Malade imaginaire, Acte III, se. ni
vives, beaucoup de traits accessoires, de circonstances, dont l'effet est de la mettre pour nous, au mieux, dans son cadre, ou de lui donner un fond, un fond d'une teinte appropriée, et dont le détail la complète.
Il y a de ceci un exemple merveilleux dans une scène de M. de Pourceaugnac. Cet avocat gentillâtrc de Limoges, en arrivant à Paris, tombe dans les mains de Sbrigani et d'Eraste, qui cherchent à se moquer de lui et le font causer : il n'a pas plus tôt parlé, que vous voyez, non seulement le personnage lui-même, de pied en cap, mais tout son entourage, mais toute sa ville, toute sa province; Limoges tout entier est là, non seulement Pourceaugnac, mais derrière lui son frère le Consul, son cousin l'Élu, son cousin l'Assesseur, sa tante qui est morte il y a six mois, et son neveu le chanoine, qui a pensé mourir de la petite vérole; la promenade des Arènes, où l'on va se promener le soir à Limoges, et le restaurateur Petit-Jean, chez qui Ton va faire des parties fines : tout le croquis d'une ville de pro-
vince, ressuscitée et peinte, vous saute aux yeux dans une seule scène.
M. de Pourceaugnac est un des personnages qui ont fait dire à beaucoup de critiques, et de grands critiques, à Fénelon, par exemple, à Vauvenargues, et même un peu à Boileau, que les personnages de Molière étaient outrés. En effet, le bourgeois gentilhomme, qui se fait recevoir mamamouchi; M. de Pourceaugnac poursuivi par des apothicaires, croyant toutes les bourdes qu'on lui vient conter, et fuyant tout effrayé cette ville de Paris comme un lieu de brigandage où Ton est exposé aux mensonges les plus assassins ; le malade imaginaire qui se fait recevoir docteur, tout cela a été défini « outré »! — A vingt ans, quand on voit les comédies de Molière pour la première fois, on trouve tout cela comique, bouffon, burlesque ; on rit, on ne raisonne pas. A vingt-six ans, de vingt-six à trente ans, quand on n'est pas trop avancé dans la vie, on réfléchit un peu; la course aux apothicaires, le malade docteur, le mamamouchi, on trouve
tout cela impossible, absurde : « Cela n'a jamais pu arriver; pure extravagance! » dit-on. Mais, lorsqu'on est plus avancé dans la vie, on lit tous les jours dans la Gazette des tribunaux ces histoires incroyables, où des gens qu'on connaît, qu'on a toujours jugés des plus honnêtes et des plus intelligents, se laissent embarquer dans des intrigues sans fin, se laissent mener chez de soi-disant duchesses, cueillies par quelque intrigant dans un mauvais lieu; ils croient devenir gendres d'un ministre, obtenir les décorations les plus insensées ; et, après avoir été pendant trente ans les caissiers, les dépositaires les plus fidèles, ils deviennent tout à coup de malhonnêtes gens, des voleurs, des infâmes, parce qu'un candidat au trône de Honduras leur a fait croire que Honduras l'appelait, et eux avec lui, de tous ses vœux.
Alors, on voit jusqu'où peut aller l'extravagance humaine nourrie par une passion ; on voit à quels désordres, à quels ravages peut se porter une passion qui s'est emparée d'un homme, on voit jusqu'à quelles extrémités elle
peut aller, parce qu'on l'a sous les yeux, et parce que cela crève les yeux !
Eh bien, l'homme de génie peignant M. Argan, M. Jourdain, M. de Pourceaugnac , ne les a pas sous les yeux; mais il les sent, les devine, les conçoit par intuition, c'est-à-dire que voulant peindre la passion et ses crédulités, il prend un trait ici, un autre là, les assemble, les rapproche, les unifie, mais il ne se borne pas à cela; il en suit l'enchaînement de génie. La passion est un être concret, qui, suivant les individus, va tantôt jusqu'ici, tantôt jusque-là, tantôt un peu plus loin, tantôt plus loin encore; l'homme de génie voit pourquoi telle passion ne va que jusqu'à tel point chez Paul sous l'action de telles ou telles circonstances qui la modèrent, tandis que chez Jean une autre passion aura un essor bien plus lointain.
