M O L I È RE
I a ICOLtERE
philosophiques* et sociologiques. Il nous montre le grand comique < exerçant son irrésistible critique avec le plus heureux sentiment de Tensemble de la situation sociale... »
Mais d'où était venue au puissant artiste cette sûreté de jugement, cette justesse de coup d*œil, cette appréciation si parfaite des choses, des hommes et des circonstan« ces?
Affaire de génie, suivant les uns, de bon sens et d'intuition, suivant les autres. Mais qu'est-ce que génie, qu'est-ce que bon sens et instinct? Cela descend-il d'en haut, spontanément, comme la grâce, dans une cervelle humaine ? Non, car le génie est moins un don qu'une conquête. La science, la recherche patiente et l'étude, voilà, pour les grands maîtres, la vraie source de l'inspiration. Sans doute ils ont reçu de ce que, volontiers, j'appellerais leurs circonstances antérieures, des facultés heureuses; mais ces facultés natives ne sont pas tout; d'elles-mêmes, sans la culture et le travail, elles se fussent éteintes, comme s'éteignent en nous, faute d'exercice, tant d'autres ùl' cultes héréditaires.
J'indiquerai donc. ici quelques poiats de la vie de Molière que ses commentateurs paraissent n'avoir pas même soupçonnés, bien que, pour les apercevoir, ils n'eussent eu qu'à regarder autour d'eux, ou plutôt autour de Molière. Mais il est si facile de tout expliquer par un miracle du génie, par la grâce d'en haut, si Sicile également de ne trouver pour nos esprits modernes nulle autre source que l'antiquité ou le moyen âge ! Art-on cité pour Molière, Aristophane, Plaute, Térence et quelques fabliaux, quelques vieux contes ? Tout est dit.
Mais n'oublions pas que tous les siècles se relient entre eux par une chaîne ininterrompue, et nous comprendrons que tout naturellement, au moins par quelques hommes, le dix-septième continua le seizième, mais aussi rappelons-nous que le seizième vit naître une littérature hardie, qui, par ime révolution prodigieuse, passa presque entièrement de l'esprit théologique à l'esprit scientifique. La métaphysique avait encore uit reste d'influence ; mais elle commençait d'être livrée au rire.
Rabelais est aujourd'hui le représentant
le phis illustre de cette révolution littéraire. On a vu qu'en son temps il faisait partie de ce petit groupe d'hommes adonnés, non pas seulement à la renaissance des lettres antiques, mais à l'étude toute nouvelle des sciences de la nature : Vésale^ Rondelet, Budé, les frères Du Bellay, Jean Bouchet, BeVquin, Dolet, en faisaient partie, [sous le nom de Pantagruélistes. Ils ouvraient â l'esprit humain la voie la plus large et la plus lumineuse où jamais il lui eût été donné de marcher.
On sait ce qui arrivaf, on sait l'explosion de rage du vieux monde... la mêlée fut terrible : bataill€Ss, bûchers, massacres, séditions , - ruines , misères , anéantissement.
Sous Louis XIV, il n'est plus questiofi de science qu'à voix basse. Descartes se cache aux plus lointains faubourgs, et même est obligé de fuir en Hollande et en Suède.
L'ancien groupe des libres chercheurs, néanmoins, avait ses survivants... Guillaume Budé, l'ami de Rabelais, Guillaume Budé, qui avait créé le Collège de France, c'est-à-dire l'asile de la libre pensée, Guillaume Budé eut un arrière-neveu qui.
aux premiers temps du règne de Louis XI V, se montra le véritable héritier des sentiments et des goûts de son oncle. £h bien 1 ce neveu, qui fut â son tour 1^ maître de Molière, c'était Pierre Gassendi; et Pierre Gassendi dans le temps même où il fai^ sait réducation philosophique de Molière, était en correspondance avec Galilée. Lui* tnème, il découvrait cinq satellites de Jupiter, et instituait.de curieuses, expériences sur la lumière. C'est sous sa direc* tion et avec ses conseils^ on le. verra, que Molière, pour premier essai poétique, traduisait, en vers, le poème de Lucrèce, Mais, en même temps que Gassendi contribuait à former Molière, il avait pour disciples encore : Bemier, Hesnault, Cyrano de Bergerac et Chapelle. Si tous ces hommes sont devenus célèbres, ce n'est pas seulement par l'influence per* sonnelle du mgîve, c'est encore, et c'est surtout par l'influence de sa doctrine. Il introduisit dans l'étude la raison, l'obser* vation, ^expérience; et ce n'était pas alors une petite inqpvation. Bernier, Hesnault, Cyrano, Chapelle, furent les amis de Molière jusqu'à la mort, nnaîs ils ne
lÔ MOLIERE
furent pas ses seuls amis : il faut leur adjoindre^ dans l'intimité du poète, deux autres hommes très célèbres en leur temps et d'une grande valeur philosophique et scientifique : Lamothe le Vayer et le physicien Rohault.
