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Acte III, se. II

en puissance, ils l'ont eu même très grand, mais cette égalité virtuelle et en puissance n'a pas d'effets immédiats et directs, à moins que ce ne soit par la bonne direction de conscience, dans le monde réel.

Je vous ai prouvé par des exemples que La Fontaine, Fléchier, Saint-Simon, n'ont pas ce sens de « l'égalité » ; ils n'ont pas davantage le sens de ce que nous appelons « l'humanité ».

Ce mot a deux significations possibles dans la scène du Pauvre : d'abord celle qu'il a aujourd'hui. Il peut vouloir dire chez celui qui le prononce : Cet écu, je ne te l'aurais pas donné pour l'amour du ciel, d'une Providence, je te le donne pour l'amour des hommes, parce que l'Humanité est divine. C'est en ce sens, que je ne juge pas, mais que je constate simplement, que l'emploie toute l'école de la philosophie allemande. Ce mot peut signifier aussi la perspective et la définition d'un état de choses oii tous les caractères d'hommes seront égaux, où le caractère humain sera également respecté

TROISIEiME CONFERENCE. 153

dans tous les hommes, dans les plus infîmes comme dans les plus riches et les plus puissants, où la solidarilé et Tégalité de toutes les âmes dans l'espèce humaine seront vivement senties. Ce second sens a mon approbation absolue.

Ce premier sens que je ne partage pas, et qui tendrait à substituer cette sorte de Dieu- Humanité au Dieu-Providence, ce qui est fort loin de mon idée, ce sens-là on ne peut refuser de le voir dans la scène du Pauvre, d'après tout ce qui précède. « Je n'ai pas voulu donner pour l'amour de Dieu, je donne pour l'amour des hommes. » Mais l'autre sens y est aussi, parce que, arrivé à cette limite extrême du grand seigneur effréné. Don Juan est jeté, d'un mouvement en arrière, dans la conception la plus contraire à tout ce qui a inspiré sa vie jusquelà, dans ce grand sens du mot humanité où l'emploient tous les grands publicistes de notre temps.

Je ne le trouve nulle part dans les grands

auteurs du siècle de Louis XIV; il n'est pas

môme dans Voltaire avec ce sens; je le dis, parce qu'on a accusé Voltaire d'avoir inventé la scène du Pauvre : Voltaire dit V espèce humaine, le genre humain; il ne dit pas t humanité. Vous n'avez qu'à ouvrir le Dictionnaire philosophique, le mot humanité n'y est pas. 11 y a l'article homme, dans lequel vous trouvez encore les expressions genre humain, espèce humaine, famille humaine; vous n'y trouvez pas le mot humanité.

Où Molière a-t-il pu prendre un pareil mot, avec un sens pareil à celui que lui attribuent la métaphysique la plus avancée, la philosophie, la politique et la morale de nos jours, — la métaphysique la plus téméraire et la philosophie la plus saine de notre temps? Où il Ta pris? Si je voulais chercher l'explication des œuvres de génie, comme l'ont fait les Allemands, dans « la race, le milieu et le moment», je ne pourrais pas dire où il l'a pris, ce mot. Ce n'est pas dans son milieu : personne ne le prononçait autour de lui; ce n'est pas dans son moment : vous n'avez qu'à lire tous les

auteurs du temps pour y voir à quel point cette idée leur est absolument étrangère. Personne ne sondera jamais les profondeurs de l'âme dans ces intuitions, ces visions du génie, dans ce phénomène qui fait qu'un homme qui s'appelle Molière et qui vit en 1666, ne perçoit pas les objets et les choses absolument comme ses contemporains de 1666. Si on s'en tenait à cette explication des œuvres de génie, la race, le milieu et le moment, je ne vois pas pourquoi tous les gens très instruits de ce temps, tous les grands écrivains placés dans les mêmes conditions, n'auraient pas pu trouver l'idée et saisir les perspectives du Tartuffe et de Don Juan. Un seul homme Ta fait, parce qu'il était seul à les voir, et, l'ayant fait, il avait du génie; c'était une conception du génie, car le caractère le plus évident du génie, ce n'est pas toujours d'exprimer le moment et le milieu, c'est de devancer les siècles.

Mesdames, Messieurs,

Nous avons, dans nos précédents entretiens, étudié le caractère général de Molière, les procédés de son génie, les mœurs de la société qu'il a peinte, sa conception du monde et de son siècle. Je voudrais aujourd'hui étudier le genre d'influence et d'action sociale qu'il a exercé sur le développement de nos mœurs et de notre vie sociale. Chez nos grands poètes, cette influence est très réelle et très profonde. Ce n'est pourtant pas à dire qu'on puisse leur attribuer directement un rôle politique, et ce n'est pas ma pensée, quand je parle de l'action sociale de Molière.

La poésie a un domaine qui s'étend à tout; on ne peut absolument rien lui interdire, ni l'exclure de rien; et, par conséquent, il y aurait de Ja rigueur et de Tabsurdité, il y aurait de Tétroitesse d'esprit à interdire à la poésie de se mêler, même directement, à la discussion catégorique des questions sociales ou politiques qui préoccupent une époque. Un poète peut s'en mêler; il peut devenir poète politique et rester cependant grand poète.

Mais il faut qu'il soit soutenu, en ce cas, par une vocation bien spéciale, bien certaine. 11 faut surtout qu'il l'exerce sous l'inspiration ou le pressentiment d'événements considérables, et, autant que possible, dans un de ces moments de crise qui sont rares, en bien comme en mal, dans l'histoire des peuples, et où l'émotion universelle des cœurs se communique et se fond en une seule âme, l'âme des poètes.

Il peut alors, comme sous le souffle du Dieu mystérieux qui court dans les foules, écrire, par exemple, la Curée et VIdole et atteindre aux plus hauts sommets, pour retomber immé-

dialemeni dans son isolement, son froid et sa stérilité. Un poète écrit alors, sous l'inspiration d'un courant national violent, les Souvenirs du ijeujAe, le Vieux sergent, la Vivandière, la Déesse de la Liberté; il peut trouver de ces inspirations qui châtient d'une façon immortelle les faits dont souffre une nation : mais ce ne peut être qu'un moment, et cette intervention directe du poète n'est possible qu'à des conditions très précises et très déterminées. En thèse générale, cette alliance de la poésie et de la politique n'est pas heureuse; la politique n*y gagne pas grand'chose, et la poésie y perd presque toujours.

On en trouverait des exemples frappants, surtout dans l'histoire de la poésie allemande, depuis 1820 jusqu'à 1848 et même dans l'histoire de nos poètes contemporains.

Si le poète n'agit pas directement sur la politique, il peut agir très efficacement sur le courant de l'histoire politique, de même qu'il agit et peut agir très vivement sur le courant de rhistoire sociale. Il plane au-dessus des évé-

nements de Tune ou de Tautre, il les domine, pour avoir action d'un côté ou de l'autre, indirectement; ce n'est que de cette façon que les grands esprits qui ont été le plus l'expression de leur monde, qui l'ont le plus devancé et l'ont le plus poussé en avant, ont agi par la poésie sur les questions politiques ou sociales; c'est ainsi qu'il a été donné d'agir à Gœthedans son siècle, à Molière dans le sien.

Je ne crois pas, je l'ai dit, je ne puis pas croire que Molière se soit posé pour but de déterminer la ruine de la noblesse par le ridicule, comme Louis XIV la ruinait par son gouvernement, en substituant partout, dans les grandes charges, les roturiers aux gentilshommes. Je ne crois pas que tel ait été le rôle de Molière. Si, dans la peinture de certains vices sociaux tels que l'hypocrisie et l'athéisme, il a devancé l'époque malheureuse où la dévotion intéressée était assise sur les degrés du trône pour dominer de là la pensée et fausser les consciences et celle où l'impiété systématique unie au libertinage allait devenir une

mode et une philosophie, encore une fois, il a plané en prophète au-dessus de l'histoire dans ces occasions, plutôt qu'il n'a agi sur elle en poète. Qu'a-t-il donc fait? Il a fait la seule œuvre qui fût possible de son temps, qui fut parfaitement adaptée. Je vais dire laquelle.

