‹ Molière & ScribeChapitre 6 sur 10 · DE L'ESPRIT NATUREL DE LA COMÉDIE · texte numérisé non relu

DE L'ESPRIT NATUREL DE LA COMÉDIE

La découverte des ridicules et des travers, enfin la vue des torts qui choquent la rectitude de notre jugement sont le résultat d'un sens droit, d'une organisation parfaite, et de l'harmonie remplie d'ordre dont nous sentions le besoin autour de nous.

La désorganisation des choses effraye ou étourdit, leur simple dérangement contrarie, fatigue ou déplaît.

Les accidents légers qui, sans aller au désordre ni à la confusion, semblent le résultat de l'inconvenance et du ridicule font sourire.

Les sottises, les niaiseries, les contrastes grotesques amènent Vhilarité presque matérielle ou la gaieté sans j^ la réflexion.

Ces nuances sont insensibles pour le plus grand nombre. Les esprits délicats, au contraire, aperçoivent les moindres circonstances qui s'écartent du bon sens ou des convenances établies.

Cette faculté de reconnaître au premier coup d'oeil toutes ces sortesde dérangements possibles au physique et au moral, constitue l'esprit de comédie, et le talent

de l'appliquer de façon à plaire, émouvoir et persuader, s'appelle l'art de la comédie.

On remarque en général dans les hommes qui sont les plus maîtres d'exciter le rire, soit par la forme des phrases critiques, originales ou comiques ; soit par la diction déclamée, un sérieux naturel qui augmente la gaieté des spectateurs ou des auditeurs; c'est que le désordre qui les choque, et dont ils veulent ou savent faire rire, les peine et leur fait mal.

Ils s'efforcent d'en tirer du ridicule par haine de ce dérangement; c'est là ce qui aiguise leur esprit à découvrir les mauvais côtés des choses pour les immoler au bien et au mieux.

Le poëte comique véritable a essentiellement en lui le sentiment de la régularité, de l'harmonie et de la symétrie raisonnable et utile, d'abord dans les choses matérielles, mais surtout dans les choses morales.

Voilà ce qui le rend observateur de toutes les passions du cœur humain.

La fonction de son optique semble n'être que de voir ce qu* il faut redresser et placer dans la place convenable dans rintérêt de tous.

Voilà pourquoi j'ai dit en commençant ce paragraphe que notre art est plus fort et plus savant pour le bien que pour le mal; il répugne en effet à céder à des influences perverses, parce qu'il en a de nobles et d'heureuses en

lui, qui lui permettent beaucoup mieux d'exercer son art plein de sagesse et de probité.

Après Molière, la science de la comédie semble s'endormir : le grand maître^ dans sa belle et courte vie, avait atteint la perfection.

On n'est pas arrivé plus haut après lui, à peine fut-il égalé quelquefois et seulement dans quelques parties.

A voir les longues indécisions de ce poëte admirable avant qu'il prît son essor, malgré les favorables et bienveillants encouragements quMl recevait de toutes parts, et sans oser entreprendre ses hautes conceptions, ne croirait-on pas que le génie de Molière fut une de ces nobles choses, destinées à tenir leur place dans leur temps précis, et non dans un autre ; comme un de ces agents inattendus dont la Providence se réserve l'emploi particulier dans sa sagesse toute-puissante?

Je n'étendrai pas plus loin ces développements qui nVécartent déjà de la question, mais s*y rattachent cependant assez pour apporter avec eux leur excuse. En effet, elle est une preuve de plus à la légitimité de la puissance de l'art, considéré* comme nous le faisons, dans toute sa hauteur.

Nous allons le voir décroître bientôt et bien rapidement.

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