MOLIERE
Jamais époque n'avait offert une r(^union d'éléments plus propices au développement de la science de la comédie, que celle où commence le règne de Louis XIV.
Fatiguée des malheurs de la Ligue et des agitations delà Fronde, la France, représentée à peu près uniquement par l'élite de sa population (la vieille noblesse), voulait non-seulement la paix et le repos, mais encore aspirait aux jouissances intellectuelles des beaux-arts et des lettres, dont le grand cardinal de Richelieu avait créé le goût et le besoin dans toutes les classes élevées.
Par cette habile politique, non-seulement les haines s'étaient éteintes, mais la délicatesse des mœurs plus polies avait disposé tous les esprits à se réunir pour composer une forme d'existence plus douce et plus heureuse. On prit le jeune roi pour centre de cette noble union ; tous les cœurs vinrent d'eux-mêmes au-devant de lui. .
Le Français a besoin de dévouement, d'affection, de
devoirs d'honneur à remplir ; il ne fut jamais plus Français qu'alors.
Les plus grands, les plus puissants, les premiers esprits en tous genres s'unirent, se groupèrent, comme autant de satellites autour d'un astre de premier ordre, pour accroître son éclat.
Rien ne paraissait assez beau, assez grand, assez magnifique, assez savant, assez spirituel pour composer cette cour.... il en fallait surtout écarter les vieux usages, les sottes manies, les fausses prétentions, les les vices, les ridicules et les travers.
Chacun apporta son tribut au riche trésor de l'intelligence du grand siècle, et l'heureuse semence jetée par Richelieu s'éleva, moisson superbe, pour mûrir au soleil de la protection royale.
Je voudrais, dans un travail si rapide, et qui n'a pour objet que de chercher l'influence des mœurs et de l'esprit public sur l'art de la comédie, pour vous montrer ce qu'on doit à Scribe, pouvoir aller droit à la cause influente et vous la présenter sur-le-champ. Par malheur, dans cette recherche difficile, je suis obligé de procéder par induction.
Il faut ici, dans l'intérêt de la cause que je défends, que j'entame une discussion pour établir que l'immense génie de Molière ne serait pas éclos au point de porter ses fruits magnifiques sans les conditions virtuelles et
uniques où il s'est trouvé; et j'espère en tirer la juste conséquence que dans le grand art de la comédie, cet art aux rares et dilTiciles succès, il faut, avec le génie, le rayon de lumière d'en haut, qui allume sa flamme, et la fait briller aux yeux de tous.
Les Espagnols ont une espèce de proverbe qui, sauf l'emphase ordinaire à leur langue, exprime admirablement la pensée que je veux rendre.
Le regard du prince, disent-ils, est un rayon de soleil! Il se tourne sur un homme, et cet homme à l'instant voit ce qu'il ne pouvait apercevoir! Et le peuple voit cet homme qu'il n'apercevait pas!
Nous avons dit, moins poétiquement, mais dans le style piquant, propre aux Français :
« L'art du poëte comique est une plante de serre chaude : elle ne vient pas en maturité, faute de soins. »
J'émets une idée hardie, l'art du poëte comique, selon moi, n'existe pas complet par lui seul ; son pouvoir, son influence et ses succès, outre le talent qu'il exige, >ont encore dans la dépendance du temps y des ho lunes et des circonstances.
On peut démontrer par l'histoire particulière de Molière, que ce grand homme, malgré sa parfaite sagacité, ses immenses protections, les avantages uniques réunis en sa faveur, n'a pas été le maître de se produire pendant plus de vingt années, et j'en tirerai la consé-
quence positive, que l'aride la haute comédie a besoin, pour s'exercer dignement, de servir une grande pensée, un principe fondamental^ un vœu public, d'avoir enfin une mission à remplir.
Il semble, quand on lit à quelles conditions extraordinaires Molière devint ce qu'il fut, qu'il n'apparaît d'homme aussi grand, aussi célèbre, aussi heureux, aussi digne de Têtre que par une faveur toute spéciale de la Providence.
Voyons-en la preuve et l'exemple dans les circonstances de la vie de notre poète admiré; circonstances si favorables, et pourtant si longtemps stériles pour lui.
Il naît riche, même pour un bourgeois de Paris, d'environ quatre mille livres de rente de ce temps, qui en vaudraient quinze d'aujourd'hui.
Il naît sous les piliers des halles, où l'usage voulait qu'on prît le valet de chambre, tapissier de la coulionne, et ce tapissier est M. Poquelin, son père.
Il serait né de Tun des trois cents autres tapissiers du Paris d'alors, qu'il ne serait point allé au théâtre des menus, aider son père à clouer les tapis et les tentures pour la comédie, et n'aurait pas senti sa vocation.
Bref, le même jour, le jeune Poquelin demande à son père de le mettre au collège ; il ne sait qu'à peine lire et écrire, et il a quatorze ans déjà !
Remarquons la sagacité naturelle du jeune homme;
il a compris que, malgré la faiblesse des ouvrages scéniques de cette époque, il faut encore quelque instruction pour les composer; il a mesuré l'espace de la carrière sur-le-champ et senti qu'il lui manquait la force d*y marcher.