Je vous l'ai peint comme un poêle effréné; Je vous ai montré cette imagination sans limites dans le burlesque, je vous ai montré cette impétuosité de vision et de verve qui le jette dans des conceptions do comédie aussi fantastiques que le sont par moments certaines scènes de M. de Pourceaugnac, du Bourgeois gentilhomme et du Malade imaginaire. Eh bien, avec cette imagination effrénée, il avait aussi par je ne sais quelle combinaison de la nature, l'esprit et l'humeur qui remettent tout en sa place et envisagent le monde avec ses proportions véritables; la raison positive qui fournit certaines maximes pratiques pour se conduire dans la vie, et enfin ce regard froid et clair qui voit une époque à laquelle il est interdit de demander trop, et un prudent esprit de retour

à la maxime de son Ariste , maxime 1res peu héroïque qui consiste à penser qu'il vaut mieux

... Souffrir d'être au nombre des fous, Que du sage parti se voir seul contre tous *.

Il y avait une œuvre à faire du temps de Molière, ou plutôt il y en avait deux : affranchir la famille, et affranchir la vie de société de certaines gênes et de certaines entraves qui pesaient sur elles. C'est là qu'a été son œuvre, et la première partie de son œuvre a été de faire l'émancipation de la famille. Molière a voulu mettre et il a mis dans les relations de la vie domestique une liberté honnête qui de son temps n'y était pas de droit. Il a voulu affranchir, et quand on considère les faits historiques, on voit qu'il a réussi à affranchir de toutes entraves absurdes et injustes le grand acte de la vie privée, celui qui fonde et constitue la famille, le mariage.

Bien que, une fois que le mariage est accompli, il s'en forme, comme nous l'avons vu,

l. École des maris, Acte I, se, i.

une idée assez triviale, bien qu'il traite avec beaucoup de légèreté, quelquefois, les rapports du mariage, il y a un fait qui domine tout cela : il a voulu le mariage libre, sincère, au moment où il s'accomplit; en un mot, il a voulu substituer ou joindre, dans la famille, aux rapports rigoureux d'autorité, des rapports de douceur et de bonne volonté.

De son temps, messieurs, tout concourait à exagérer Tautorité paternelle, tout, les lois, les coutumes, les mœurs, et les traditions du droit romain et de la civilisation romaine, qui ont toujours été très fortes en France; et, avec le droit romain, ce qui lui était contraire, c'est-àdire les usages et le droit de la féodalité, qui aggravaient encore l'autorité paternelle; puis, avec tout cela, certaines maximes et théories reçues qui (lorissaient dans ce temps.

Il y a toujours eu, chez les hommes, une tendance à imiter dans leur maison le gouvernement de l'État. Et, comme dans l'État le roi seul était tout, cette cause latente suffisait pour faire que, dans la famille, à certains moments

— ■ les plus graves, — il n'y eût qu'un personnage qui comptât : le père, le mari. Eh bien, Molière s'est avisé qu'à côté du père, du mari, il y avait peut-être aussi une femme et des enfants.

Je tiens, messieurs, à bien marquer la portée de ce que je vous dis ici, pour ne pas établir sous ce rapport entre notre temps et l'époque qui a précédé Molière une opposition qui deviendrait fausse si je la faisais trop absolue. Je ne crois pas, bien entendu, que l'émancipation de la famille et des rapports de famille date seulement de Molière; cela date de bien plus haut chez les peuples d'origine romane. Des jurisconsultes des derniers temps de la République romaine ont les premiers introduit dans la jurisprudence, en faveur des femmes et des enfants, des garanties inconnues au législateur trop sévère et trop rude des premiers temps. Celte émancipation date aussi des beaux traités de morale de Cicéron, qui a retracé et popularisé tout ce qu'il y avait d'humain dans la philosophie grecque ; elle date enfin, incontes-

tablement, du christianisme, qui, affirmant le prix égal de toutes les âmes, fondait l'obéissance au père, comme une condition essentielle de la famille, sur la foi religieuse, et qui, la recommandant comme une obligation de la conscience, rendait l'obéissance plus libre en même temps que plus douce, et imposait au chef de famille une vue plus certaine du droit des personnes qui étaient confiées à sa tutelle encore plus que soumises à son commandement.

Je ne prétends pas non plus qu'au temps de Molière il n'y eût que des femmes opprimées, des enfants écrasés et des pères de famille despotes; pas plus que je ne prétends qu'il n'y a maintenant nulle part, dans aucune classe de la société, de femmes malheureuses, ni sur qui pèse aucun joug trop dur. De toutes les situations de l'homme, en effet, sa situation dans la famille est celle sur laquelle le législateur a le moins de prise directe; c'est celle où les lois et les coutumes sont le plus facilement modifiées par le choc des caractères, et où les mœurs individuelles réagissent avec le plus d'étendue

contre les mœurs légales et les mœurs officielles.

On a beau faire des lois pour fonder l'autorité paternelle excessive, ou pour protéger la femme et les enfants, toutes les lois du monde ne sauraient empêcher qu'à l'état d'exception se produisent, dans la vie privée, dans cette vie qui est et qui doit être murée, des luttes, des révolutions intestines, des usurpations de pouvoir, que l'audace entreprend, que la ruse accomplit sans combattre, et que la faiblesse tolère.

Nous les lisons dans l'histoire, quand ce ne serait que chez le peuple romain. Yous savez tous les droits dont le père de famille était investi à Rome : droit de vie et de mort, complet, absolu, réel, sur tous les membres de la famille. Il arrivait à un Romain de tuer sa femme, parce qu'elle avait bu quelques gouttes de vin pur sans sa permission; il pouvait, d'après le vieux droit de la République, sans dire pourquoi, l'étrangler en conseil de famille. Voilà un droit qui au premier abord semble très propre à assouplir le caractère des femmes

et à les maintenir dans le bon chemin. Eh bien, quand on passe du droit à Thistoirc, aux faits historiques, quand on en vient à quelques personnages illustres, les seuls par lesquels nous puissions juger de l'état général des choses, parce que ce sont les seuls que nous ayons sous les yeux, et sur lesquels nous ayons des documents, que voit-on? — Cicéron,

— mari de ïerentia, laquelle mène comme elle l'entend la maison de Cicéron ; Antoine,

— mari de Fulvie, qui portait des bottes, qui voulut passer des revues et en passa; Métellus, — mari de Claudia, qui, à chaque nouvelle saison , donnait à Rome un nouveau scandale, bravant son mari, tout consul et presque dictateur qu'il était; César lui-môme, dont vous savez toutes les aventures, qui conquit toutes les femmes de Rome et qui ne put pas garder la sienne; quand on songe à ces choses-là, on ne peut pas s'empêcher de se dire qu'avec leur droit de vie et de mort, ces fiers et féroces quirites en supportaient quelquefois de cruelles.

De même, au xvu" siècle, le père de famille avait beau être investi d'une foule de droits terribles qui n'existent plus maintenant, comme le droit de disposer de tous ses biens par donation ou testament; il avait beau avoir le droit moral, équivalent à une contrainte réelle, de mettre sa fille au couvent quand il lui plaisait, le droit d'obtenir de l'autorité royale une lettre de cachet contre sa femme ou son fils, je vois bien que tous ces droits terribles ne faisaient pas Gorgibus , ni le bonhomme Chrysale, plus maîtres chez eux; et par conséquent je pense, je suppose, malgré toutes les précautions que le Code civil de la Révolution a prises en faveur des femmes et des enfants, que, dans les familles, étant données certaines combinaisons de caractères, il y a des hommes intempérants d'autorité, qui peuvent parfaitement s'emparer d'un pouvoir suprême de fait, en dépit des règles du Code civil, sur les droits et les biens de leur femme et de leurs enfants. Mais ce ne sont pas les exceptions qu'il faut opposer aux exceptions, ce sont les faits gêné-

raiix aux faits généraux, les maximes dominantes aux maximes dominantes.

