DEUXIÈME PHASE
On assigne volontiers à Régnard une place après Molière, parce qu'il lui succéda; il ne lui succéda pas pour l'élégance, la pureté et la perfection des vers.
Régnard, avec autant d'esprit peut-être, autant de finesse dans le style, et même autant de science dramatique, ne passionna, n'en trama jamais son public ; il ne fit que Tamuser, et n'inspira qu'une admiration froide.
Si j'en cherchais la cause, je la trouverais dans le peu d'importance des créations de Régnard au point de vue de l'utilité sociale.
Régnard, plein de verve et de gaieté, n'avait point le caractère de comédie incisif et vrai qui fait penser profondément. Il riait des ridicules qu'il ne faisait ni haïr ni plaindre. Il ne souffrait pas du mal qu'il peignait, on n'y reconnaissait pas la main du philosophe attristé des folies humaines; on n'y voyait que le joyeux convive du banquet de la vie, s'inquiétant peu des vices et des erreurs, et s'en divertissant au lieu de les attaquer.
Certes, la science ne manquait pas à Régnard, mais le temps où il parut n'exigeait pas une étude aussi forte, aussi complète, aussi sérieuse; et peut-être aussi Molière avait-il impulsionné le siècle pour les cin-. quante années qui suivirent, et toute la haute comédie de son temps était-elle faite?
Les nombreuses réussites de Régnard ne servirent qu'à montrer davantage combien il était loin du grand maître.
11 amena dans l'art le comique de convention qu'il puisa dans des sujets d'inventions bizarres et exceptionnelles, incapables de servir de leçons, au lieu de puiser comme son devancier dans la nature et la vérité.
Excepté dans le Joueur, qui représente un travers, un vice réel, Régnard ne déploya guère qu'un comique sans vraisemblance, et cette espèce de comédie fit presque école, par malheur; on l'accepta, ne pouvant trouver mieux. Ce ne fut pas positivement la faute des poètes dramatiques qui savaient l'art, mais celle des circonstances qui n'offraient pas assez souvent l'occasion de l'appliquer complètement.
Ainsi, par exemple, la Métromanie de Piron est une œuvre parfaite, mais parfaitement froide. On applaudit le poëte qui a fait un tour de force, un prodige d'esprit et d'élégance de style, maison n'est point entraîné
ab
rs une conviction, ni satisfait, ni impressionné par
ne vérité critique d un travers, d'un ridicule ou d'un abus fâcheux pénible à chacun.
Qu'importe, en effet, que Damis soit assez fou pour vouloir n'être que poëte, surtout s'il a du talent? Qu'importe que Francaleu soit un absurde amateur littéraire? Ces deux principaux caractères, très-spirituellement fous, intéressent très-peu, c'est le talent du poëte qui seul intéresse au point de vue de son admirable perfection .
J'en dirais presque autant de l'excellente pièce de Turcaret qui présente un vice et une peinture de mœurs basses, très-bien rendue, mais qui repousse et ne cause pas ce plaisir entraînant et général que la comédie procure au public lorsqu'elle a le bonheur de rencontrer un sujet dont il adopte entièrement la penséee.
L'occasion heureuse en est très-rare.
Toutes mes recherches me donnent de plus en plus la conviction que l'on se trompe beaucoup en pensant trouver des succès partout oh se trouvent des talents.
Il faut encore des circonstances qui permettent aux succès d'éclore ; je place ici la réflexion d'un savant, publiciste anglais sur la comédie (J^en John Son),
« On pourrait croire, dit- il, en voyant les succès si rares dans ce genre, que cet art est compliqué d'une sorte de politique bourgeoise qui lui donne ou qui lui
refuse son droit de bourgeoisie chez elle, suivant ses besoins et ses intérêts. »
Mais voici une remarque bien plus essentielle.
Les vœux d'un pays, ses tendances bien prononcées sont les éléments les plus précieux pour le développement de la comédie. Ils lui donnent des ressources pour se produire et briller au grand jour.
Nous avons avancé, peut-être avec beaucoup de hardesse, mais enfin appuyé sur plusieurs faits historiques et de nombreuses observations, que l'art faible et trèschétif, réduit à lui-même, quoique bien compris et savamment exercé, n'était fort que lorsqu'il se plaçait au service d'un besoin public, d'un principe admis ou d'un désir général.
Quand ce besoin ou ce vœu manquent, il n'y a pas de comédie heureuse faisable.
Sous Louis XV, et auparavant sous la Régence, la comédie languissait et semblait près d'expirer.
Pourquoi ?
C'est qu'il n'était plus possible d'en faire.
Quelle critique pouvait-on essayer sur des mœurs dont •la corruption complète était partout acceptée !
11 ne suffit pas d'avoir à blâmer, il faut que le public aille au-devant de ce blâme pour qu'il réussisse.
Si donc, pendant le règne de Louis XV, la comédie fut encore écoutée, on n'y croyait plus, mais on se rap-
pelait encore les grands hommes qui l'avaient applaudie.
Malgré l'immoralité à la mode, on avait conservé ce haut sentiment de probité, d'honneur, de respect pour l'ordre, tel qu'on l'avait vu régner au temps du grand Roi!
Le retentissement de la voix des Bossuet, des Massillon, des Bourdaloue et des Fénelon n'était pas tout à fait évanoui.
Le moraliste de la comédie pouvait donc aussi placer son mot, et la noblesse, quoique assez peu disposée à Tentendre, pouvait encore applaudir au mérite des idées, à leur justesse, à leur finesse persuasive et à leur éloquence.
