‹ Molière sa vie et ses œuvresChapitre 28 sur 34 · I. Essais sur Paris, tome IIL · texte numérisé non relu

I. Essais sur Paris, tome IIL

On n'est pas très -certain cependant que ce soient bien les dépouilles de Molière qu'on ait transportées au Père-Lachaise et il est prouvé que certaine mâchoire conservée au Musée de Cluny sous cette étiquette « mâchoire de Molière » provient d'un autre crâne que le sien ^.

Sans doute, les dépouilles de Molière sont enfouies dans le vaste ossuaire des catacombes, parmi ces générations accumulées de Parisiens qui forment comme la poussière d'un passé sur lequel vit, s'agite, va, vient et palpite la grande ville toute pleine encore du génie, de la pensée et du rire de ce Mort.

I. Cailhava portait, enchâssée dans une bague, une dent de Molière.

GONCIUSION.

« Prétendre à dire du nouveau à propos de Molière serait chose dangereuse, écrit M. Paul Albert dans son livre sur la Littérature française au XVII® siècle j tout a été dit et redit. » Sans doute, et aussi bien n'avons-nous eu, en réunissant ces quelques chapitres, d'autre prétention que de témoigner d'une admiration personnelle pour un tel génie. Je sais trop ce que valent les études, définitives sur certains points, des Taschereau, des Bazin, des Soleirol, des Soulié, des Ed. Fournier, des Thierry, des P. Lacroix, des A. Jal, pour attribuer à ce travail autre chose qu'une valeur de critique particulière. Maïs je pense aussi qu'il faut entretenir dans les lettres le culte de ces gloires passées et l'habitude de les étudier. C'est une tâche à laquelle manquerait volontiers la génération à laquelle j'appartiens. Il s'est trouvé parmi elle des fous pour affirmer que, pour inventer, il fallait nier le passé. Peut-être est-il temps qu'il s'en rencontre pour dire et répéter que le présent et l'avenir sont fils « de ce qui fut » et que c'est à nos grands

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hommes d'hier quMl faut demander de forger, d'inspirer, de créer les hommes de demain.

Je tiens d'ailleurs à le répéter en achevant ces rapides études sur un des hommes que notre pays doit le plus admirer : — l'heure est venue où la France, condamnée à répudier pour un moment la force, ou du moins à la chercher dans les triomphes intellectuels, doit puiser dans ces souvenirs de gloire littéraire une nouvelle conscience de sa valeur, de sa puissance morale, de son rôle, et une espérance nouvelle dans son avenir. Pendant bien longtemps désormais la patrie réservera ses louanges et ses couronnes aux hommes qui se sont imposés au monde autrement que par la violence et la désolation ; elle est assez lasse et assez punie d'avoir rendu hommage aux conquérants et aux dominateurs ; maintenant elle se tourne vers ceux qui ont mérité son affection par le seul rayonnement de leur esprit et la seule contrainte de leur génie.

Parmi ceux-là, nul, à coup sûr, n'est plus grand que Molière. Il est, il faut le redire à la fin de ce livre, l'incarnation même de l'esprit de notre France. Il en a la franchise, la verve, la bonté, le rire clair, la netteté de pensée et de langage; i* descend €n droite ligne de ces écrivains sans alliage qui gardent dans leurs veines le sang même de notre vieille Gaule, les Rabelais, les Montaigne, les anciens conteurs des temps passés. Il est, dirait-on, un peu cousin de La Fontaine et

CONCLUSlf^N. 169

le Parisien donne la main au Champenois devant la postérité. Mais Molière (et c'est là sa grandeur suprême) est non-seulement français, étroitement, purement français, par son horreur de toute hypocrisie, son amour de la vérité, de la netteté absolue dans les actions et dans les paroles, dans la vie et dans le style ; Molière est en outre profondément humain. Il est de toutes les époques et de tous les pays. Il a sondé d'une main ferme la plaie éternelle de Phomme, il a démasqué le vice avec courage, et ce ne serait pas, à proprement parler, une nation qui devrait s'enorgueillir d'avoir produit un tel génie, c'est le genre humain. Seulement, le malheur nous a appris à nous serrer avec tant de sein contre la France, notre mère, que nous ne songeons plus maintenant (et nous faisons bien) à donner à Molière d'autre nom que ce nom seul de Français, d'autant plus aimé qu'il est plus battu du sort.