11 suit cette marche des passions comme les médecins et les savants suivraient une maladie à travers les siècles; il voit les derniers excès auxquels elles peuvent atteindre; il rassemble
tout cela sur une seule tête : celle d'un individu, qui devient alors typique et mythique, et la vérité même de la passion. Ce ne sont pas les individus que nous coudoyons tous les jours, qui peignent et affirment cette passion, c'est l'être typique, c'est Argan, c'est M. Jourdain, c'est M. de Pourceaugnac, qui en sont devenus la vérité pure , bien plus que les Argans, les Jourdains, les Pourceaugnacs de tous les jours, qui ne vont pas jusqu'à l'extrémité de leur passion, et qui n'y vont pas par inconséquence. C'est cette marche de la passion, que Molière voit et peint en visionnaire, qui est la vérité absolue de son œuvre.
Pour revenir à M. de Pourceaugnac, plus on médite ce type, plus on admire l'effrayante vérité de tous les détails. On en peut dire à peu près autant de Madame d''Escarhagnas ; tous deux peignent l'esprit de province; mais non pas seulement dans ce qu'il a de plus général. Tout à riieure, je vous faisais voir, dans Molière, le type de M. Purgon, qui, à force d'être bien peint, devient général; eh bien,
voilà maintenant des types généraux qui ne sont pas seulement des types généraux; ils deviennent des êtres concrets, en chair et en os, et que, si vous avez voyagé, vous n'avez jamais pu rencontrer que dans les lieux d'où les fait venir Molière lui-même. Ils ne sont pas de la province, ils sont d'une province; vous ne rencontrerez jamais M. de Pourceaugnac, si vous n'allez pas le cherchera Limoges, dans le Limousin et dans le centre de la France, tant la vérité vraie a été saisie et embrassée d'une manière complète dans ce personnage fondu et jeté d'un seul jet dans le moule.
Cette puissance d'observation et de généralisation, elle éclate surtout, d'une manière effrayante, chez Molière, dans la peinture des sexes. Elles sont bien de leur sexe, les femmes de son théâtre : au reste, si la conception du caractère féminin, telle qu'elle est dans Molière, est tout à fait vraie, elle est aussi tout à fait particulière. Molière, ai-je déjà dit, ne suit que les grandes voies, les voies en général les plus près de la nature. Eh bien, la grande qualité
comme le grand défaut de Molière traçant des caractères de femmes, c'est qu'il a pris, non pas autant qu'on pourrait le croire, la femme telle que la société Ta faite, non pas telle que la bonne éducation doit la faire, non pas telle que les bons instincts mêlés aux mauvais peuvent la créer, mais la femme la plus rapprochée de l'état de nature, de l'état de nature le moins louable; cela vient aussi du désir qu'avait Molière de ne peindre qu'à fresque et d'une grande touche.
Goethe a créé un mot, une expression de génie que tout le monde connaît : Y éternel féminin .
Ce terme si simple est, quand on le médite, infiniment plus compréhensif que tout ce qu'ont écrit sur la nature féminine les moralistes français, qui sont cependant, de tous les hommes de toutes les littératures, ceux qui ont le plus étudié, le plus creusé ce sujet : La Rochefoucauld, La Bruyère, Racine.