Il est incontestable qu'avant Molière les maximes qui régissaient la famille étaient les maximes de rigueur et d'autorité. On ne le croit pas généralement, faute de se reporter aux faits qui servent de base à cette idée très simple ; c'est qu'on étudie le x\if siècle dans Saint-Simon; on y voit que les femmes et les jeunes gens de la Cour y prenaient suffisamment de liberté; mais c'étaient les mœurs de la cour, et personne n'y gardait l'instinct austère de la bourgeoisie parisienne et provinciale.

A mon avis, plus les femmes de la Cour prenaient de liberté, plus celte licence témoigne de l'excès d'autorité alors régnant. — Je crois que c'est parce qu'il y avait des maris comme le duc de Mazarin, qui obtenait du roi la permission de lancer contre la ducbesse sa femme toute la cavalerie du royaume, je crois que c'est pour cela qu'il y avait des femmes comme

Hortense Mancini, qui, dans le couvent où

elle s'était réfugiée , soutenait un siège en règle contre la maréchaussée conduite par son mari.

Aujourd'hui, l'autorité plus douce a rendu les scandales de ce genre plus rares; nous avons mis partout des dehors plus honnêtes, des maximes plus honnêtes, des maximes plus régulières, et c'est la grande gloire de Molière de s'être fait d'avance le défenseur de ces maximes dans le gouvernement de la famille.

Ici, messieurs, vous pouvez vous demander si l'écrivain, si le littérateur, si le poète qui agit incontestahlement sur les institutions pour les transformer, peut agir de même sur les sentiments de la vie domestique pour les modifier, et même profondément. Eh bien, oui, il agit non seulement sur les sentiments de la vie domestique, mais sur toutes nos passions ; et, en France notamment, il s'est accompli, non seulement dans la vie publique, mais dans la vie privée et dans les affections privées, une série de révolutions insensibles, et cependant si profondes, qu'il arrive souvent que

nous avons peine à nous reconnaître dans nos aïeux, quand quelque document historique ou littéraire nous en offre le portrait fidèle.

On l'a dit, et je le sais bien : les passions sont ce qui cliang-e le moins dans l'homme. Oui, c'est vrai; mais elles changent cependant; non pas dans leur essence, qui est éternelle. L'amour, la colère, l'envie, Torgueil, tout cela se faisait déjà sentir sous la tente des patriarches; et Noé ne me paraît guère avoir construit l'arche que pour les sauver du déluge. Quand bien même il ne resterait sur terre que deux familles, ces deux familles recèleraient en germe toutes les combinaisons possibles de tous les sentiments contraires. Ce sont précisément ces combinaisons qui varient et qui changent selon le degré de culture, selon le progrès et la décadence des institutions, selon la direction imprimée à une société par les grands esprits , selon l'idée même qu'on se fait des devoirs de la famille et de la société. Non, les idées compteraient pour trop peu dans l'histoire, la civilisation serait achetée beaucoup

trop cher au prix qu'elle coûte, si nous pouvions nous contenter de n'être que plus éclairés, sans êlre par cela même affecLés d'une autre façon, sans être plus délicats dans nos sentiments et plus difficiles dans nos jouissances.

Les erreurs de notre inlellig-ence ne mériteraient qu'à peine ce nom d'erreurs, si elles ne causaient en nous qu'une perturbation pour ainsi dire abstraite, si elles n'influaient pas sur notre conduite et sur nos aclions.

Nos passions sont toujours les mêmes, tantôt exaltées, tantôt amoindries; mais une chose évidente, c'est qu'elles changent tout au moins de costume, tantôt hardies et débraillées, tantôt décentes. Eh bien, ce costume, qui d'abord n'était pas décent du tout, est devenu plus décent depuis et, croyez-le bien, c'est la conscience générale qui l'impose et non pas l'hypocrisie.

Et non seulement nos passions peuvent changer d'atlitude et de costume, mais elles subissent des modifications qui les altèrent dans leur essence. Étudiées dans l'histoire de l'humanité et dans la suite des siècles, elles

paraissent parfaitement susceptibles de culture et de développement tout comme un rosier. On peut améliorer et empirer une passion comme une race de plantes ou d'animaux. Avec la suite des temps, on découvre, en examinant telle ou telle passion après plusieurs siècles, qu'on ne la connaissait pas tout entière, et qu'il est sorti d'elle quelque chose de puissant, de doux ou de funeste que l'on ne croyait pas qu'elle aurait jamais donné.

Je vais prendre le plus universel des sentiments, l'amour maternel; en apparence, rien de plus uniforme que cet amour dans les êtres créés, puisque les êtres les plus violents en connaissent toutes les tendresses, et que les êtres les plus doux peuvent en connaître toutes les violences, toutes les colères : voilà bien un sentiment qui parait toujours uniforme : eh bien, prenez une mère Spartiate, et une mère française , allemande , anglaise , — une mère moderne, qu'est-ce qu'elles auront de commun? Pas beaucoup de choses.

Qu'y a-t-il de plus éternel que l'amour?

Prenons un ancien, celui qui aura le plus disserté ce sentiment; mettons -nous à lui expliquer tout ce que nous plaçons, sous ce nom, d'élans généreux, d'espérances consolantes, de souffrances raffinées, de joies pures. Pour lui, ce sera une énigme impossible, et il n'y comprendra rien du tout, avec ses idées de l'an 500 avant Jésus-Christ.

Je veux vous faire toucher la chose du doigt par un exemple précis, tiré de l'histoire même de notre société et de notre comédie; l'exemple est non seulement précis, mais il a cet avantage de pouvoir être proposé à certaines portions de cet auditoire d'une manière plus explicite que lorsqu'il s'agit des rapports entre la femme et le mari : c'est l'amour fraternel. Vous le connaissez tous, vous avez assisté à son éclosion et à ses manifestations dans la vie de tous les jours, dans le drame ou le roman de tous les jours. Toutes les pièces de Scribe, pour ne parler que de lui, en sont remplies. Eh bien, il y a seulement cent cinquante ans, du temps de Molière, on ne le ressentait pas

ainsi. C'est que, dans l'histoire de ce sentiment, deux faits sociaux sont en face l'un de Tautre : l'inégalité d'autrefois et l'égalité d'à présent dans les partages; l'égalité que, sous ce rapport, nous pratiquons absolument dans les familles depuis la Révolution.

Avant la Révolution, dans les hautes classes, chez les bourgeois riches et opulenls, chez les financiers et chez les magistrats, le droit d'aînesse régnait en souverain. Ce seul fait a modifié et transformé le sentiment fraternel aux deux époques; il ne se ressemble plus du tout.

Je prends une comédie quelconque : le Distrait de Regnard. Vous pouvez vous reporter à toutes les scènes qui ont lieu entre le Chevalier et sa sœur Clarisse. Ce sont deux personnages très honnêtes , très doux de caractère tous les deux, mais le chevalier arrive à dire des choses atroces à sa sœur très doucement, très modérément, sans s'en douter; il veut à toute force qu'elle entre au couvent, afin que son bien lui revienne, à lui; et, comme elle

refuse, et lui répond qu'elle veut un mari avant un couvent, il n'y comprend rien ; il crie qu'on le vole, qu'on l'assassine, qu'il n'a jamais vu pareil brigandage. Sa sœur ne s'étonne pas du tout de ce discours.

Remarquez que, dans cette querelle, il ne s'agit pas d'un de ces faits violents qui sont, encore une fois, de toutes les époques; à toutes les époques vous trouvez des rivalités, des querelles, des haines, des procès entre frères et sœurs. Pour en revenir aux patriarches, Caïn n'a pas attendu l'invention du droit d'aînesse pour tuer Abel; s'il s'est porté à cette extrémité, c'est faute qu'il y eût de ce temps des tribunaux réguliers devant lesquels il pût traîner Abel pour lui demander des dommagesintérêts, et lui faire dire de bonnes injures par un bon avocat, comme cela se pratique chez les peuples civilisés.