Quelques indications rapides sur chacun de ces hommes pourront donner une idée de l'entourage de Molière et tout particu-^ lièrement de son entourage philosophique.
Ces gens-là faisaient peu de bruit, redoutaient Féclat, évitaient de trop attirer l'attention. Leur pensée n'en était que plus indépendante et plus ferme, et nul d'entre eux ne négligea de là propager ; mais ils y mirent la sagesse, la prudence, la circonspection. Ils voulurent même, si nous en exceptons Chapelle, lui donner pour principal relief, l'ascendant d'une vie exemplaire. Gassendi et Descartes, malgré leur désaccord, furent plus ou moins à tous leurs maîtres et leurs modèles, et ces modèles étaient, quant aux mœurs, de vrais saints.
Mais ' sait<-on assez dans quelles voies marchaient ces penseurs? Sait-on quels
précurseurs ils ont été des philosophes dû xvin» et du xix« siècle ?
Commençons par Berhier, le voyageur intrépide et l'un de nds historiens les plus judicieux dans son histoire de Tempereur Aureng Zéb. Cette histoire, écrite par Bèmier, sur les lieux mêmes,' est suivie de la ff Description des états du Grand-* Môgol », récit plein ^'intérêt et de verve de son voyage et de son séjour dans ce$ régions où il fut quelque temps Tami et le confident du terrible et fastueux Aureng Zeb.
Ces récits circulaient manuscrits, aussitôt leur arrivée en France, car c'est de Dehli, c'est de Lahore et du fond de la Perse qu'il les adressait à Colbert, à Lamothe le Vayer, à Chapelle, etc. Vous pensez si le désir était vif en ce temps-là de connaître des récits de voyage venus de si loin. Tout cela de 1665 à 1668. Molière, bien entendu, lie fut pas le moins empressé à lire cette correspondance de son ancien camarade. La Fontaine en raf«folait»
Il faut voir si Bernier dans ces lettrés s'en donnûEiit à cœur joie sur les pompes
f8 MaUÈRE
religieuses et civiles ^pat il était témc^ia.à la cour du Mogol. , . •.
N'est-il pas remarquable, quoiqu'on >ne l'ait jamais remarqué,, que celles ^de ç€$ lettres où il décrivait avec le. plus de4ét;ail et d'entrain ces cérémonies orientales ne précéda que de très peu de temps le BouV" geois gentilhomme^ où Molière introduisit, comme ballet^ la réception du Mamamou* dii? . :,
i.. Tout le monde.se rappelle laçérémôuEie burlesque :
Voler far un paladiaa De Giourdina, de Giourdint, Noos allons faire paladin ' - ,. Monsieur Jourdain,. mon&ieiir Jourdain. . :,
Ce dut être pour le camarade Bernier une heureuse surprise, lorsqu'au retour de ses voyages il put voir que Molière. avait ainsi mis en scène ses propres récits des cérémoiiies orientales..
Ce n'est donc, vous ïc^voyez, ni aux Roumains, ni aux Grecs,, ni môme au moyen âge que Molière emprunta cette idée xlu Mamamoucki.^ i
Il n'eut besoin d'aller la chercher -si
loiiiy car, tout près de'lmv dans s6n entourage immédiat, elle s'o£^it d'elle-même. '- -
Quelques mots seulement sur un autre ami de Molière, sur lé physicien Rohault.
Son œuYre principale est un gros volume in-4«, intitulé Traité de Physique^ dont la première édition parut en 167 1.