On n'avait pas cessé d'être d'accord sur ce qui était défendu, sur ce qui était permis, sur ce qui était toléré.
On était vicieux, mais on contenait ou l'on cachait ses mauvais penchants ; quelquefois même on en rougissait encore par souvenir ou par respect des anciennes mœurs.
Enfin, la corruption domina tout; on appela les jouissances d'un luxe sans frein, on ne pensa plus qu'à l'argent qui les procure, sans se montrer délicat sur la manière de l'acquérir.
Certes, ce n'est pas après le système de Law et pen-
dant les désordres du règne suivant qu'on pouvait faire parler morale à la comédie! Elle devait donc se taire ou se faire courtisane des vices.
Elle fut longtemps à hésiter ; elle voyait avec douleu: les esprits d'élite par lesquels la science et l'utilité d l'art sont compris, l'abandonner.
Elle reconnaissait que la critique des abus ou l'opp sition (pour parler le langage de notre temps) n'étai plus dans les mains pures des premiers du pays; que la dignité nationale à sei'vir avec fruit n'était plus chez eux; dès lors, elle se tourna insensiblement vers la lumière philosophique, en se mettant au service des idées nouvelles.
La comédie philosophique dont celle de Beaumarchais fut le type le plus heureux et dont nous nous occuperons avant peu, parce qu'elle marque de son cachet particulier la troisième phase, cette comédie toute nouvelle, disons-nous, devait donc reprendre dans l'intérêt des droits populaires la toute-puissance qu'elle avait employée jadis à polir les mœurs de la bourgeoisie dans l'intérêt des plaisirs des grands.
Je pense ne pas devoir fatiguer le public par une nomenclature oiseuse de noms d'auteurs, de dates et de comptes rendus d'ouvrages; j'en serai sobre.
Je ne suivrai pas non plus un ordre didactique dans mes observations qui nécessairement offriront des rap-
prochements continuels d'une époque à une autre, et me forceront de revenir sur le passé comme d'anticiper sur l'avenir.
Je ne ferai donc qu'une observation générale sur les œuvres littéraires nombreuses et quelquefois très-méritantes de Destouches.
Passons donc sur le Glorieux, le Dissipateur, etc. Sa forme de comédie critique des mœurs vicieuses eut peut-être encore moins de charmes que les peintures un peu cyniques du Turcaret de Lesage, dont nous avons parlé; elles offraient un progrès notable, mais écrites d'une façon trop crue pour plaire à tout le monde.
Ne nous arrêtons pas ici plus longtemps. L'art n'alla pas plus loin, jusqu'à Beaumarchais.
Ce que je tiens surtout à marquer, ce sont les changements importants que l'art a du subir à mesure qu'il a senti l'influence des événements, soit qu'il ait plié devant eux en se décolorant, en se faisant courtisan humilié et servile du caprice des populations effervescentes, soit en i)rofitant des phases politiques pour servir des vœux ou des besoins sociaux; tantôt marchant, comme autrefois sous Molière, avec la vieille monarchie qu'il fit resplendir d'un éclat unique, et aux pieds de laquelle il avait couché les ridicules et les travers, pour lui faire une vie plus heureuse et plus char-
mante; tantôt marchant contre elle sous l'étendard porté par Beaumarchais indigné de l'égoïsmeet delà corruption de la cour, et suivi de tous les esprits chaleureux qui voulaient leur part du bien-être des réformes désirées. Vaste et puissant parti que la haute et vraiment noble aristocratie fut la première à soutenir, bien qu'elle eût tout à y perdre !
Alors donc, l'art reparut brillant, spirituel, armé de la colère publique dont il s'était fait le champion.
Mais pendant cette époque, et avant d'entrer dans la troisième phase où nous arrivons, qu'on me permette de dire un mot d'un genre qui devait nécessairement naître de la situation des choses.
Ce genre est le drame. Quelques-uns l'ont admis sans réserve, d'autres l'ont appelé genre bâtard; pour moi, je ne me permettrai de. le qualifier qu'en disant de lui :
Le drame fut un produit forcé de nos mœurs modernes ; et c'est ici que la phrase de madame de Staël sera devenue une vérité complète.
La peinture de nos passions doit en effet toujours représenter exactement les mœurs du jour, puisque nos passions sont toujours les mêmes.
Mes confrères littéraires savent aussi bien et mieux que moi que l'art delà comédie n'a rien à faire ici ; car il n'est plus question de vices, de travers ni de ridicules
à combattre, mais d'erreurs coupables, de forfaits bourgeois, si l'on peut ainsi parler, qui dérangent et détruisent l'ordre public, et dont les résultats ne sont pas du ressort de la comédie, mais du ressort de la justice criminelle , ce qui amène la cour d'assises dans ' le boudoir de Thalie.
Malgré cette juste critique, il n'est pas permis, selon moi, de se montrer sans indulgence pour un genre qui comporte un grand mérite d'imagination, de combinaison et d'intérêt, pourvu qu'il soit habilement manié.
Il atteint môme le nec plus ultra de la science scénique, quand on a l'adresse d'y introduire la comédie, et de s'arrêter assez à propos pour ne pas souiller le théâtre de sang ou de crimes plus odieux que dramatiques.
Nous ne pouvons donc nous dispenser de parler de l'origine du drame et de la place qu'il s'est faite au théâtre en France.