‹ Molière. PréfChapitre 44 sur 58 · Tartuffe^ Acte I, se. v · texte numérisé non relu

Tartuffe^ Acte I, se. v

Que fait Argan? Il n'aime absolument que ceux qui ont des recettes pour prolonger la vie; à genoux devant un apothicaire, il veut de très bonne foi livrer sa fille à un médecin qui lui donnera de Télixir de longue existence, absolument comme Orgon veut livrer la sienne à un de ces Directeurs de conscience qui ont des recettes pour le salut. Argan est complètement affolé de Béline; pourquoi? Parce qu'elle l'appelle mon cœur et soigne très tendrement ce pauvre corps infirme. Eh bien, Orgon est affolé d'autres faiseurs de grimaces, pourquoi? Parce qu'ils lui ont promis de sauver son âme. C'est que l'amour du salut, qui est la source de tant de bons sentiments et de tant de belles actions, quand il se confond avec le pur amour de Dieu, devient dans certaines âmes bassement dévoles, quoi? Pas autre chose qu'une forme de l'amour de soi-même. C'est l'amour de soi-même, c'est l'amour de la vie, avec une avidité plus insatiable, avec une ambition plus immense, c'est l'amour de la vie prolongée au delà du tombeau, victorieuse au delà de la

mort ; il n'y a pas autre chose chez Orgon, pas autre chose chez Argan.

11 me reste, messieurs, à arriver aux deux œuvres de Molière qui supposent la réunion des trois facultés que j'ai précédemment signalées.

La première de ces deux œuvres que je rencontre sur mon chemin dans l'ordre des dates, c'est Tartuffe. Il n'est pas inutile d'étudier par le détail, pour bien voir toute la portée de Tartuffe et combien elle est étonnante, d'étudier, dis-je, par le détail comment et dans quel entraînement Tartuffe a élé conçu et composé.

Tartuffe est sorti d'une colère de Molière, mais si les colères d'un liomme de génie peuvent être moralement aussi blâmables que celles d'un sot, elles ont d'autres effets littéraires.

En 1660, Molière, mettant en scène, dans Sganarelle, un bon bourgeois de Paris, Gorgibus, qui recommande ce qu'il appelle de bonnes lectures à sa fille Célie, et ne lui en

indique que de ridicules, Molière met dans le même éloge des bons livres avec

Les quatrains de Pibrac et les doctes tablettes Du conseiller Mathieu....

un livre qui avait été traduit de l'espagnol et qui avait à ce moment un très grand succès parmi les directeurs de conscience. Le Guide des i^écheurs, ajoute Gorgibus,

Le Guide des pêcheurs est encore un bon livre...

Le ridicule dont Gorgibus est rempli rejaillit un peu, — ce que Molière paraît chercher, — sur les livres recommandés par lui. Il est probable qu'à ce premier trait, certaines gens commencèrent à dresser l'oreille. Ces personnes-là eurent un bien autre sujet de mécontentement en 1662, quand fut jouée VÉcole des femmes, dans une scène de laquelle Arnolphe, pour devenir complet, lui qui est déjà mari systématique, devient docteur et pédant de morale et de religion. Il faut lire toute cette tirade, vous la connaissez.

Je vous rappelle la situation : Arnolphe, qui

veut épouser Agnès, lui explique tout l'honneur que ce sera pour elle d'être unie à un homme comme lui, et lui dresse tout son plan de conduite :

Songez qu'en vous faisant moitié de ma personne,

C'est mon honneur, Agnès, que je vous abandonne;

Que cet honneur est tendre, et se blesse de peu;

Que sur un tel sujet il ne faut point de jeu;

Et qu'il est aux enfers des chaudières bouillantes

Où l'on plonge à jamais les femmes mal-vivantes.

Ce que je vous dis là ne sont pas des chansons ;

Et vous devez du cœur dévorer ces leçons.

Si votre âme les suit, et fuit d'être coquette.

Elle sera toujours, comme un lys, blanche et nette;

Mais s'il faut qu'à l'honneur elle fasse un faux bond,

Elle deviendra lors noire comme un charbon;

Vous paraîtrez à tous un objet effroyable.

Et vous irez un jour, vrai partage du diable,

Bouillir dans les enfers à toute éternité :

Dont vous veuille garder la céleste bonté.

Faites la révérence ^

Tout cela, celte « blancheur de lys », qu'Arnolphe prédisait à Agnès, si elle était femme fidèle, ce « charbon noir » que deviendra son âme si elle est coquette, sans compter l'usage singulier que fait Molière des u chaudières

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