Il ne s'agit pas non plus d'une de ces querelles nées de l'esprit processif comme Dufresny a essayé de le peindre dans une pièce d'ailleurs assez froide, la Réconciliation normande. Non ;

Regnarcl a pris la sœur et le frère à l'état normal; l'un et l'autre ont bon cœur; mais le droit d'aînesse a tué entre eux l'amitié fraternelle.

Prenez les pièces de Regnard et celles de Molière, — on ne lit pas assez les auteurs français au verre grossissant; les petites manies, dans l'histoire morale, ne sont pas petites, il n'en est aucune qui ne puisse produire des effets extrêmement considérables, — faites attention à la manière dont se parlent les frères et les sœurs. L'amitié fraternelle n'existe, dans Molière, qu'à l'état de révolte contre le père ; quand ils ne sont pas alliés contre le père, frères et sœurs se connaissent à peine. Yous pouvez ouvrir V Avare, par exemple; voyez comment Élise et son frère Gléante combinent leur petite conjuration contre Harpagon leur père. Chaque fois que la conspiration est en train, ils sont très vifs Fun pour l'autre : rien de plus cérémonieux, de plus guindé, de plus glacé que la façon dont ils se parlent quand elle n'a plus lieu.

Le rôle de Don Carlos, dans Don Juan, pré-

sente une situation de frère très tragique. Don Juan a épousé sa sœur Elvire, et l'a délaissée, et Don Carlos court après Don Juan. Sa sœur est très malheureuse, son désespoir s'exprime dans la pièce de la façon la plus touchante et la plus noble ; elle se retire dans un couvent pour y mourir; elle est blessée jusqu'au fond du cœur de l'afïront que lui a fait Don Juan. Vous pouvez bien lire avec tout le soin que vous voudrez le rôle de Don Carlos, qui court après Don Juan pour le tuer, à la suite de cette affaire ; vous n'y trouverez pas un seul mot de sympathie pour la douleur de la malheureuse Elvire, de sa sœur ; Don Carlos ne songe qu'à son honneur à lui, entamé par la conduite de sa sœur, et par l'abandon de Don Juan.

C'est qu'il n'y a rien de moins assorti à Tamour fraternel qu'un pareil sentiment, et celui-ci estbien réellement propre au xvii° siècle, et non pas au nôtre.

Cent ans ou cent vingt ans après Molière, les philosophes du xvni'^ siècle sont venus; ils ont déjà attaqué le droit d'aînesse, ils l'ont

ébranlé; aussi, la manière de sentir, dans cet ordre d'affection, est-elle tout à fait changée : vous en avez un document précis dans une pièce qui nous présente un frère en même situation que Don Carlos. C'est le Clavijo de Gœthe, pilce qui a fait époque dans l'histoire des mœurs, et que je pourrais presque appeler une pièce française, car elle a été découpée dans les Mémoires de Beaumarchais. Eh bien, vous verrez là Beaumarchais allant chercher Clavijo en Espagne pour le forcer à épouser Marie Beaumarchais : il y a là des débordements infinis de tendresse, desquels Don Carlos n'éprouve rien.

Je reviens à Molière : ce qui explique, sans les justifier, les vivacités de la guerre qu'il établit dans son théâtre entre les pères et les enfants, en ayant soin de mettre toujours les spectateurs du côté des enfants, quoique ceuxci ne fassent pas toujours de très bonnes choses, c'est le dessein prémédité qu'il a suivi de combattre les excès de l'autorité paternelle.

Je trouve que le cœur est ce qu'il faut gagner.

Voilà un vers de Molière qui résume toute sa discipline domestique. Déshériter, mettre au couvent, ce sont les termes que vous trouvez le plus souvent dans la bouche des pères de comédie du xvn'^ siècle, chez Molière, Regnard, Dancourt, Lesage.

C'est que c'étaient des faits de la vie journalière, et que, dans le monde réel, pour les jeunes gens et pour les jeunes filles, les vocations forcées, les mariages par contrainte étaient des faits communs. On faisait le cadet d'église, on le mettait dans l'Ordre de Malte, quelque peu de vocation d'ailleurs qu'il eût pour aller guerroyer contre les Turcs en qualité de célibataire éternel; on envoyait les filles au couvent.

C'est de cet usage que sont nés ces singuliers chevaliers dont le théâtre de Dancourt est rempli; c'est de cet usage que sont nés aussi tous ces petits abbés du xviu" siècle, qui, après que les roués de la Régence eurent mis l'athéisme et le libertinage à la mode, ne pouvaient pas faire un souper sans blasphémer, et

dont Gilbert s'est si violemment moqué dans sa Satire du xviw siècle, où, en parlant d'un de ces derniers, il a dit :

Dans un cercle brillant de nymphes fortunées, Entends ce jeune abbé, sophiste bel esprit; Monsieur fait le procès au Dieu qui le nourrit, Monsieur trouve plaisants les feux du purgatoire; Et, pour mieux amuser son galant auditoire. Mêle aux tendres propos des blasphèmes charmants, Lui prêche de l'amour les doux égarements, Traite la piété d'aveugle fanatisme, Et donne, en se jouant, des leçons d'athéisme.

Quant à l'abus du couvent, voici une simple phrase qui montre, et de la façon la plus péremptoire, combien c'était un abus réel; cette phrase n'est pas de notre siècle, elle n'est pas d'un auteur contemporain, elle est d'un auteur de l'ancien régime.

« Si les filles qu'on sacrifie tous les jours avaient la résolution de dire ce qu'elles pensent, les couvents ne seraient guère peuplés. »

De qui est-ce? d'un contemporain de l'Encyclopédie? non; est-ce d'un écrivain laïque du xvn° siècle? non; est-ce d'un ecclésiastique

qui est fâché d'avoir passé sa vie dans les

grades inférieurs, et qui murmure un peu contre la haute administration ecclésiastique par esprit chagrin? non; est-ce d'un de ces croyants austères et rigoureux dans leurs maximes, comme Bourdaloue? non; c'est d'un évêque, le plus accommodant de tous les évêques, celui qu'on pourrait définir le Philinte de l'épiscopat, c'est de Fléchier, évêque de Nîmes.

Eh bien, les vocations forcées, les mariages par contrainte, Molière les attaqua ouvertement; il produisit tous les odieux subterfuges de l'autorité paternelle, et les livra aux rires de la foule, dans le sans dot de l'Avare, dans Argan et dans Orgon, qui veulent que leurs filles se marient uniquement pour épouser ce qui est utile à la santé ou au salut de leur père. Dans ce combat, quand il l'a fallu, il a usé de moyens brutaux, de brutalités terribles; par exemple, quand il fait dire à Angélique de Sottenville, en manière d'excuse de tout ce qu'elle se permet, que son père l'a mariée malgré elle.

Pour mettre de son côté les modérés et les sages, il s'est fait doux et modéré, lui, dont le tempérament était violent, et en qui l'irritation, quand il était choqué, était si naturelle. Il a peint, au besoin, des femmes résignées dans leur lutte contre l'autorité paternelle; ainsi, Angélique et Marianne *; ce n'est pas beaucoup, et encore Angélique est-elle assez mal résignée; il en a peint au moins deux, pour se prévaloir de résignation et de douceur ; ses premières œuvres montrent, sincères et libres, autant que possible, des mariages comme il en était fort peu de son temps.