C'est donc le deux centième anniversaire de la mort d'un Français qu'aurait dû célébrer la France, le 17 février 1873. Et quelle distance, quelle antithèse entre ces deux dates : 17 février 1673 — 17 février 1873 ' Pour Molière, la postérité tout entière tient dans ces deux siècles. La réparation des injustices dont il fut abreuvé, l'acclamation du plus grand nombre qyii lui manqua souvent, la reconnaissance d'un pays qu'il illumina de sa gloire personnelle^ tout cela est compris entre ces deux chiffres. Lorsque Molière

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mourut, le cadavre du mort ne put, nous Payons vu, pénétrer dans l'église où l'on avait apporté Molière enfant. A peine laissa-t-on enfouir dans un coin du cimetière de la paroisse Saint- Eustache le corps de celui qui avait écrit Tartuffe et le Misanthrope» Quelle fin attristante et quelles piteuses funérailles alors! Mais quelle apothéose aujourd'hui !

Aujourd'hui, celui qui mourait, dévoré de chagrins intimes en même temps que rongé par la maladie, l'homme dont l'humeur songeuse, contemplative, avait été calomniée par des adversaires indignes, Molière « l'hypocondre », est enfin entré de plain-pied dans l'immortalité et domine de toute la hauteur de son front ce grand siècle si rempli de pompes, de fumées, de victoires et de fêtes, et qu'il traversa, l'œil fixé sur la foule parée qui le coudoyait sans toujours le respecter et qui l'applaudissait sans toujours le comprendre.

Pauvre grand homme, à présent vengé de tant d'injustices, lavé de tant d'accusations, définitivement assis dans ce monde indiscutable de l'éternelle gloire! Il revit dans les peintures d'autrefois, dans les apothéoses d'aujourd'hui, sur la toile ou dans le marbre, mais surtout il réapparaît tout entier, à jamais vivant, jeune, entraînant, soulevant le rire, excitant la réflexion, nous apprenant à aimer la vie sans en être dupes; il réapparaît tel qu'autrefois dans ses œuvres qui n'ont point vieilli, depuis cet éclat de gaieté à

I Pîtaliénne, fusée d'esprit jetée au vent sicilien qui s'appelle l'Etourdi, jusqu'à ce rictus douloureux qui se nomme le Malade imaginaire. Que de personnages s'agitent entre ces deux pièces, tous si vivants qu'on les connaît mieux que des personnages de chair et d'os ! Alceste, l'éternel songeur, Philinte, Péternel satisfait, Sganarelle qui se lamente, George Dandin qui pleure, Pourceaugnac qu'on exploite, Vadius qui se rengorge, Trissotin qui se pavane. Tartuffe qui ploie l'échiné, Orgon qui croit, Argan qui doute. Harpagon qui thésaurise, Célimène la cruelle, Agnès la rusée, Scapin le drôle étourdissant, et Mascarille, et Dorine, et madame Pernelle, et Sosie, et maître Jacques, et Arnolphe, et Don Juan, et Diafoirus, et Bélise, et Armande, hommes, femmes, précieux et précieuses, petits marquis et grandes coquettes, fripons et honnêtes gens, malades et médecins, philosophes de hasard et savants de pacotille, bref un monde entier, tout un monde de types, de caractères, palpite, pour ainsi dire, depuis deux siècles et vit à côté du monde réel. Or ce monde, c'est Molière qui l'a créé. Ces personnages sont les fils de son génie. II les a animés de sa flamme, de son verbe, de sa foi. Et, au-dessus de leurs passions et de leurs vices, de leurs faiblesses et de leurs vertus, il semble qu'il ait proclamé avant tout cette vérité suprême : N'aime\ que le vrai, le simple, le bon, la clarté et le bon sens, tout ce qui fait la force et la vertu de notre vieille humeur française !

Aussi la France aime-t-elle profondément ce génie né de ses entrailles, et sera-t-elle éternellement vraie, cette parole de Sainte-Beuve, éloquent et définitif hommage rendu au poëte : Tout homme de plus qui sait lire che\ nous est un lecteur pour Molière,

