DEPUIS LA MORT DE MOLIERE JUSQU'A BEAUMARCHAIS
Nous avons pensé qu'il était intéressant de placer à la suite et à titre de complément des quatre conférences sur Molière faites à l'Athénée en 1866, une autre conférence de J.-J. Weiss sur la Comédie depuis la mort de Molière jusqu'à Beaumarchais. Celle-là fut adressée en 1857 à un auditoire provençal, elle servit de leçon d'ouverture au cours de littérature française de la faculté d'Aix.
Aix était une ville extrêmement lettrée.
Les trois années (18o7 à 1860) que Weiss y
passa lui laissèrent un délicieux souvenir :
le jeune professeur (il avait alors vingt-huit
ans) prenait la parole devant une assemblée
composée d'avocats, de magistrats, de rentiers éclairés, même de dames, qui savaient leurs classiques et s'intéressaient aux choses de l'esprit.
«En 1857, écrivait Weiss vers la fin de sa vie, dans ce coin reculé et isolé du pays de France, palpitait encore au fond des esprits un peu de pure France classique. Je serais bien embarrassé aujourd'hui de définir au juste ce que j'entends par classique. A la faculté d'Aix et sous ce climat particulier, sec et limpide, je n'étais pas embarrassé de le sentir. Un cours de faculté, un cours d'éloquence et de poésie... n'est possible, il n'échappe à l'ennui de la trivialité vide, il n'a de substance et de prix que s'il est l'œuvre commune de l'auditoire et du maître... Mon auditoire d'Aix en Provence ma rendu pour toujours classique. C'étaient environ deux cents personnes de tout âge depuis seize ans jusqu'à soixante, la plupart de condition moyenne, un fonds d'étudiants... des conseillers à la Cour et des magistrats de tout grade, des intendants et des
officiers d'intendance... un certain nombre de femmes... Tout cela formait un auditoire attentif et redoutable en qui la nourriture était riche et solide, dont le goût surgissait par éclairs, prompt et fm.
« Le jeudi, vers quatre heures de l'aprèsmidi, je traversais le Cours, principale artère de la ville, pour me rendre au coin retiré et silencieux où s'abritait la salle des conférences de la Faculté. Le soleil dardait encore; ses rayons expiraient, mais violemment et je pouvais quelquefois me demander si l'excès de la chaleur n'aurait pas retenu à la maison une partie de mon public. Mais ils étaient tous là, mes fidèles auditeurs, si appropriés aux choses dont j'allais les entretenir, si munis pour m'y approprier moi-même par toute la curiosité intelligente qui s'échappait de leurs physionomies. x\u-dessus de nos têtes, entre eux et moi, une muse flottait, invisible et transparente sous son éther, semant le feu poétique qui allume les âmes et qui les transporte ou les tient au niveau des hauts et profonds poètes ou des poètes dégagés.
qui nous met à l'unisson de leurs grandes paroles, de leurs jeux et de leurs ris, qui nous fait créer à nouveau les belles œuvres dans les moments que nous les lisons, les sentons et les expliquons. »
Messieurs,
La comédie, depuis la mort de Molière jusqu'à Beaumarchais, est le genre français par excellence. Depuis près d'un siècle on nous a contesté, en littérature, toutes nos gloires. On ne nous a point disputé le premier rang dans le comique. Si quelque détracteur obstiné de la France osait encore, à l'exemple de Schlegel, méconnaître le génie de Molière, l'admiration universelle des peuples porterait témoignage contre lui, et cette critique puérile tomberait étouffée sous un concert d'éloges. Quelque chemin qu'aient fait nos idées, quelque loin qu'ait porté la voix de nos philosophes et de nos publicistes du xvn^ siècle, nos auteurs comiques
sont parvenus plus loin; j'ai lu, je ne sais où, que des voyageurs ont vu, sur les bords de la mer d'Aral, des comédiens tartares représenter une ébauche reconnaissable du Tartuffe^ et, ici, je ne puis m'empêcher de me rappeler un souvenir de l'antiquité classique, le seul analogue que l'on trouve dans l'histoire des lettres, ces soldats de Crassus, prisonniers des Parlhes, qui virent représenter, avec un appareil sauvage, au milieu des montagnes d'Arménie, une tragédie d'Euripide. Aujourd'hui encore, après que Shakespeare a paru quelque temps partout le dieu et l'idole de la poésie, après que le théâtre allemand a si vivement remué les cœurs et les imaginations, ce sont les produits les plus légers et les plus futiles de notre scène comique qui forment une bonne moitié de la littérature théâtrale de l'Europe. On admire Shakespeare et Goethe , on se passionne pour Schiller , on ne joue assidûment que nos auteurs. Privilège charmant de l'esprit français de n'être le don que d'un seul peuple et de plaire à tous tandis que d'ordinaire ce qu'il
y a d'original dans une nation est ce qui rebute le plus facilement les autres.