Le mariage une fois accompli, et la vie à deux engagée, c'est ici qu'éclatent tout son art et tout son bon sens, de quelque façon d'ailleurs, — je n'y reviens pas, — qu'il ait envisagé souvent le mariage et les rapports matrimoniaux

Les femmes ne sont pas toujours peintes par Molière sous des couleurs très favorables,

1. L'Angélique du Malade imaginaire et la Marianne du Tartuffe.

nous l'avons assez vu. Elles lui doivent cependant beaucoup, soit qu'on envisage leur état comme femmes, soit que l'on considère leur éducation comme filles; c'est lui qui a dit :

... Que les soins défiants, les verrous et les grilles, Ne font pas la vertu des femmes et des filles.

Vers qui ne paraissent rien aujourd'hui, mais qui, rapprochés des documents que nous possédons sur l'éducation des femmes et sur le gouvernement conjugal des femmes antérieurement à 1660, étaient bien hardis dans ce temps-là; ces soins défiants, ces verrous, ces grilles n'eurent jamais d'adversaire plus décidé que Molière. Il voulut la liberté dans toutes les directions de l'esprit des femmes; il les voulut instruites et éclairées bien plus qu'on ne le voulait de son temps, dans la bourgeoisie hostile et défiante quelque peu sur ce point.

On a fait très souvent de Molière un partisan décidé de l'ignorance des femmes; on a mis sous l'égide de son nom des mœurs qui paraissent patriarcales parce qu'elles manquent de

l'éclat d'une éducation supérieure; la preuve à l'appui toujours invoquée, c'est le discours, prodigieux d'éloquence, de Chrysale dans les Femmes savantes : « C'est à vous que je parle, ma sœur », où il oppose au portrait de la femme savante celui d'une femme d'autrefois, qui savait quoi? bien tenir son ménage, coudre et filer.

Il met ce discours dans la bouche de Chrysale, du parti duquel nous nous trouvons alors; pourquoi? Parce que la science n'est dans Philaminte qu'une manière de persécuter son mari. La preuve que Molière n'accepte pas les opinions de Chrysale, c'est qu'il les a mises sous une forme ridicule dans ce passage du rôle d'Arnolphe, pour qui certes il ne prétend nous inspirer aucune admiration.

... Qu'elle soit d'une ignorance extrême, Et c'est assez pour elle, à vous en bien parler, Que savoir prier Dieu, m'aimer, coudre et filer.

Coudre et filer, voilà donc aussi l'idéal d'Arnolphe; c'est la preuve que là n'est pas l'idéal

de Molière. 11 l'a encore exprimé dans ce vers très précis des Femmes savantes :

Il est bon qu'une femme ait des clartés de tout.

Et, en effet, il faudrait plaindre la société si les femmes étaient condamnées à l'ignorance, tandis que les hommes, par la suite et le progrès des siècles, arrivent chaque jour à une culture plus profonde et plus raffinée. Il s'établirait ainsi entre les deux sexes une séparation absolue; les femmes resteraient des ménagères utiles et rien de plus. Elles perdraient, à n'être qu'utiles, la grâce, qui est une de leurs plus incontestables qualités : il y a donc une théorie juste et très bien exprimée dans le vers :

Il est bon qu'une femme ait des clartés de tout.

Mais rien que cela! Il y a des côtés par où le discours de Ghrysale sera éternellement juste et éternellement vrai ; comme « coudre et filer », c'est, en réalité, le fond des occupations féminines, le bon sens humain se met-

tra toujours du côté de Chrysale, quand il dit:

Les leurs ne lisaient point, mais elles vivaient bien, Leurs ménages étaient tout leur docte entretien, Et leurs livres, un dé, du fil et des aiguilles, Dont elles travaillaient au trousseau de leurs filles !

Il faut donc que cela reste le fonds sur lequel viendront se jeter toutes les bases de l'élévation d'esprit, de l'intelligence, du savoir.

Il y a des vocations spéciales pour les femmes, comme pour les hommes; à Dieu ne plaise qu'il faille les en exclure. Un homme ne peut pas interdire à une femme d'écrire des romans, pourvu que ce soient la Princesse de C lèves ou Mauprat, ni de se piquer d'érudition, pourvu qu'elle y excelle, et sache le grec comme madame Dacier. On ne peut pas interdire aux femmes de se piquer de critique philosophique, incidemment du moins, et d'une façon aussi heureuse que madame de Staël. Mais, ces exceptions une fois établies, c'est évidemment aux hommes, à nous, qu'il appartient par nature d'être lettrés, érudits, savants,

g-éomètres, jurisconsultes; et aux femmes, suivant l'heureuse et juste expression de Molière, qui n'en a guère rencontré de plus heureuses, « d'avoir des clartés de tout ».

Si l'on veut, messieurs, comprendre tout le prix des idées et des maximes de Molière sur la culture des femmes, sur le degré de liberté qu'il convient qu'elles aient, il faut songer qu'il y a toujours eu un courant contre ces idées, un courant fâcheux, qu'il est nécessaire de combattre. Parmi les représentants les plus outrés de ce rigorisme, nous retrouvons un très grand adversaire de Molière, un adversaire qui pense très juste sur bien des points, mais qui, en tout ce qui regarde les femmes, est souvent d'un ridicule achevé. C'est Jean-Jacques Rousseau, dans sa Lettre à d'Alembert sur les SpectacleSf où il a si constamment, si continuellement pris à partie Molière.

J'ai dit que Molière, poète monarchique, met partout la liberté là où elle est le plus précieuse, dans la vie privée; et là, Rousseau, par les plus étroites défiances, la contraint et l'en-

chaîne dans l'intérêt de la « morale publique », un mot qu'il a, malheureusement pour lui, inventé, et dont on a fait depuis un bien étrang-e abus dans la jurisprudence, et dont on s'autorise pour prêcher les maximes les plus dures et les plus tristes.

Il y a vraiment dans Rousseau deux âmes, deux grandes facultés contraires : — j'en suis encore fâché pour la théorie de la Faculté maîtresse; il y a chez lui un grand poète et un grand tribun. Le grand poète, il l'a été, dans les plus belles lettres de-/<2 Nouvelle Héloïse, et dans les deux lettres à M. de Malesherbes; c'est presque le sommet de la langue poétique; le grand tribun, il l'a été dans la lettre à M. de Beaumont. Et il y a à côté de cela, je regrette de dire un mot si vif, il y a un cuistre, un Sganarelle, une espèce de M. Prudhomme révolutionnaire, un Gorgibus démocrate; vous pouvez le voir à la façon dont il traite de l'éducation et de la vie des femmes, dans cette lettre à d'Alembert. Toute femme, selon lui, qui

prend quelque soin de ne pas paraître absolu-

ment laide, est une femme perdue; toute femme qui va au speclacle et qui se montre en public, — ceci est textuel, — se déshonore! Eh bien, ces maximes-là et ce genre d'éloquence auraient fort réjoui le cœur d'Arnolphe, qui enseigne si doctement à Agnès que lui est très beau, que cela suffît, qu'elle doit être belle pour lui, et que pour rien doit être compté que les autres la trouvent laide. Je pense même que si Arnolphe avait connu la Lettre sur les Spectacles, il l'eût préférée infiniment, pour l'éducation des âmes féminines, aux Quatrains de Pibrac, aux Doctes Tablettes du Conseiller Mathieu, et même à cet excellent livre, le Guide des Pécheurs.

Seulement, comme ilfaut que J.-J. Rousseau se passe toujours la fantaisie d'une petite ou énorme contradiction, dans cette même lettre oii Rousseau interdit aux femmes les spectacles par la raison que les femmes ne vont au spectacle que pour s'y montrer, il leur permet, leur recommande , leur impose par décret d'État, un autre genre de distraction évidem-

ment tout h fait innocent, dénué de péril, où l'on ne saurait apporter aucun dessein de coquetterie : le bal; car il paraît que les femmes, qui ne vont au spectacle que pour s'y montrer, vont au bal pour ne pas s'y laisser voir..