Goethe, en créant cette expression, qui est à
la fois chez lui une expression poétique et
scienlifique, a voulu signifier que la nature, en créant des sexes, a fait de la différence des sexes une différence aussi profonde, en quelques points, que le peut être la différence des espèces. Je sors du genre humain pour que ma pensée (ou du moins la pensée de Goethe) soit plus claire, plus facile à accepter. Je me transporte purement et simplement dans le règne animal. Quand Gœthe, préoccupé de définir la ressemblance créée par la nature entre individus d'un même sexe, a dit Véternel féminin^ il a voulu dire évidemment que la colombe et la panthère, quelque éloignées de tempérament qu'elles puissent être, ont cependant des côtés par lesquels elles se ressemblent bien plus entre elles, que chacune d'elles ne ressemble au pigeon et au léopard.
Cet éternel féminin^ Molière l'a saisi; mais il faut convenir qu'il n'en a saisi que les parties qui ne sont ni les plus belles ni les meilleures.
Il a pris de la nature féminine uniquement les instincts aussi rapprochés de la nature brute que cela se peut dans un état de société civi-
lisée et avancée. La crédulité, la vanité, même la vanité méchante, l'instinct du mal, voilà surtout de quoi il nous les montre pétries. Ce n'est pas qu'il déteste les femmes; au contraire, ce peintre, dont je ferai tout à l'heure ressortir la profonde impartialité, s'il a eu des indulgences et des faiblesses, il les a eues de ce côté; il pardonne, il concède tout aux femmes, il leur permet tout dans son théâtre, pourvu qu'elles soient jeunes et dans l'éclat de la beauté. Cependant, il les a peintes comme leur plus cruel ennemi les peindrait difficilement.
J'ai dit crédulité et vanité; je ne crois pas qu'il soit possible, dans aucun théâtre, de trouver une scène à ce point de vue plus étonnante, plus foudroyante que l'arrivée de Don Juan au village de Charlotte et de Mathurine. Ceci accable!
Il n'a jamais vu Charlotte et Mathurine; en dix minutes, en une demi-journée, si vous voulez, il leur fait accepter à toutes deux comme sérieuses ses promesses de mariage; il
les leur fait accepter, toutes deux étant présentes ; et toutes deux le croient; chacune croit que c'est elle qu'il va épouser; et tout cela est si bien agencé, si naturel, que le spectateur ne voit à cet égard, de part et d'autre, aucune invraisemblance. Les quelques mots dits par Don Juan à Charlotte font qu'elle se croit sûre d'épouser Don Juan. Or, il y a dans le village un malheureux qui meurt d'amour pour elle, qui l'aime; son mariage avec Pierrot était décidé, et la voilà qui explique à Pierrot qu'elle va épouser ce jeune seigneur si brillant, qu'il aurait été si grand dommage de laisser noyer. Aussi, lorsqu'elle dit cela à Pierrot, lui répond-il d'une façon très brutale : « J'aime mieux te voir crevée que te voir à un autre. »
Tout ce qui peut s'imaginer de méchant et de pervers se trouve certainement condensé dans cette espèce de vanité féminine, fille de l'instinct pur, que l'éducation, les bonnes maximes et les bons exemples d'une famille honnête ont infailliblement la puissance d'élever, de corriger.
Charlotte ajoute :
« Va, va, Pierrot, ne te mets pas en peine; si je sis madame, je te ferai gagner queuque chose, et tu apporteras du beurre et du fromage cheux nous *. »
J'ai dit qu'il est impossible que la vanité méchante trouve nulle part une expression plus naturelle et plus forte.
Il y a dans le théâtre de Molière deux femmes qui sont terribles, et qui sont peintes, comme je le disais tout à l'heure, tout à fait à fresque; ce sont Angélique de Sottenville, femme de Georges Dandin.ei Dorimène,du Mariage forcé. Il est bien certain que, dans le domaine de la littérature et du théâtre, jamais plus épouvantable perversité ne s'est étalée avec plus de calme, de sérénité tranquille et de vérité saisissante.
Laissons Angélique et Dorimène toutes deux très rapprochées de la nature instinctive ; elles ne sont qu'instinct. 11 y a une femme polie, sortie toute polie de la main de Molière; je ne connais qu'une femme qui le soit à ce degré