La comédie répond si bien à notre humeur; elle naît si naturellement de nos habitudes d'esprit et du jeu spontané de nos facultés, qu'elle est chez nous de toutes les époques. Les autres genres, dans ce qu'on peut appeler la littérature d'imagination, ont eu leurs progrès successifs, leur éclat et leur décadence, qui a tenu à l'épuisement du génie et non pas toujours à la corruption du goût public ou aux vicissitudes du langage. Mais quelques transformations qu'ait subies notre langue, en quelques états divers qu'elle se soit trouvée aux différents siècles de notre histoire, naïve, grossière, polie et noble jusqu'à l'excès, ou subtile, ou tendue, ou relâchée, on ne l'a point vue faire défaut à la comédie; celle-ci, sans paraître embarrassée de ces brusques métamorphoses, semblable à une plante robuste qui prospère sous tous les climats, et sous les climats les plus changeants, n'a cessé de produire des œuvres dignes d'être lues. Elle s'est
pliée à la phrase périodique et au style soutenu du xvif siècle avec autant d'aisance qu'à la phrase hachée menu, au style vif et sautillant du xvni^; l'alexandrin lui a servi comme le vers leste et varié du vaudeville. Quand notre poésie, à la fin du moyen âge, en était encore à des tâtonnements, quand la scène tragique était livrée à ces profanations des choses sacrées qui blessent également la délicatesse de noire piélé et celle de notre goût, la comédie, perçant sous la farce, créait dans Maître Pathelin des types auxquels l'âge n'a rien enlevé de leur popularité, et où il n'a fallu que rajeunir les traits du visage, sans altérer la physionomie, pour les accommoder au goût d'une société plus polie, tant ils ont de saveur et de vivacité plaisante, tant ils sont ce qu'une langue à l'état d'ébauche et un degré de culture inférieur pouvaient produire de plus achevé. Et depuis, combien d'autres ouvrages qui, représentant des mœurs trop étrangères aux noires, pour n'être point passés de mode au théâtre, ont cependant gardé pour le lecteur
attentif leur force et leur profondeur! Quelle fécondité inépuisable dans la peinture des ridicules ; quelle souplesse dans notre malice, quelle variété de génie appliquée à combien d'espèces de comédies différentes depuis la grande comédie de caractère inaugurée par le Menteur de Corneille, jusqu'aux boufTonneries du théâtre de la Foire! Molière, messieurs, a fait tort à ses successeurs. Personne, quand il le fallait, n'a eu, autant que lui, de mesure dans l'expression d'un caractère et d'élévation dans les sentiments et les pensées! Mais Beaumarchais a-t-il donc eu moins d'esprit, Lesage moins de vigueur et de hardiesse? Est-ce trop s'avancer de supposer que l'auteur de Gil Blas aurait pu être lui-même Molière, si la première disgrâce de sa vie n'eût été de naître trop tard. Il en est parmi nos auteurs, comme Sedaine et Diderot, qui se sont frayé des routes mal connues de Molière même; et, n'eût-on découvert, après lui, que des sentiers, ne les dédaignons pas trop, quand ce sont les sentiers fleuris où
la muse de Favart court, d'un pas alerte, effleu-