Mais attendez : Rousseau ne recommande pas le bal de tout le monde, mais une espèce particulière de bal, patriotique et patriarcal, présidé par le plus ancien magistrat de la République, qui prend ce jour-là le litre glorieux et la charge de Seigneur commis de la danse. Après chaque danse, chaque couple de danseurs ira saluer le Seigneur commis et fera une révérence très respectueuse, moyennant quoi le bal sera une école de morale, où l'on ne verra jamais d'intrigue, où ne se formeront jamais que des engagements irréprochables, tant est grande la vertu d'une réforme faite à propos.

Nous voilà loin, à une distance incommensurable de Molière et de son bon sens.

Molière ne s'est pas seulement attaqué, pour affranchir la famille, aux abus d'une autorité

qui du moins était légitime dans son principe, de Fautorité paternelle; il y a d'autres dangers pour la famille ; il y a ces parasites dominateurs qui s'y introduisent, s'y établissent et l'absorbent. Cette haine des tyrannies factices a été pour beaucoup, je crois, dans la haine de Molière et dans l'acharnement de sa guerre contre les médecins et les dévots.

C'est un tyran très insinuant, et redoutable, qu'un médecin, dans une famille; c'est un très terrible maître; Jacques Coictier, dans son temps, en fit faire l'épreuve au roi Louis XI. Mais il y en a un encore bien plus terrible, c'est le directeur de conscience. Il n'existe plus guère; on n'en fait plus du moins, maintenant, un usage général, il a disparu, ou à peu près, de nos mœurs. Mais il était très répandu, très florissant en 1660, au moment où Molière écrivait.

L'usage d'avoir un directeur de conscience était si répandu, qu'il inquiétait l'Eglise ellemême. Non seulement, parmi les écrivains laïques, beaucoup protestaient, mais l'Eglise,

elle-même, ce pouvoir légitime, régulier, les évoques des diocèses, les curés des paroisses, ont bien des fois signalé aux fidèles le danger des directeurs de conscience; ils avaient en vue surtout ce danger, que la machine de la direction ne vînt à tourner au profit du mysticisme et de Fénelon.

L'homme le plus éminent de l'Église du xvn^ siècle, Bossuet, n'a pas dédaigné d'exercer ces fonctions de directeur, au moins par correspondance, pour des personnes très humbles, qu'il ne connaissait pas, et qui s'adressaient à lui ; il leur répondait à certaines époques. On est frappé de la puissance absolue qu'il exerce indifféremment et à un égal degré sur toutes les âmes faibles qui se réfugient à lui dans leurs terreurs; il ne l'exerce, avec une bonté salutaire, que pour ramener ces malheureux à une religion moins tremblante et moins extrême; mais la conception de cette puissance absolue qu'il exerce doit nous donner la mesure des ravages que devait faire un directeur de conscience moins désintéressé ou moins

sage. Ce n'était pas autre chose que Finquisition dans la famille, et d'autant plus redoutable que ceux qui la subissaient, la subissaient volontairement, allaient au-devant d'elle, l'invoquaient, et livraient à leur directeur tous les secrets de leur vie, leurs actes les plus intimes.

Le tableau des abus de la direction de conscience a été tracé d'une façon définitive par un écrivain très peu suspect, car il est très pieux, La Bruyère, dans le chapitre III de ses Caractères, Des Femmes,

Vous pouvez voir aussi ce qu'en dit Boileau dans sa dixième satire, et le portrait qu'il trace du directeur de conscience :

Bon. Vers nous à propos je le vois qui s'avance.

— Boileau, je m'empresse de vous le dire, est aussi bon chrétien que La Bruyère.

Qu'il parait bien nourri; quel vermillon, quel teint. Le printemps dans sa Ileur sur son visage est peint. Cependant, à l'entendre, il se soutient à peine ; Il eut hier encore la fièvre et la migraine. Et sans les prompts secours qu'on prit soin d'apporter, Il serait sur son lit peut-être à trembloter.

Mais de tous les mortels, grâce aux dévotes âmes,

Nul n'est si bien soigné qu'un directeur de femmes.

Quelque léger dégoût vient-il le travailler?

Une froide vapeur le fait-elle bâiller?

Un escadron coiffé d'abord court à son aide,

L'une chauffe un bouillon

Etc.

Vous pouvez maintenant, messieurs, mesurer toute la portée de la conception du Tartuffe dont je ne vous ai montré que la plus étonnante et la plus haute moitié.

Molière ne s'est pas seulement attaqué, dans Tartuffe^ à un grand mal social futur, mais il a signalé et attaqué aussi un grand mal domestique présent et particulier à son temps.

Enfin, messieurs, en troisième lieu, après avoir afTranchi la famille de l'autorité paternelle ou conjugale excessive, après l'avoir affranchie des parasites qui s'y introduisaient, Molière a fait pour sa bonne part également une autre révolution. Il a dégagé, si je puis ainsi dire, et mis hors d'entraves la vie de société; d'abord en rappelant au naturel la langue des salons, en délivrant la conversation du clinquant des précieuses; il a surtout rendu un grand service

à la vie de société par sa guerre contre tous les genres de pédantisme. Il a fallu beaucoup de temps et de verve, je ne dis pas pour extirper tout à fait, mais seulement pour adoucir deux monstres funestes à la vie de société, l'orgueil du sang, la morgue, qui parque chacun dans sa caste, et le pédantisme, orgueil du métier, qui enferme chacun dans sa profession. L'orgueil du sang n'est pas tout à fait éteint, le pédantisme non plus, mais beaucoup plus cependant que le premier; l'honneur en revient à Molière.

Prenez les types des professions savantes que vous avez sous les yeux maintenant; prenez les mêmes types dans Molière, ou dans les comédies du temps de Molière, et calculez combien il a fallu d'années avant qu'un médecin, un juge, un savant, un avocat, un procureur, un notaire, devinssent des hommes qui dans la vie ordinaire ne différassent pas trop, par leurs manières et par le ton de leur langage, des autres hommes, et vous admirerez beaucoup ce qu'a fait Molière; vous conclurez qu'avoir créé ou fort contribué à créer, au-dessus des castes

et des professions, cette société française, et surtout parisienne, type achevé de la société élégante; qu'avoir, dans chaque profession, proscrit comme ridicule ce qui rebute le goût comme excessif; qu'avoir mis une variété heureuse et simple à la place des disparates trop développées; qu'avoir amolli l'austère écorce qui prêtait aux personnages les plus instruits du xvn^ siècle je ne sais quoi de raide et de rebutant; qu'avoir enfin formé cette société française où l'on n'est accepté que si l'on n'a pas de prétention, que si l'on se fait modeste; société si ouverte à tous, si humaine, qui n'a d'autre code que les convenances et le respect, pas d'autres ennemis que les prétentions excessives, pas d'autres armes contre ses ennemis qu'un peu de raillerie légère; vous conclurez que faire tout cela, ce n'était pas une œuvre frivole, ni facile, et que, de tous nos grands moralistes, aussi bien que de tous nos grands comiques, c'est Molière dont l'influence, en ce sens, a été la plus efficace et la plus décisive. Molière a donc eu, dans l'histoire de notre

société et de nos mœurs, une action considérable; mais je ne voudrais pas trop me renfermer dans son rôle historique, et vous laisser sur cette impression, que son œuvre est finie : non, et les leçons qu'il donne, nous pouvons y donner suite, en profiter tous et toujours. Quand on a affaire à un écrivain comme Molière, quand on a traité de son rôle moral historique, il ne faut pas oublier ce qui est en lui de morale générale et éternelle, dont on peut constamment faire son profit; il a si bien atteint des ridicules généraux, des travers malheureusement éternels, qu'on pourrait aujourd'hui refaire, en les modernisant un peu, presque toutes ses pièces, en refaire encore l'application; oui, aujourd'hui encore, trouver l'occasion d'écrire, en les transformant, le Malade imaginaire^ les Femmes savantes, Georges Dandin, Tartuffe même; non pas Tartuffe l'hypocrite, mais l'homme d'intrigue, qui se glisse dans la maison d'un homme pour y capter père, femme et fille. Je ne conseille, à vrai dire, à personne de les écrire, ces pièces.

mais à tout le monde d'en profiter, et de se les appliquer sans cesse, à tout le monde absolument. Dans toutes les conditions, dans tous les états de la vie, nous pouvons tous, perpétuellement et continuellement, en faire notre profit.