Ce livre est dédié à Son Altesse Monsei" gneur le duc de Guîse. On sait ce qu'est ordinairement une dédicace; néanmoins, ne passons pas celle-ci sans la lire. Nous y verrons tout de suite â quel homme nous avons affaire, je n'en veux pourtant citer qu'une seule phrase.
Après avoir rappelé â Monseigneur que ses ancêtres ont défendu c les vérités de la foi 1 et qu'ils ont maintenu également c aux dépens de leur sang les vérités politiques, » c'est-à-dire f les lois fondamentales de l'État, » il ajoute :
f II était réserve à Votre Altesse d'être encore le protecteur des vérités de nature. »
Passons â la préface :
(C Le temps, dit-il, est favorable à certaines choses, dont il avance toujours la
perfection» comxrm. il est nuisible à d'autres, qu'il dépouille.», i
N'est-ce pas; rin4ication parfaite de la loi du .progrès scientifique et de la décadence théologique et métaphysique, car.
le temps, qui avance toujours la première, ne va-t-il pas dépouillant sans cesse les deux autres? Cest ce que sut très bien voir et jrès bien enseigner Jacques Rohault dans son livre^ qui eut coup sur coup huit ou neuf éditions. .
Cependant, dit-il, en ce qui concerne la physique (et Ton entendait alors par phy^ sique toute la science de la nature), plusieurs causes ont contribué à en ralentir le développement.
La première, c'est, qu'on s'en remet trop aveuglément aux décisions des anciens.
. c La seconde chose qui empêche le^progrès de la physique, est qu'on la traite trop métaphysiquement. i
Jacques Rohault, en proscrivant des sciences de la nature la métaphysique, n'en proscrit pas le raisonnement, mais il veut qu'on y introduise surtout l'expérience.
« Je voudrais, dit-il ensuite, qu'on re-
cherchât soigneusement ce qui peut déterminer la matière à un tel effet plutôt qu'à un autre, sans s'accoutumer à dire en général que cet effet est produit par une qualité. Car, de cette coutume, vient celle de se payer de mots, comme si c'étaient des raisons. »
Ici vient une page publiée, n^ l'oubliez pas, en 1671, qui, reprise par Molière, en 167^, deviendra l'un des passages les plus amusants de la réception du médecin dans le Malade imaginaire :
Cur opium facitdonnire?
Quia est in eo Yirtus dormitiva Cujus est natura Sensus assoupire.
— Bene^ bene respondere! s'écrie toute la Faculté.
On devine si Rohault riait avec tout le public, en voyant ses propres pensées ainsi mises en action par Molière dans la réception de son médecin.
Quant à nous, nous devons nous en tenir à cette observation, c'est que cette fois encore Molière n'emprunte rien à la littérature ancienne.
Le lecteur est maintenant en mesure de le comprendre, la science, la science récemment agrandie par Descartes, par Gassendi, et propagée par Rohault, a illuminé seule la raison de Molière; car, ancien élève de Gassendi, collègue et ami de Rohault et de Bernier, il ne fut jamais ni indifférent, ni étranger à aucune des grandes questions qui préoccupaient ces intrépides investigateurs des « vérités de la nature. »
Les citations qui précèdent suffiront, je pense, a donner une idée des tendances philosophiques de Rohault; je dois cependant ajouter que le Traité de Physique^ qui eut en son temps, je Tai dit, un grand nombre d'éditions, était divisé en quatre parties.
La première traite de la matière en général, de ses propriétés et des lois de Téquilibre et du mouvement.
La seconde est réservée à Tastronomie.
La troisième à la météorologie.
La quatrième enfin a pour objet les phénomènes de la vie.
Rohault, en outre, veut que les mathématiques servent de -base â toute éducation rationnelle.
Mais écoutez encore ces quelques lignes, à propos de ceux qui transforment en qualités inhérentes aux objets extérieurs les sensations que ces objets leur font éprou* ver à eux-mêmes :
f Ils rapportent des écoles, dit-il, Thabitude qu'ils y ont portée, qui est d'attribuer leurs sensations aux objets qui les causent en eux, et de considérer ces mêmes sensations comme des qualités qui sont en ces objets... »
N'oublions pas que le livre se terminait par un exposé très net de la théorie de Harvey sur la circulation du sang. Il n'est donc pas étonnant, après cela, que Molière, dans le Malade imaginaire^ n'ait pas hésité à se prononcer sur cette question que, grâce â Rohault, il connaissait parfaitement, et ce n'est point du tout par intuition ni instinct qu'il se rit avec tant de justesse des anticirculateurs.