rant tout ce qu'elle touche, passions, vices et ridicules, et précédant de loin ce chœur d'esprits aimables, les Grétry, les Dalayrac, les Nicolo, les Boïeldieu et les Herold, qui, sans elle, ne se fussent pas développés si tôt et qui, à l'époque tumultueuse où ils ont vécu, ont été, au milieu de nos agitations et de nos luttes, notre plus doux repos et nos plus chères délices. Ainsi, la comédie, sans cesse renouvelée, s'est maintenue jusqu'à nous, jeune et souriante. Tout vieillit, tout s'épuise, même le roman historique et le roman bourgeois, nouveau-venus parmi nous, qui n'ont voulu connaître aucune règle, et qui tombent, frappés de langueur, pour avoir usé de la jeunesse avec trop de force et de liberté. La comédie seule, dans ce dépérissement de l'imagination et dans cette décadence de la poésie, nous donne encore, çà et là, des ouvrages d'oii le grand style et l'invention forte n'ont point tout à fait disparu. Gomme elle a été notre aurore, elle jettera sur notre déclin, si jamais il arrive, un éclat qui ne sera peut-être pas indigne de nos plus beaux jours.
Est-ce, messieurs, à la frivolité de notre caractère qu'il faut attribuer ce long succès et cette perpétuité de la comédie parmi nous? Ce serait juger trop défavorablement et nousmêmes et notre littérature, oii l'imagination et l'esprit comique se sont répandus à peu près partout, dans le roman avec Lesage et Rabelais, dans la fable avec La Fontaine, dans la morale avec La Bruyère, dans l'histoire avec Saint-Simon, dans l'éloquence judiciaire avec Beaumarchais et jusque dans l'épopée, puisque notre Iliade s'appelle le Lutî^in et notre Odyssée Vert-Ve7H, Nous avons sans doute une vanité, qui sert également à nous donner beaucoup de travers et à nous rendre infatigables dans l'observation des travers d'autrui. Mais la vanité, qui aiguise l'esprit ou qui l'aveugle, ne suffît point pour le susciter, et on calomnie l'esprit lui-même en ne le croyant propre qu'à produire de jolies bagatelles et à se railler. L'esprit n'est pas à lui seul toute la comédie; il y tient cependant une trop large place pour qu'on n'essaie pas de le défendre de
deux reproches qui lui ont été souvent adressés, d'être futile et d'être méchant. 11 a le don de plaire : cela n'est que trop sûr au gré de beaucoup de gens. Plait-il toutefois avec raison? Faut-il perdre à se laisser séduire par lui un temps qui serait mieux consacré à des choses plus innocentes et plus solides? Ah ! messieurs, que de tels doutes sont injustes ! Si vous la décomposez, cette faculté terrible et charmante qui a nom l'esprit français, si vous la dégagez de tout mélange en ne lui ôtant rien de ce qui lui est propre, si vous supposez qu'une bonne nourriture, pour prendre le terme expressif du XVI® siècle, la tient à égale distance des raffinements qui mènent au bel esprit et de la grossièreté qui jette dans le cynisme, qu'y trouverez-vous, qu'une forme étincelante du bon goût, du bon sens et de la bienveillance? La fougue méridionale, l'humeur hospitalière de nos provinces du Nord, la gaillardise gasconne, la finesse, la naïveté champenoise, la rondeur bourguignonne, la prudence normande se sont fondues pour former dans l'esprit français l'un