Je ne voudrais pas faire d'apostrophes trop directes, mais je puis m'en permettre quelquesunes, puisque, aussi bien, j'en ferai à tout le monde.

Eh bien, maris de trente-cinq ans, s'il y en a qui m'écoutent, savez-vous quelle penle éternelle vous entraine à proposer sinon à imposer des lignes de conduite, à faire des discours et des systèmes? Prenez-y bien garde!

Vous, pères de famille, très dévoués, très tendres pour vos enfants, prenez garde : quelque amour que vous ayez pour vos fils et pour vos filles, il y a une pente naturelle chez l'homme à vouloir toujours être le maître et dominer ce qui l'entoure; et ce besoin de domination, faible chez les uns, violent chez les autres, a cela de redoutable, qu'il se déguise

toujours à nos propres yeux sous les prétextes les plus saints; c'est une faute, prenez donc garde.

Je sais bien que les fils et les filles ne se marient plus malgré eux, que la loi a prévu vingt moyens de les défendre contre la force; mais n'arrive-t-il jamais que par un système de contrainte trop rigoureuse, on éteigne chez l'enfant qui s'éveille à l'action, jusqu'à la notion de la volonté? C'est un résultat abusif de l'autorité morale acquise de longue main sur lui, de la confiance qu'on lui inspire; craignez et prenez garde qu'il n'ait une opinion qu'il n'aurait pas, qu'il ne fasse un choix qu'il ne ferait pas, s'il était moins mené et mieux éclairé.

Honnête commerçant du faubourg Saint- Denis, qui avez fait fortune et qui vers trente ans songez au mariage, prenez garde : Yous savez que la Révolution française a détruit les castes, vous vous êtes élevé par votre travail, vous en êtes fier; mais vous voulez une femme qui ait le relief d'une bonne éducation, et vous allez choisir, bien loin du faubourg

Saint-Denis, la fille de quelque fonctionnaire illustre qui a été élevée dans un autre monde et qui a reçu d'autres habitudes que vous; vous songez qu'il n'y a plus de castes en France, vous la recherchez; et, tout doucement, sans vous en douter, vous allez épouser Angélique de Sottenville, vous aussi; établir, de voire volonté, une démarcation entre votre femme et vous; si votre femme est honnête, souffre et remplit ses devoirs, elle ne vous rendra pas malheureux, mais elle ne vous donnera pas la félicité; vous n'aviez pas besoin d'aller chercher si loin votre femme, au lieu de la prendre dans la boutique ou l'usine d'à côté!

Malades parents, malades tuteurs, prenez garde à vous! prenez garde à ce médecin que vous chérissez, à ce médecin pour qui le malade, suivant leur affreux langage, est un sujet, un cas curieux sur lequel ils dissèquent et observent; prenez garde surtout de tomber entre les mains d'un de ces messieurs Purgons, qui sont tout médecins de la tête aux pieds, qui croient à la médecine et aux remèdes comme

aux règles des mathématiques, qui ne trouvent dans la médecine rien d'obscur, de difficile ni de douteux, et qui, selon l'expression de Molière, « avec une impétuosité de prévention, une raideur de confiance, une brutalité de sens commun et de raison, donnent au travers des purgations et des saignées, et ne balancent aucune chose ». Il y a encore des messieurs Purgons! — Médecins, vous-mêmes, prenez garde à vous!

Je sais bien que vous êtes gens d'esprit, qui avez reçu une bonne éducation; vous allez à la Comédie-Française applaudir Molière, vous riez de tout votre cœur, vous vous dites : Que nous sommes loin de tout cela! Eh bien, prenez garde : quoique votre costume soit bien changé, vous ne vous habillez pas encore comme tout le monde; il y a quelque chose dans votre chapeau; il y a quelque chose dans la manière dont vous posez votre canne à terre, dans la manière dont vous jetez toutes vos paroles; vous ne parlez plus latin, je le sais bien... mais, positivement, depuis une vingtaine d'an-

nées, vous vous mettez tout doucement à parler grec. Vous êtes plus humains, plus modestes, plus éclairés, plus instruits qu'autrefois, vous n'êtes plus si entêtés de la Faculté, et même vous savez bien qu'il existe des lumières en dehors de la Faculté; et à preuve, quand il arrive un docteur, blanc ou noir, qui, sans avoir pris ses grades, se pique de guérir les cancers, vous examinez son remède, et vos règles ne sont pas aussi absolutistes. Je ne vous en blâme pas; mais ce qui m'offusque, c'est que, quand vous avez démontré que ce charlatan ne guérit pas les cancers, il y a dans votre démonstration je ne sais quel ton de joie vive qui vous échappe et qui siguifie : La Faculté dit que les cancers sont inguérissables, et malgré ce charlatan, grâce au Ciel, les caucers sont toujours inguérissables !

Parce que vous ne soutenez plus de thèses contre les circulateurs, est-ce que vous croyez que vous ne vous entêtez plus de remèdes, comme autrefois vos prédécesseurs de la casse et du séné : on a dit que Molière, par ses plai-

santeries sur la casse et le séné, avait sauvé autant d'êtres pensants que Jenner par l'invention de la vaccine. Est-ce que vous croyez que vous ne vous entêtez plus de théories, que vous ne vous entêtez plus un peu trop, tantôt de riiydrothérapie , tantôt de rhoméopalhie, de l'organicisme, ou de la théorie des inflammations, ou de je ne sais combien d'autres théories entre lesquelles je ne juge pas; mais, encore une fois, prenez garde; l'esprit de système vous est naturel, et c'est à cela qu'il faut que vous fassiez perpétuellement et sans cesse attention.

Hommes de quarante ans, qui avez atteint cet âge dans le célibat, qui riez tant d'Arnolphe au théâtre, et le trouvez si invraisemblable, prenez garde ! Vous avez une pente à vous faire des raisonnements, à vous dire avec l'Ecriture qu'il n'est pas bon que l'homme soit seul, et à vous le dire un peu tard; vous cherchez une fiancée, quelque Agnès naïve, innocente et honnête, pour laquelle vous n'avez que des sentiments très honnêtes et très innocents...

Mais, je vous le dis, prenez garde : dans tous

les hommes de quarante ans, il y a un Arnolphe, c'est-à-dire un monstre à la fois ridicule, odieux et tragique, qui ne demande qu'à se déchaîner. Ou plutôt, messieurs, prenons garde tous tant que nous sommes : nos vices sont éternels, et éternelle doit être l'attention que nous leur portons.

On a dit de Molière que son seul livre bien médité, bien lu, bien considéré, pouvait tenir lieu d'expérience. C'est vrai. Je dirai même plus. Lisez-le bien dès la jeunesse; il vaut mieux que l'expérience elle-même. L'expérience, si vous y réfléchissez, l'expérience acquise autrement que dans la méditation spéculative des grands moralistes, — cette spéculation dont on fait fi, — l'expérience acquise dans le courant de la vie, c'est un vieux préjugé : elle ne sert jamais à rien. Il n'y a pas d'expérience générale, il n'y a que des expériences particulières à chaque âge!

Par exemple à trente-cinq ans, à la fin de la jeunesse, vous connaissez les passions malheureuses dans lesquelles on peut tomber avant

trente-cinq ans, et vous vous dites : je n'y tomberai plus. Je le crois bien; mais est-ce que vous prétendez savoir et connaître toutes les passions dans lesquelles vous pouvez tomber, toutes les fautes que vous pouvez commettre, dans un autre âge de la vie?