Supposez un jeune homme de notre temps, du même âge, que ferait-il? Vpus le devinez aisément... Il s'en reviendrait échauffé, pénétré d'enthousiasme autant que du désir de produire une œuvre de théâtre; et ne doutant de rien, s'emparerait d'une main de papier, etc., etc. Mais le jeunePoquelin, trop bien organisé par la nature pour agir ainsi, se jette aux pieds de son père et le supplie de le faù^e étudier.
M. Poquelin se met à pleurer; il croit son fils peiMu, parce qu'il ne fera pas de fauteuils. Hélas ! son père fournissait peut-être ceux qui servaient de sièges à l'Académie française ! il pense qu'il n'héritera pas delà charge de valet de chambre, tapissier du roi, laquelle donnait la noblesse personnelle, comme tous les emplois, même inférieurs, delà maison royale. L'ambition du bon M. Poquelin n'allait pas plus loin.
Et cependant, malgré ses regrets de ne pas continuer son illustration dans son emploi de valet de chambre tapissier, dévolu à son fils, il cède à ses vœux et le met au collée.
Sans cette condescendance très-extraordinaire pour
l'époque, que devenait Molière, le savant, le philosophe, l'homme de bon ton? Il n'eût été probablement qu'un simple bateleur, grossier comme tous ceux d'alors, et pauvre, qui pis est, car son père l'eût déshérité, selon l'usage sévère de cette époque, pour les enfants de la bourgeoisie qui se permettaient de monter sur les planches ou d'écrire du tabarinage, comme on disait alors, quand on parlait des pièces ou parades de genre trivial.
Au collège, Molière n'eût probablement rien appris de plus, que les autres écoliers qui n'avaient pas de précepteurs particuliers; mais il eut l'insigne bonheur d'avoir pour condisciple Chapelle, fils naturel d'un homme riche et généreux.
Or, le jeune Chapelle emmène chez lui son camarade, le fait connaître à son professeur, le célèbre Gassendi, et le savant philosophe ayant bientôt démêlé les étonnantes dispositions de Molière, l'associe à l'éducation et aux études de Chapelle et dujeune Dernier, connu plus tard pour ses voyages en Asie.
Voilà Molière instruit; que fait-il?
Ose-t-il se produire à Paris? Non. — Il n'a point de confiance en lui-même !
Il sert fort mal Louis XIII qu'il avait eu l'avantage de suivre à Paris, en continuant l'office de son père, et le roi lui dit unjour :
« Molière (i ! tu fais très-mal mon lil, je te défends d'y toucher désormais, je te donne le théAtre de l'Estrapade et celui des Pois (faubourg Saint-Antoine), puisque tu ne veux pas apprendre autre chose, et prends garde de trop fâcher ton père î »
Molière avec ces deux théâtres n'est point connu, n'a de succès ni comme acteur, ni comme auteur.
C'était pourtant celui qui fut plus* tard le divin Molière, l'homme qui avait déjà esquissé plusieurs canevas spirituels à l'italienne, dont il avait rempli ses portefeuilles, et composé pour la province quelques ouvrages médiocres, sans doute, mais qu'il eût rendus remarquables s'il eût senti déjà l'importance de Tart qu'il aimait.
Il vieillissait inconnu cependimt, avec Y Etourdi aux deux tiers achevé, dans ses cartons, avec les Précieuses ridicules ei \(i Dépit amoureux f terminés et joués, mais peu goûtés du public, et il avait déjà près de trente-cinq ans !
Selon toute apparence, Molière serait mort privé de toute célébrité, sans le prince de Conti, son camarade de collège qui, passant par Lyon, appela Molière, se fit montrer son portefeuille, vit V Etourdi, non compléte-
(1) Remarquons cependant que le Roi nomme le fils du père Poquelin de son nom de théâtre, donc ses premiers essais malheureux étaient connus.
— arment rimé, et engagea Molière à l'achever, à le polir, et à venir le lui jouer en Languedoc, où il allait tenir les états. Il lui donna douze mille livres de cette époque pour y conduire sa troupe.
Certes, retrouver un prince qui se souvient de l'amitié de collège! un prince capable de comprendre Molière encore inappréciéy un prince généreux qui le protège de sa bourse et plus tard le présente au frère du roi (qui lui donne un théâtre avec son nom sur le frontispice) (1), et Monsieur qui le présente au roi lui-même, puis à la reine-mère ! . . . que de bonheurs !
Eh bien, malgré les chances incroyables de son heureuse étoile, Molière, arrivé si loin dans la route de la fortune, devait encore mourir sans avoir fait autre chose que préluder à sa renommée et sans y atteindre probablement jamais ! la ville et la cour repoussant à l'envi ses comédies, tant cette époque était encore imbue du mauvais goût jadis établi !
Le courage d'entreprendre ses grands ouvrages lui eût donc manqué, sans deux dernières circonstances plus extraordinaires que toutes les précédentes, surtout par leur réunion en sa faveur.