des instruments de culture et de sociabilité les plus délicats comme des plus puissants qu'ait jamais connus aucun peuple. Le chant d'Orphée ne charmait que les lions et les tigres; la lyre d'Amphion ne remuait que les pierres. Mais le préjugé, plus immobile que la pierre et quelquefois, hélas! plus malfaisant que les bêtes sauvages, qui, mieux que l'esprit, l'ébranlé et l'apprivoise? N'accusons pas le langage léger qu'affecte l'esprit. Heureuse légèreté qu'il est si difficile d'acquérir et si aisé de perdre ! Calculons plutôt combien il a fallu d'efforts, de patience, d'audace et de verve, je ne dis pas pour extirper tout à fait, mais seulement pour adoucir ces deux fléaux, si funestes à la vie de société, l'orgueil du sang, qui enfermait chacun dans sa caste, et le pédantisme, orgueil du métier, qui, avant Molière, emprisonnait chacun dans sa profession! Figurons-nous, en étudiant les personnages de l'ancienne comédie, combien de temps s'est écoulé avant qu'un médecin, un savant, un juge, un procureur, un avocat, un notaire devinssent des hommes
qui, dans la vie ordinaire, ne différassent point trop, par leurs manières et le ton de leur langage, des autres hommes; et nous conviendrons que d'avoir banni comme ridicule tout ce qui rebutait le bon goût comme excessif, d'avoir mis la variété à la place des disparates, effacé les saillies choquantes, amolli l'austère écorce qui prêtait aux mœurs de la haute bourgeoisie je ne sais quoi de raideet de raboteux, d'avoir créé, au-dessus des classes et des professions, cette société française, type achevé de la société élégante, où l'on ne plaît qu'en apportant comme un témoignage d'estime et de respect pour autrui le ferme désir de plaire, où l'on n'est supporté que si l'on se fait modeste, où quiconque veut être trop n'est plus rien, où il faut, pour être accueilli, que l'argent perde de sa suffisance, les grandes charges et le rang de leur orgueil, le mérite de sa fierté susceptible, la vertu même ces airs tristes qu'elle a quelquefois et qui la gâtent, d'avoir créé cette société si polie, si appropriée à tous et en défmitive si humaine, puisqu'elle a pour
code la condescendance réciproque, pour ennemies les prétentions de toute espèce, pour seule arme et pour seule sanction la raillerie, cela n'est point une œuvre frivole, et telle a été chez nous l'œuvre de l'esprit.
Louer ce qu'il y a d'humain et de tolérant dans la société française, c'est faire l'éloge de l'esprit qui a tant contribué à la former. Il y a une bonté naturelle qu'il faut recevoir du ciel en naissant, comme un don de la grâce divine, ou de la première éducation, comme un précieux héritage de famille, parce que tous les efforts les plus vifs et les plus soutenus ne sauraient ensuite nous y porter. Mais il y a aussi une bonté acquise, fruit de l'expérience et de l'attention sur nous-mêmes, moins solide peut-être, moins agréable aux hommes parce qu'elle a moins d'aisance, — et dans la vie réelle, comme dans la poésie, ce sont surtout les qualités d'inspiration qui nous séduisent, — et cependant plus méritoire, où l'on ne parvient pas sans s'aider d'un peu d'esprit, du sien propre ou de celui des autres; car cette bonté
suppose, outre la victoire sur nos passions, toujours assez violentes pour qu'il ne nous soit point permis de les ignorer, le sacrifice de nos défauts et, si je puis dire, l'immolation journalière de notre vanité, dont nous connaissons mal la force et les ruses, quand ce n'est pas l'esprit qui nous les met en pleine lumière.
