pas encore complètement formée; et, comme Regnard, qui vient après lui, ressemble beaucoup, par son élégance achevée, à Racine, Molière, par la façon pittoresque et rocailleuse dont il lui arrive de dire les choses, ressemble à Corneille ; il en a la rudesse, les formes oratoires, les traits sublimes: il en a aussi le forcé et le prétentieux.

Vous trouverez, par exemple, dans Molière comme dans Corneille, des allocutions faites par un personnage à une qualité intérieure.

Taisez-vous, ma bonté, cessez votre entretien. Vous êtes une sotte et je n'en ferai rien *.... Etc.

Et Mascarille continue ainsi pendant huit ou dix vers.

Vous trouverez, surtout dans les vers, des phrases pénibles, lourdes, enchevêtrées, dont il semble que le personnage ne va pas pouvoir sortir. Celle qui vient d'être citée se trouve dans VEtourdi, une des premières pièces de

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