M. Diafoirus fait en ces termes l'éloge de son fils, Thomas Diafoirus.
« Il est ferme dans la dispute, fort
comme un Turc sur ses principes, ne démord jamais de son opinion, et poursuit un raisonnement jusque dans les derniers
recoins de la logique. Mais, sur toute chose, ce qui me plaît en lui, et ea quoi il suit mon exemple, c'est qu'il s'attache aveugUment aux opinions de nos anciens, et que jamais il n'a voulu comprendre ni écouler les raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre siicle, touchant la circulation du sang, et autres opinions de même farine. >
A quoi Thomas Diafoirus lui-même ajoute :
K J'ai, contre les circulateurs, soutenu une thèse qu'avec la permission de monsieur, j'ose présenter à mademoiselle...»
Nous venons de voir ce qui concerne le Traité de Physique de Jacques Rohault ; mais on a de lui un autre petit livre, postérieur à la Physique^ intitulé : Entreliens sur la Philosophie.
Dés le début de ces entretiens, il établit hardiment que plusieurs choses < que l'on a découvertes par ta nouvelle invention du microscope etdu télescope, font que les philosophes d'aujourd'hui passent de ta manière métaphysique de traiter les choses à une manière plus physique, i
Et bientôt il ajoute :
SON TH£4TR£ et SON MÉNAGE. «5
c 11 est certain que la thé(^ogie et la philosophie ont des principes différents...!
Mais voici, page 25 de ce petit Tolume, une opinion que déjà nous avons recueillie dans le Traité de Physique :
« La peine où vous êtes ne vient que de Taccoutumance que vous avez de songer plutôt aux mots qu'à leur signifiée* tien) et de penser que tout nom substantif signifie quelque sorte de substance. Ainsi, par exemple, le mot Puissance est un de ces mots substantifs. Aussitôt que vous l'entendez , vous vous figurez quelque chose de réel et d'existant, au lieu qu'il ne vous doit faire comprendre qu'une simple vérité qui n'a point d'entité réelle.» Avant la publication de ses livres, Rohault avait fait, ce qu'on aime tant aujourd'hui, des conférences publiques. Ces conférences eurent un grand succès, mais il dut y renoncer cependant, pour éviter la persécution, car il fut accusé d'enseigner sur la chimie des doctrines opposées au dogme de la transsubstantiation.
Après ce coup d'œil sur les travaux du physicien Rohault, une réflexion se présente.
20 MOUillS
Molière a passé longtemps, et passe en* core de nos jours, pour Tennemî des médecins, mais nous venons de voir que, s'il se moquait des médecins ignorants , il savait très • bien se faire le défenseur de la science sur laquelle repose toute médecine, c'est-à-dire la science de la nature. Les médecins refusaient d'admettre que le sang circulât.
Molière se moqua d'eux, et fit bien; mais dans cette lutte, ne l'oubliez pas, il était l'ami des vrais maîtres de la science médicale. M. Purgon, M. Fleurant et M. Dia* foirus sortaient quelquefois furieux de son théâtre ; mais Harvey, le grand Hafvey, et ses disciples Bemieret Rohault l'eussent applaudi de tout leur cœur.
Parmi les amis de Molière, il y eut encore Lamothe le Vayer, à qui Molière adressa, lorsqu'il perdit son fils, la seule lettre que nous possédions de lui ; il lui adressa cette lettre, vous le savez, en lui envoyant le célèbre sonnet :
Aux larmes, le Vayer, laisse tes yeux ouverts, Ton deuil est raisonnable, encor qu'il soit extrême ; Et lorsque pour toujours on perd ce que tu perds, La sagesse, crois-moi, peut pleurer elle-même.
On se propose à tort cent préceptes dÎTers
Pour pouvoir d*ùn œil sec voirmoarir ce qu'on aime. L'effort en est barbare aux yeux ée l'uniyer», £t c'est brutalité plus que yertu suprême.