Là 011 la raillerie ne se propose d'autre objet et n'atteint d'autre effet que la raillerie même, nous n'avons pas l'esprit dans sa fleur; une nuance de trop d'humeur chagrine, qui s'y montre, l'altère et nous empêche d'en jouir. Si dans ses attaques les plus vives il ne se pare pas au moins d'un prétexte de juslice et d'humanité offensée, si, en affichant le mépris des hommes, il ne laisse point voir que ce mépris lui vient de la haute idée qu'il se forme de leurs devoirs et de la noblesse primitive de leur nature, si le besoin de dénigrer et de haïr s'y étale à découvert, superbe, hautain ou bas, reconnaissez-vous l'esprit à ce portrait? N'éprouvez-vous pas l'impression de malaise que produit d'ordinaire ce qui est discordant et
incomplet? Quand bien même la méchanceté, avec le don de pénétrer nos faiblesses, rencontrerait, pour les peindre, ces éclairs et ces vivacités de langage qui sont une portion de l'esprit, elle n'aurait point le charme et l'agrément sans lesquels il manque au véritable esprit quelque chose qui lui est essentiel et qu'il garde en effet toujours jusque dans ses moments de plus sombre amertume. Je ne le fais point plus doux qu'il n'est; je ne revendique point pour lui le privilège du désintéressement et de Tinnocence parfaite; dans l'histoire de nos erreurs et de nos fautes, il a sa part, je ne la diminue point. Elle est moins grosse pourtant et moins lourde à porter que celle de sa bonne ennemie, la sottise, qu'il poursuit, depuis le commencement du monde, d'une colère si divertissante, et je dirais presque si inutile. Pourquoi, en effet, se le dissimuler? Il s'en faut que les avantages réels, dans cette lutte, soient toujours de son côté. Il avance peu; tandis qu'il s'agite, harcèle la sottise, la pique jusqu'au sang, elle reste là, massive et inébranlable; ses petites
victoires paraissent éclatantes uniquement parce qu'on voit combien c'est une chose dure de faire reculer, d'un seul pouce, cette masse pesante. C'est beaucoup pour lui d'empêcher qu'elle n'empiète trop sur l'étroit domaine qu'il se réserve; il la chasse, elle revient; il la tue, elle ressuscite sous une forme inattendue qui la rend d'abord méconnaissable et à l'abri de laquelle elle recommence ses usurpations. L'esprit a beau rire et se moquer. Que lui importe? Elle songe en elle-même que rira bien qui rira le dernier, — un proverbe qu'elle a peut-être inventé, — et qu'après tout ce n'est pas pour lui que sont les biens solides de la terre. Chacun sait que prudente et avisée dès le berceau, elle a conclu, il y a de cela trois ou quatre mille ans, une alliance durable avec la Fortune que les gens d'esprit appellent aveugle, probablement, je suppose, parce qu'ils la voient s'égarer de temps à autre jusque chez eux. Contente de cette amitié fructueuse, elle laisse l'esprit courir après la vaine gloire, qu'elle s'amuse quelquefois à lui ravir, qu'elle lui dis-
tribue ou qu'elle lui refuse à son gré; car elle se pique aussi de choses galantes, de belleslettres, de musique, de beaux-arts, et pour s'être mise bien avec la Fortune, elle ne s'est point brouillée avec la Renommée; on la voit, dans les journaux, qui fait la doctoresse et remontre à l'esprit comment il faut s'y prendre pour être spirituel. Lui, stupéfait, l'écoute, ne sait que croire, s'abîme dans sa modestie, et, pour peu qu'elle le pousse, se met à envier l'heureuse facilité dont elle débite ses discours et pose ses aphorismes. L'esprit jalouser la sottise ! Est-ce assez pour lui de souffrances et d'humiliations I Et ne devrait-elle pas se tenir pour satisfaite! Elle ne l'est point cependant; il faut encore qu'elle persécute tout ce qui ne l'admire point assez et qu'elle écrase ce qui consent de guerre lasse à l'admirer. Eh! quoi, serait-ce donc elle et non l'esprit qui aurait la méchanceté en partage? Je ne veux pas prononcer entre les parties; je ne veux pas pousser plus loin le détail de cette guerre éternelle; mais si par un miracle la sottise s'amende, si
elle fait sur elle-même l'effort le plus prodigieux que Ton puisse attendre d'elle, si elle se résigne jamais à n'être que sotte, ah! messieurs, je vous en conjure, pour notre sûreté à tous, ne lui ménageons pas la reconnaissance; qu'elle ait tout de suite des autels!
