Bon Juan, Acte II, se. m
dans son théâtre, c'est Célimène. Etudiez-la de près, et vous verrez qu'avec ses formes douces, sa politesse extrême, elle n'est pas elle-même moins livrée à tous les instincts de la nature brute qu'Angélique et que Dorimène; qu'elle n'est pas d'un cœur moins dépravé par Tégoïsme et la coquetterie, par la soif du plaisir et par le besoin tout féminin de se contenter, d'agir à sa guise; je dis besoin, bien entendu, chez les femmes que ni l'éducation, ni les bonnes maximes, ni l'exemple n'ont élevées, cultivées, formées. Ce qui est effrayant dans cette perversité, c'est qu'elle est toute simple, tout unie; il n'y a pas moyen de la bien voir à la scène; mais dans le silence du cabinet, quand nous lisons Molière, nous la voyons chez ces femmes qui, à peine entrées dans la vie, savent être absolument insensibles pour ceux qui doivent être leurs victimes, ou ne s'apercevoir de leurs souffrances que quand il n'est plus temps, quand le meurtre est irréparable, quand il n'y a plus, comme dit Georges Dandin, qu'à sejeter à l'eau. Je ne veux pas dire absolument qu'il y a un
type et un idéal supérieur de vertu qui a tout à fait manqué aux femmes de Molière; j'en excepte deux : Dona Elvire, qui devient tout à coup si fière et si digne ; avec quelle fermeté elle arrache de son cœur sa passion pour son indigne époux! Mais Dona Elvireest traduite de Tespagnol, elle ne vient pas de Molière. Puis, il y en a une autre encore pour laquelle il faut faire exception; c'est Marianne du Tartuffe, créature sinon tout à fait pure et innocente, du moins chaste et discrète; elle est à peine esquissée. Mais, ces deux exceptées, je suis un faux frère pour ceux qui ont fait de ces types de femmes de Molière des femmes sensées et parfaites, des femmes à épouser; je ne puis partager en aucune façon leur avis; l'instinct d'une ruse où elles entrent avec la complète spontanéité des passions sauvages, est l'argile dont sont toutes pétries ces formes que Molière fait vivre, s'agiter et agir. A peine sont-elles en état de bégayer, qu'elles sont en ce genre de ruse passées maîtresses ; moins même elles sont façonnées, moins elles sont élevées, moins
elles sont expérimentées, plus elles sont jeunes, plus rusées elles se montrent, justement parce qu'elles sont les femmes les plus voisines de Finstinct, les plus abandonnées à l'instinct qu'on ait jamais mises sur aucun théâtre. Voyez plutôt la petite Louison, la fille du Malade imaginaire, qui fait si galamment la morte quand son père la menace du fouet, son père, qui est malade, ou que tout au moins elle croit malade, et qu'elle peut tuer en lui donnant cette émotion; à force de regarder les allées et venues de Gléante et de Marianne, elle est devenue bien savante, elle dit si bien à son père ce qu'elle a vu! Elle en sait déjà presque plus long qu'Agnès qui, à seize ans, sait à peine lire, et a été élevée au village; cependant, il serait infiniment plus facile de jouer au plus fin avec Célimène qu'avec Agnès.
On nous a célébré, comme un type de vertu et d'honnêteté, Elmire, la femme d'Orgon; presque tous les commentateurs se prosternent devant cette bonté, cette honnêteté sans affectation; en effet, de l'affectation il n'y en a pas;
aussi ne suis-jc pas absolument sûr que dans le fond elle soit si honnête qu'on veut bien le dire. Ce n'est pas l'avis de madame Pernelle que sa bru est si honnête! Il est vrai que c'est une belle-mère ; mais, enfin, voici ce qu'elle dit :
Je veux croire qu'au fond il ne se passe rien; Mais enfin on en parle et cela n'est pas bien *.
Nous n'accepterons pas ces mauvais discours sur Elmire; mais je la prendrai dans la scène capitale où les commentateurs la vantent, celle oii elle met Orgon sous la table pour écouter la déclaration de Tartuffe; elle le fait avec un sang-froid que les soldats n'ont sous le feu que quand ils ont déjà assisté à plus d'une bataille. Elle a tant d'art, se possède si profondément, elle est si dissimulée, elle écrase si terriblement de sa supériorité son mari qui est sous la table, elle cause avec tant d'impassibilité avec Tartuffe, elle les met si galamment tous deux dans le même filet, avec tant d'habileté, que franchement j'aurais très peur pour Orgon, si au