Celles-là, vous les saurez à cinquante-cinq ans, vous les saurez très bien. Enfin, la vieillesse arrive, il y a d'autres manières de pécher dans la vieillesse que dans 1 âge mûr et que dans la jeunesse; tout cela, vous ne le savez jamais qu'alors qu'il n'est plus temps; toutes les passions, selon le mot d'un moraliste, tous les vices propres à chaque âge attendent et guettent l'homme, dans les différentes saisons de la vie, comme des voleurs sur un chemin.

Mais un livre comme celui de Molière les indique d'avance; c'est pour cela qu'il faut le lire dans sa jeunesse. Cette lecture est saine, en somme, pour tous les âges, surtout pour les jeunes gens de l'un et de l'autre sexe, quoi qu'il puisse s'y trouver, aujourd'hui, de détails

d'une crudité et même, comme je me suis permis de le dire au début, d'une immoralité qui choquent et révoltent légitimement.

Si je suis amené à reconnaître que Molière, en somme, est souverainement moral, je n'abandonne pas pour cela les réserves que j'ai faites au commencement de cette étude, et çà et là depuis, et que l'on m'a reprochées, bien que j'eusse tout droit de les faire.

Si j'avais considéré Molière en lui-même, abstraction faite de tout ce qui l'a suivi, je n'aurais eu que des éloges sans restriction pour lui : mais je n'ai pu le considérer qu'à sa place dans une série. Dans ce point de vue élargi, je n'ai pu trouver chez lui tout parfait; ces réserves, qu'on a taxées d'esprit chagrin à son égard, je persiste à les faire; je les fais à l'honneur des temps plus policés, plus libres, plus humains, qui sont venus. Les cent cinquante ans qui se sont écoulés depuis Molière ont ^Toàuil des 7'évolutionSj non moins certaines que d'autres, et plus d'une très heureuses, dans la manière de sentir : nos idées ont changé le

cours de nos passions, et nos passions transformées ont h leur tour réagi sur le caractère de nos relations sociales et les habitudes de notre vie domestique.

Le xvu^ siècle supportait, en entendant Molière, des choses qu'actuellement nous ne supportons plus. Ces crudités de langage, ces mots et ces expressions « bravant l'honnêteté », ces traits de mœurs brutales et grossières, qui çà et là nous heurtent à la rencontre, son siècle les supportait, ou même s'en arrangeait volontiers, par une raison bien simple : c'est que, pour une part, en dépit de ses élégances et de son brillant éclat, il s'y retrouvait luimême; la société du temps, telle qu'elle était, en partage la responsabilité avec le poète.

Ne flattons pas le temps présent, ne nous flattons pas nous-mêmes. Mais si l'on néglige les particularités pour s'attacher à ce qui est général, un fait tout à l'avantage de la société que nous sommes frappe les yeux. Il y a maintenant dans notre langage familier plus de bienséance ; dans nos mœurs, plus de politesse

véritable; dans notre vie de famille, des affections plus fortes, plus de pureté avec moins de rigueur; dans notre conduite à Tégard des femmes, plus de respect et moins de galanterie frivole ; dans toutes les relations sociales enfin, plus de douceur et de sûreté. Eh bien, il nous est difficile, si réHéchie et si profonde que soit notre admiration pour le grand poète comique duxvn° siècle, il nous est difficile, en le jugeant, de nous dépouiller de ce que nos pères nous ont faits, de ce que nous sommes nous-mêmes. On m'a reproché encore d'avoir peint Molière plus malheureux, plus dévoré de passions violentes et quelquefois fâcheuses qu'il ne Tétait, on m'a reproché d'avoir pris trop au sombre ses passions violentes. Il faut maintenant, si vous voulez, que je vous fasse une confidence, — ne la répétez pas, — ceci n'est plus de la morale, mais de la littérature. — Après avoir signalé les passions de Molière , eh bien, je serais presque fâché qu'il ne les eût pas eues. Elles ont été, la colère surtout, un des stimulants les plus actifs de son génie.

La colère, le mépris, l'orgueil misanlhropique ont chez un très grand génie d'autres effets que chez les sots ou les gens d'esprit; ces passions produisent chez un Molière des effets puissants et redoutables; elles l'aident, oui, elles l'aident à faire Tartuffe, le Malade wiaginaire, oii il donne toute latitude à sa violence; et c'est ainsi qu'il arrive à peindre au sombre et au tragique, lui, le grand comique!

Ici, messieurs, je suis dans une théorie absolue; je remarque que nos grands comiques — chose assez singulière — n'ont écrit qu'à quarante ans. Pourquoi donc? — La comédie se cultive surtout à cet âge, parce qu'il faut voir pleinement, librement la vie pour écrire la comédie; il faut avoir beaucoup souffert; le génie comique et l'expérience amère qu'il suppose ne s'achètent qu'au prix de bien des souffrances morales; c'est vrai de Molière, et de tous les autres. Est-ce que ce n'est pas une chose bien cruelle pour un homme qui a l'âme bien née, qui a besoin d'estimer tous les hommes, qui voudrait les aimer, que le spectacle de

la mêlée de ce monde envisagé précisément par le côté le plus triste, celui qui prêle le moins aux illusions, qui ne nous dissimule ni les vices, ni les fautes et les malheurs mérités, ni l'odieux scandale des prospérités injustes et bouffonnes?... Est-ce que vous croyez par hasard que ce soit un rire bien gai, que le rire violent qui nous montre dans Tarttiffe une famille honnête bouleversée par l'imbécillité d'un dévot et l'insolence d'un hypocrite, ou cet autre rire effrayant qui nous montre un type monstrueux comme celui de Turcaret, où tous les vices, la cruauté, l'avarice, la cupidité, sont réunis? La gaieté est pour nous, qui voyons Tartuffe pris au piège, Turcaret écrasé sous son impertinence; Tamertune est pour ceux qui ont vu de tels caractères dans leur nudité, et qui en ont subi l'affreuse vision avant de les dominer à leur tour, avant de les prendre, de les saisir dans la griffe du génie pour nous les jeter en pâture.

Ils ont vu, ces grands comiques, ils ont suivi, ils ont admiré avec une surprise pleine de dou-

leur, de chagrin, de colère, de rage, les progrès irrésistibles de la corruption, le triomphe des pervers, dont ils se plaisent à nous montrer au théâtre la catastrophe finale, catastrophe bien longue à venir dans la vie réelle et qui ne vient pas toujours. Plus ils sèment d'amusement sur la peinture des passions mauvaises et des sentiments mesquins, plus ils en tirent d'incidents comiques, soyez persuadés que plus ils en ressentent d'horreur et de dégoût. On dirait vraiment, quand on sonde bien une grande œuvre comique, Tartuffe ou l'uixaret^ que l'esprit qu'ils sèment à profusion dans leurs ouvrages, cet esprit qui ne nous corrige pas toujours mais du moins toujours nous console et nous venge, ne leur sert à eux de rien, pas même à adoucir le regret cuisant qu'ils éprouvent de ne pas voir les hommes meilleurs.

Car c'est ici le grand titre d'honneur de quelques-uns de nos grands comiques, et de Molière plus que tout autre, d'avoir eu constamment sous les yeux, en flétrissant les dégradations de notre nature, un idéal supérieur de

beauté humaine et de sentiments humains, et d'avoir souffert des petitesses ou des bassesses qui nous tiennent éloignés de lui. J'ai signalé, comme je l'ai dû, en critique fidèle, leurs violences, leur âpreté, mais en vérité je les leur pardonne, parce que leur cœur est le premier à souffrir des blessures qu'ils font, et parce que sous la raillerie, même excessive, je retrouve l'accent de la douleur. Dans une âme comme celle de Molière ou de Lesage, la sensibilité se révolte et crie, elle est secouée, bouleversée, au point de devenir tout esprit, quand ils arrivent à ce paroxysme de délire comique qui a produit les types les plus bouffons et les plus navrants de notre théâtre. Figaro, qui vient le dernier, nous a dit leur mot à tous : (( Je me hâte de rire de tout, de peur d'être obligé d'en pleurer. »

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