Si vous voulez, messieurs, vous convaincre que l'esprit en ce monde a été plus souvent victime que bourreau, vous n'aurez qu'à étudier de près la vie de nos grands comiques, et à sonder les plaies secrètes que nous révèlent leurs œuvres. Pour ne citer que le plus illustre de tous, combien d'outrages n'a-t-il pas subis de son vivant et après sa mort même, tenu à part la société polie pour la profession qu'il avait embrassée pour mieux surprendre les secrets de son art, trompé et torturé dans son affection la plus chère, poursuivi par les rancunes pleines de fiel de ceux dont il démasquait la bassesse, réduit à se faire bouffon, lui, Alceste, pour attirer le public à ses chefs-d'œuvre, arrachant à force de sollicitations et de placels le droit d'être représenté, le droit d'avoir du
génie au grand jour, et ne trouvant pour toute récompense, au bout d'une carrière si agitée et si remplie, que des funérailles insultées et « un peu de terre obtenue par prière »! Aussi, messieurs, aujourd'hui que lagrandeur de Louis XIV est de toute part si violemment contestée, aujourd'hui que le génie de Saint-Simon, fléau tardif, mais implacable, de son orgueil, a popularisé tant de révélations fâcheuses pour son caractère et son gouvernement, il garde un titre de gloire plus ferme peut-être que tous les autres, parce que les plus acharnés contre sa mémoire n'oseront le lui ravir, c'est de n'avoir pas, tant qu'il fut jeune, redouté l'esprit que Saint-Simon l'accusa, dans sa vieillesse, de haïr; c'est d'avoir défendu résolument Molière en mesurant la faveur dont il le comblait à la vivacité des attaques dirigées contre lui, et c'est aussi d'avoir laissé cet autre grand homme et cet autre honnête homme, l'émule de Molière dans la peinture des mœurs et la critique impitoyable de la société du xvii° siècle, le sage et triste La Bruyère, jouir en paix de
son indépendante solitude. Ceux-là même, parmi les successeurs de Molière, dont la destinée fut en apparence plus heureuse, n*ont acheté le génie comique et l'expérience amère qu'il suppose qu'au prix de bien des souffrances morales!
La comédie, toujours également vivante, change sans cesse de caractère; nos traditions scéniques se transforment, et le genre de spectacle qui plaisait le plus à nos pères court risque de nous laisser froids. Mais la haine vigoureuse de l'injustice, la pitié pour ceux qui souffrent des caprices de l'égoïsme et de l'orgueil, ne vieillissent point; et nos grands comiques sont pleins de ces deux sentiments. C'est par là qu'ils durent plus longtemps que les genres oii ils ont excellé, et qu'ils méritent encore de nous intéresser, quand bien même nous ne comprenons plus les mœurs qu'ils nous peignent.
Ils nous offriront à la lecture une autre
espèce d'intérêt qui nous échapperait au théâtre où nous songeons trop à chercher un divertissement, pour faire Teffort de nous instruire. Cet intérêt consistera dans l'étrangeté même des mœurs qui sont le fonds de leurs ouvrages. Il s'est accompli parmi nous depuis deux siècles, non seulement dans la vie publique, mais encore dans la vie privée, une suite de révolutions insensibles et cependant si profondes, que nous refusons parfois de nous reconnaître dans nos aïeux.