Casait bien qne les pleurs ne ramèneront pas Ce cher fils .que t'enlève un imprévu trépas; Mais la perte par là n'en est pas moins cruelle.
Ses vertos d*un chacuq le faisaient révérer;
Il avait le cœur grand, Tesprit beau, l'âme belle,
€t ce sont des sujets à toujours le pleurer.
c Vous^ voyez iûen, monsieur, que^ je m'écarte fort di:^ chemin qu'on suit d'ordinaire en pareille rencontre, et que le sonnet que je vous envoie n'est rien mdins qu'une consolation. Mais )'ai cru qu'il en fallait user de la sorte avec vous, et que <f est: consoler un philosophe que de lui justifier ses larmes et de mettre sa douleur en liberté»
< Si je n'ai pas trouvé d'assez fortes raisons pour affranchir votre tendresse des sévères leçons de la philosophie et pour vous obliger à pleurer sans contrainte, il en faut accuser le* peu d'éloquence d'un homme qui ne saurait persuader ce qu'il sait si bien faire, i
Lamothe le Vayer, esprit très indépendant et d'une grande élévation,' conservait
a 8 MOLIÈRE
cependant, un peu plus que Rohault et Bernier, les anciennes méthodes métaphysiques. Cela tenait à ce que ses études avaient été moins dirigées vers les sciences de la nature, vers la physique^ comme on disait alors.
Cette préparation lui ayant manque, il s'en tenait encore au pur rationalisme, bien qu'à son insu pourtant, il dût subir rinfluence des découvertes physiques, comme il les subit, en effet, par Descartes et tant d'autres.
Lamothe le Vayer était un jurisconsulte habile, mais un jurisconsulte philosophe, et ce qui peut paraître singiâier, c'est que ce hardi penseur, qui publiait, en 1662, ses œuvres en trois volumes'in-foHo, était et restait conseiller d'État, entouré des respects et de la considération que lui méritait son noble caractère.
Mais rappelons-nous que Gassendi, le maître de Molière, avait été un des membres du clergé les plus honorés, disant régulièrement la mes^^ne négligeant aucun des devoirs, ni mépoe aucune des austérités de son ministère.
La réflexion que dous faisions tout â
l'heure touchant les médecins, nous pouvons l'appliquer également aux avocats de Molière* S'il est si fort contre ces barbouilleurs du droit (voyez surtout Pour." ceaugnac)^ c'est qu'il a derrière lui un véritable maître en droit et en équité, c'est qu'il a reçu les leçons, les conseils, les enseignements de son ami Lamothe le Vayer.
D'ailleurs, les bons avocats d'alors ne se .fîLchaient pas de ses plaisanteries, ils en saisissaient parfaitement la portée, et Patru, soyez^n sûrs, applaudissait Molière.
Parmi les amis de Molière, j'ai parlé des sages et des réguliers, de ceux en qui le caractère est égal à l'intelligence. Mais il y avait les esprits plus mondains, quoique également honnêtes et fermes en leurs amitiés : Cyrano de Bergerac, grand cœur et grand esprit, mal apprécié jusqu'ici, parce qu'à son savoir positif très vaste il mêla trop le fantastique. Mais lisez son Histoire comique de la Lune^ et vous aurez certainement bien des surprises.
Avec Cyrano, il y aurait à citer également le' poète Hesnault, qui s'essayait à traduire Lucrèce avec une grande habileté,
si l'on en juge par les quelques fri^ments qui en. ont été conservés :
Mais regarde plutôt quels crimes odieux
A produits autrefois ce vain culte des dieux.
On maUraite en Aalide une jeune princesse;
£t qui sont ses bonrreanx? Tous les chefs delà Grèce,
Son père. Mais Diane a soif de ce beau sang;
Agamemnon le livre et Calchas le répand ;
La btUe Iphigénie au temple esr amenée
Et d*un Toile aussitôt Xa victime est ornée, [voir,
Tout un grand peuple en pleurs ^empresse pour la
Son père est auprès d'elle, outré de désespoir;
Un prêtre, auprès de lui, couvre an fer d*une étolc ;
A ce spectacle affreux elle perd la parole,
S'agenouiUe en tremblant, se somatt à son sort ;
Et s'abandonne toute aux horreurs de la mort ;
Il ne lui sert de rien à cette heure fatale.