Sans doute on pourra reprocher à Molière de n'avoir pas, comme Shakspeare, je ne sais quelle vaste ouverture d'idées qui laisse deviner un univers, un entassement formidable de pensées, de combinaisons, de trouvailles et de poésie. Vainement chercherait-on dans son œuvre une figure de la taille d'Hamlet, une vision de la valeur de la Tempête, une histoire d'amour du charme de Roméo et Juliette, un drame aussi poignant qu'Antoine et Cléopdtre. Sa parole, nette et vivante, n'a jamais les profondeurs immenses du Monologue inoubliable. Son imagination n'a pas cet imprévu, cet inouï, cette éblouissante lumière ; le microcosme qu'il étudie est plus borné que celui de cet infini Shakspeare. Mais si le véritable génie consiste dans la pondération absolue, dans le bon sens uni à la puissance, dans le rien de trop, qui est en somme le but suprême de l'art, Molière, comme Cervantes, est l'égal de Shakspeare. Les femmes de Molière n'ont pas le charme en quelque sorte surnaturel, la diaphanéité, les ailes des héroïnes de Shakspeare, mais ce sont vraiment des femmes, vivantes, aimantes,' mères, sœurs et filles. Elles vivent non de la vie du rêve, mais de

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que Moliiro mit dans la bouche de son Don Juan, ne d£QoIe-I-it point le penseur, le pn^corseur, l'homme des temps à venir, et ne caractériaet-il pas ce génie purement humain? De pareils traits d'ailleurs, qui oufrenl de telles perspectives, ne sont pas rares dans son œuvre, et pour n'en citer qu'un, le monde moderne, épris d'égalité, ne doit-il pas regarder comme nn des siens le poêle

L'auteur du Vkux Cordelier, Camille Deeraonlins, n'a pas craint d'écrire un jour que Molière a peint dans le Misanthrope un portrait de républicain, Alceste. Camille ajoute que Fhilinte n'est c^a'liafiuitlaal. Toujours est-Il que l'âme haute de Molière était aussi lasse que le bilieux et superbe Saint-Simon, ou que le vigoureui La Bruyère, des intrigues et des bassesses de la cour, u Vous me félicitez du Tartuffe, disait-il à ses amis, que

Homme de cour? n L'œuvre ne fut pas achevée.

:, et encore on coup, Molière est it le plus élevé de l'esprit français, a.y

I/é MOLIÈRE.

ses étroitesses, mais ses honnêtetés, avec sa haine du précieux, du boursouflé, de l'obscur, et sa soif de clarté, son avidité de lumière. Voilà bien pourquoi nous l'aimons, et ce serait peu de l'aimer, voilà pourquoi nous le préférons. Nous avons trop négligé, depuis cinquante ans, le culte de la tradition nationale en littérature. Le romantisme, — à qui nous devons, ce qui l'absout, des merveilles de poésie lyrique, — le romantisme qui nous ouvrit, il faut le reconnaître, des mondes nouveaux, nous y retint malheureusement prisonniers. On pouvait fort bien étudier les littératures étrangères sans leur sacrifier notre propre tempérament. C'est ce qu'un éminent critique, M. Philarète Chasles, a su faire. Mais imiter, mais vêtir à l'allemande, à l'espagnole ou à l'italienne la pensée française, c'était une autre espèce d'apostasie. Les poètes ont trop souvent quitté la braie gauloise pour le pourpoint castillan ; nous avons assisté à une sorte de travestissement douloureux. Â ce jeu, une nation perdrait, en moins de cent ans, son originalité et son génie. Le pauvre Alfred de Musset l'avait bien senti, lui qui réagit si bravement, en enfant terrible, au nom du génie français, contre les exagérations exotiques.

Revenons donc, revenons en hâte aux vrais fils des Gaules, à Rabelais, le bon sens sublimé, à Montaigne, cet Athénien gascon, à La Fontaine, le plus admirable des conteurs et des peintres, à Corneille, qui retrouve l'accent français jusque

dans le Forum romain, à tous ceux qui ont dans les veines, dans le cœur, dans la voix cet accent particulier qui rendit à la fois redoutable et éclatant comme Tacier sans tache l'esprit français, cet esprit alerte et militant, armé à la légère, et brillant comme une guêpe dans un rayon de soleil. Le XVII* siècle avait donné à cet esprit la noblesse, le xviii* siècle lui donna la puissance. Voltaire, Diderot, Beaumarchais sont de la race élue qui est la nôtre. C'est à eux aussi qu'il faut demander le secret de cette régénération intellectuelle et matérielle si ardemment poursuivie.

La France, pareille à Ântée, n'a qu'à toucher son sol pour retrouver de nouvelles forces, ou plutôt elle ressemble à une convalescente à qui la source pure du pays natal rendrait enfin la santé; — et cette source non tarie, c'est la source claire, limpide, savoureuse, où puisa Molière, c'est l'impérissable esprit français, qui avait fait de notre patrie le « soldat de Dieu », disait Shakspeare, et nous ajouterons avec Molière <c le soldat de l'humanité, n

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