Les cent années que nous allons parcourir ensemble ont vu beaucoup de ces vicissitudes dans la manière de sentir; nos idées ont changé le cours de nos passions, et nos passions transformées ont à leur tour réagi, pour les modifier, sur le caractère de nos relations sociales et sur les habitudes de notre vie domestique. Nulle part nous ne saisirons mieux au vif cette transformation que sur la scène comique. Quand nous étudions l'histoire, l'éclat des évé-
nements politiques laisse notre vue obscurcie pour tout autre objet; ce n'est que par le rapprochement laborieux de mille anecdotes diverses, par la recherche fatigante du détail, que nous parvenons à nous faire une idée, encore trop vague, de la vie intime d'un peuple. La tragédie nous fournit quelques lumières indirectes; mais de la façon qu'elle a été conçue en France, peignant les passions sous leurs traits les plus généraux, choisissant ses héros dans l'antiquité la plus reculée, et, alors môme qu'elle ne se prive point de les faire parler à la moderne, réduite cependant par la nécessité de respecter son sujet à ne point souffrir une invasion trop manifeste et trop entière du moderne dans l'antique, vivant d'ailleurs par nature dans un monde de personnages et de sentiments idéaux, astreinte, à ce titre, à des traditions rigoureuses et à des vertus de convention que les dernières années du xvnf siècle ont à peine osé atteindre, elle a bien pu recevoir l'empreinte du changement des idées de Corneille à Racine, de Racine à Voltaire et à
J. Ghénier;elle ne nous laisse que malaisément démêler, au milieu des règles qui la contraignent, sous un langage et des sentiments d'exception, la réalité de la vie quotidienne. Au contraire, la comédie choisit immédiatement ses sujets dans le monde dont les passions s'agitent sous ses yeux. Ayant devant elle un champ plus vaste et plus libre, elle est obligée à moins de détours et de déguisements pour s'accommoder au goût de chaque époque, et l'époque s'y montre naïvement ce qu'elle est. Non qu'il faille s'imaginer que le théâtre soit un miroir et rien de plus, les mœurs de la scène celles de la ville, et que la fantaisie, même arbitraire, n'ait aucune part à la création des types comiques. Il est conforme à l'humeur de la comédie de grossir nos ridicules et même de nous en prêter d'invention pour exciter plus sûrement le rire. Sa liberté nous est un gage qu'elle saura tout peindre, mais non pas qu'elle s'interdira de rien défigurer. Aussi serait-ce traiter trop légèrement une société, de lui
dire : « Ton théâtre est plein de Scapins, de
Gérontes, de Sganarelles et de Diafoirus; tu n'es toi-même qu'une bande de Diafoirus, de Sganarelles, de Gérontes et de Scapins, qui réalisent tous également la parfaite fourberie, rimbéciliité parfaite et le parfait pédantisme. » Mais ce n'est pas toutefois lui faire tort, de juger de la délicatesse de son sentiment moral par les mœurs qu'elle supporte au théâtre. Il sera curieux et profitable pour nous, messieurs, d'apprécier à cette mesure la société de l'ancien régime. Il sera curieux de voir comment on envisageait alors et comment on traitait le mariage, le pouvoir paternel, l'obéissance filiale, tout ce qui constitue la famille. Nos observations sur celte matière pourront d'autant plus aisément se varier que nos auteurs comiques ont enfermé dans un petit nombre de types semblables, sous des intrigues analogues et quelquefois sous la même donnée, des mœurs fort différentes. Au milieu de la multiplicité de leurs personnages, trois types persistent que Ton trouve dès l'origine dans Molière, que l'on retrouve encore dans Beau-
marchais, à la veille de 89, quand déjà les mouvements précurseurs de l'orage agitent l'air : le marquis, le bourgeois et le valet. Et pour ne prendre qu'un seul des trois, quelle distance de Scapin, dont les moindres gentillesses méritent la corde, à Figaro qui débute comme il peut, mais qui meurt en définitive honnête homme. Suivant au théâtre la trace et le contre-coup de la révolution qui se prépare dans l'Etat, nous verrons la bourgeoisie et le simple peuple s'y élever peu à peu à des rôles plus hauts et y faire chaque jour plus honnête figure; et, à mesure que leur considération s'accroîtra dans ce monde fictif, nous verrons s'y introduire plus de retenue, le sentiment de la dignité morale devenir plus vif et plus net. Le privilège est un arbre qui porte deux fruits amers : la violence et la fraude; et, s'il est bon, pour beaucoup de causes, qu'il y ait dans l'Etat une hiérarchie sagement mesurée, mais une hiérarchie sans dureté et sans morgue, trop d'intervalles infranchissables entre les différentes portions d'un même peuple