En un mot, nous n'aurions pas eu le grand Molière,
(1) Il eut le théâtre de Monsieur, avec une position de vingt-quatre mille livres; à peu près cent vingt mille francs d'aujourd'hui .
s'il ne se fût trouvé en France, en même temps que lui, deux autres grands hommes consultés souvent par Louis XIV, Racine et Boileau, et si ces deux grands hommes (sans envie) n'eussent dirigé sur Molière la protection bienveillante du monarque pour le défendre de ses ennemis, et l'aider à produire ses chefs-d'œuvre!
Cette série de circonstances favorables, capables de transporter de joie un homme ordinaire, avaient glissé sur Tesprit de Molière sans y faire impression !
Mais du jour où il se sent un but si noble, si élevé, du jour où il se voit appelé à mettre l'art de la comédie au service de la politique d'un grand monarque, à aider son œuvre, on voit naître le Misanthrope contre ceux qui tolèrent les hésitations de Thomme faible qui ne sait pas hair hautement le vice!
On voit naître le Don Juan contre l'athée, et le Tartufe contre les dévots hypocrites.... enfin, cette suite de sages et charmantes leçons, auxquelles Télite sociale de ce temps dut la rectitude de son jugement et son aptitude à deviner et fuir tous les ridicules, toutes les in* convenances !
Inestimables leçons I qui préparent cette haute civilisation, ce savoir-vivre, cette urbanité, dont les œuvres de notre grand poëte offrent continuellement le type et le modèle !
Je ne terminerai pas cet aperçu rétrospectif sans en
tirer une dernière et importante conséquence en faveur de l'art de la haute comédie. Je prouverai, par plu- . sieurs observations que je crois justes, et par des réflexions sur l'esprit de la comédie, combien ce bel art est fait pour servir l'ordre public, et combien sa nature particulière, qui est remarquable par la probité et la raison, le rend phs propre au bien qu'au mal. C'est par ces preuves, qui sont encore un hommage à Molière et à Scribe, qui ont toujours respecté les mœurs, que je finirai l'examen de la première phase de Tart de la comédie.
Les premiers pas de notre Molière moderne ne furent point protégés par la Providence comme ceux de Molière.
Il fut obligé lui-même, à force d'adresse et de combinaisons habiles, de s'ouvrir une routeparticulière; il rattacha plusieurs intérêts aux siens, il eut plusieurs collaborateurs sans nécessité, et bien qu'il choisît en général des gens de talent, ils trouvèrent tous dans leur collaborateur un homme assez fort pour remplacer toute la part qu'ils n'apportaient pas quelquefois (1).
Son inépuisable facilité, que la mauvaise foi seule pourrait nier, le rendait pour tous ses confrères le
(1) Il eût pu se passer de tout le monde. Il n'avait certes besoin de personne pour l'aider, il avait du plaisir à s'asseoir avec ses amis qu'il trouvait' spirituels; on aurait pu croire qu'il travaillait avec eux pour le plaisir de les voir heureux des succès qu'il aimait à les voir partager; j'ai des preuves personnelles de cette assertion.
plus précieux des collaborateurs et en môme temps le plus aimable.
Observons ici un contraste extraordinaire entre la position de Molière et de Scribe.
A l'époque de Louis XIV, Molière avait une société établie à polir, et des ridicules à corriger, mais Scribe n'eut même pas cet avantage, car à l'époque où nous sortions de Tenvahissement de notre France, sous Louis XVIII, l'agitation, les troubles avaient tellement désuni les esprits, qu'ils étaient plus loin de s'entendre que sous Louis XIV, après la Ligue et la Fronde.
D'un côté, la Restauration avec sa suite d'émigrés, les préjugés anciens, les exigences surannées de l'ancien régime ; de l'autre, les partisans dévoués à l'empire malheureux, notre esprit militaire humilié, malgré ses prodiges de valeur, faisaient une France tellement divisée d'opinions, que personne ne s'aimait plus dans le pays le plus sociable de la terre!
Il n'était pas rare de voir dans une famille le père, la mère et les enfants séparés par trois opinions diflférentes, opposées !
Comment peindre une pareille société?
Quelle nature de savoir-vivre avait-elle?
Quelles habitudes de bonne compagnie, d'urbanité,
de délicatesse sociale pouvait-elle offrir à l'auteur de la
comédie?
11 fallait un miracle d'esprit, pour en faire à cette époque ! Scribe le fit ! il trouva le moyen de refaire une sorte d'usage du monde.
Il supposa ce qui n'existait plus, des personnages et des mœurs agréables à présenter à cette population devenue insociable par ses dissidences, et la population V acceptai La Providence le voulut ainsi, c'est un miracle de sa bonté !
Il vint à bout de créer une société, pour pouvoir la peindre, et il y parvint. C'est ainsi qu'il a franchi la transition difficile entre cette époque et le retour du repos.
Tout le monde n'a pas aperçu l'immense habileté de cet heureux effort de son imagination.
Nous reviendrons à cette note quand nous serons arrivé à Scribe; continuons notre revue rétrospective sur Molière.