sont rarement utiles au bonheur de tous et à la sécurité de chacun. La Révolution française, que nous trouverons au terme de ces études, a produit, on ne saurait le nier, quelques résultats bizarres; elle a amené, entre autres, pour ne point sortir de l'histoire de nos travers, un déplacement de la vanité sociale, bien propre à dérouter et à confondre ceux qui se figurent qu'il suffit d'établir des principes pour tout corriger d'un coup. M. Jourdain, une de nos vieilles connaissances, s'est poussé dans le monde, et il veut qu'on s'en aperçoive, peu soucieux toutefois de passer pour gentilhomme, depuis qu'il est certain de tenir soigneusement enveloppée dans ses sacs la seule noblesse qui ne soit plus une chimère. Mais si l'on néglige les particularités pour s'attacher à ce qui est général, un fait tout à l'avantage de la nouvelle société sur l'ancienne frappe les yeux : il y a maintenant dans notre langage familier plus de bienséance; dans nos mœurs, plus de politesse véritable; dans notre vie de famille, des affections plus fortes, plus de pureté avec
moins de rigueur; dans notre conduite à l'égard des femmes, plus de respect, en compensation de moins de galanterie ; dans toutes les relations sociales enfin, plus de douceur et de sûreté. Il faudra le conclure de l'histoire de notre théâtre : c'est l'égalité qui civilise et l'égalité encore qui moralise.
N'allons pas trop loin cependant, messieurs; sachons nous retenir dans le panégyrique du présent et dans la critique du passé. Il est dangereux de trop louer en face les vivants qui sont assez enclins à se croire parfaits, et quand l'histoire ne devrait avoir pour les morts que des sévérités, les lettres, qui ne sont pas tenues d'être aussi rigoureuses justicières, les lettres seraient ingrates de ne point proclamer hautement leur faiblesse et leur sympathie quand même pour celte ancienne société française qui les a tant aimées, qui s'est enorgueillie d'elles comme de son ornement le plus beau, qui a souffert leurs attaques, qui a fait plus, qui y a applaudi. Disons-le à l'honneur des grands seigneurs d'autrefois; nous n'aurions eu sans
doute à leur place ni autant de patience à supporter les censures, ni autant de facilité à en reconnaître la justesse. L'esprit était alors une passion et un culte; et qu*est-il aujourd'hui? C'était lui qui prêtait à tout cet air de bon goût dégagé, d'aisance, de sans-façon aimable, de liberté, qui donnait à la corruption même de l'ancienne société un charme que bientôt, peut-être, on cherchera vainement dans les vertus de la nouvelle.
L'homme de science et le bourgeois solide, montés en crédit depuis le Consulat, ont apporté parmi nous je ne sais quel sourd contentement de leur science, je ne sais quelle satisfaction intérieure de leur fortune honnêtement faite, qui menace, si nous n'y prenons garde, de nous ramener par des routes nouvelles au pédantisme d'avant Molière. Nos qualités sont des qualités laborieuses; elles ne cachent pas assez qu'elles n'ignorent point leur prix, et on peut observer que notre littérature, suivant la pente de notre caractère, se fait solennelle jusque dans le banal. Ne croyez pas, encore
une fois, messieurs, que je veuille vous prêcher la frivolité. Ce serait tout profit pour nous si nous étions devenus plus scrupuleux sur la probité, à la seule condition d'être moins petitsmaîtres. Mais il y avait jadis répandu sur tout un vernis brillant et léger qui s'efface et qui tenait pour beaucoup à l'amour désintéressé des lettres et au goût des choses de l'esprit, à présent si dédaignées. L'industrieux Figaro, dans son ressentiment contre ceux qui ne s'étaient donné que la peine de naître, a tout détruit; je regrette, messieurs, qu'il n'ait pas au moins sauvé du naufrage la grâce et les grandes manières d'Almaviva.