D*âtre le premier fruit de la couche royale.
On l'enlève de terre, on la porte à l'autel
Kt bien loin d'accomplir un hymen solennel
Au Heu de cet hymen, sous lee yeux de son père,
Qn l'igorge, on l'immole à Diane en colère,
Pour la rendre propice au départ des vaisseaux,
Tant la religion peut enfanter de maux!
Après Hesnault, et même avant Hes^ nault, il y aurait à citer Chapelle, qui, malgré sa vie légère, n'en fut pas moins pour Molière un ami dévoué, son confident de tous les instants. Or, Chapelle, lui aussi, était poète à ses heures, poète agréable, souvent original, et de plus de mérite qu'on ne lui en attribue générale-
ment. A la mort de Molière, Tindignation du refus de sépulture lui arracha ce cri poétique.
Puisqtt'à Paris on dénie La terre après le trépas A ceux qui, pendant leur vie, Ont joué la comédie, Pourquoi ne jette-t-on pas Les bigots à la Voirie !
Ils sont dans le mSme cas.
Outre ces amitiés très connues, très avérées, n'est-il pas vraisemblable que Molière eut quelques relations encore avec Saint-Evremond, autre esprit supérieur, trop peu connu aussi? Je ne veux pour témoignage de son mérite littéraire et philosophique que ces paroles de Lamartine {Correspondance^ t. IV, p. 228), qui ne sera pas suspect de partialité envers cet aimable représentant de la libre pensée :
t...Tu riras de m'entendre citer Ninon, à moi son éternel contempteur, mais c'est que je lis Saint-Evremond et que j*ai trouvé là quelques lettres d'elle pas si mal. Pour Saint-Evremond, je persiste à le trouver charmant, plus naturel et aussi spirituel que Voltaire ; une bonne médaille
antique à l'effigie dePériclès. Nous n'avons pius de cette race d'homme,,. »
Un tel milieu, de telles relations, de telles amitiés n'expliquent-elles pas comment Molière eut, selon l'expression d'Auguste Comte, un sentiment si net « de la situation sociale. »
On voit aussi par ce oui précède comment en Molière le dix-septième siècle se relie au seizième et au dix-huitième. Molière et le groupe dont je viens de faire connaître les principaux .représentants donnent la main à Rabelais et aux pantagruélist^s, en même temps qu'à. Voltaire et aux encyclopédistes.
Mais que d'autres choses encore nous sont expliquées par ces amitiés de Molière!
Nous l'avons vu, pour les matières médicales, se renseigner auprès de Rohault ou de Dernier; pour les questions de droit, recevoir les conseils du conseiller d'État Lamothe le Vayer. C'est surtout en lisant Rohault ou Bernier qu'on peut voir tout ce qu'il leur dut. Mais ce qu'il faut réellement admirer, c'est la façon dont le grand*" poète comique s'approprie les choses. Il en faut donner un exemple :
Un célèbre médecin allemand, Jean Néander, composa sur le tabac un gros livre latin : Tabacologia^ seu tabaci deS' criptio medicO'pharmaceuticay dont le succès fut tel, que, dès 1628, il était traduit en français et prenait place dans la bibliothèque de tous les médecins. Molière eut certainement quelque connaissance de ce livre, qui dut être mille et mille fois cité dans la discussion qui alors s'en-* gagea sur la fameuse herbe importée par Nicot.
Cette longue apologie commençait ainsi :
t L'axiome qu'Aristote »
Eh bien! Molière, au début de Don^ Juattj faisant faire par Sganarelle l'éloge du tabac, commencera précisément comme Jean Néander :
Qnoi que puisse dire Aristote...
Il put trouver d'ailleurs, en parcourant le Tabacologia , toutes sortes de choses qui ne purent manquer de le mettre en belle humeur et en verve ; aussi ne fit-il
vraiment que le résumer avec la plus grande habileté dans les vingt lignes du rôle de Sganarelle; mais il le résume à sa façon, c*est-à-dire en mettant en saillie surtout l'élément comique renfermé dans cette apologie dc^tabac :
ff Non-seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l'on apprend avec lui à devenir honnête homme. »
Chacun de ces mots résume un chapitre de la Tabacqîogia^ car voilà, en effet, ce que très doctement enseigne Néander ; et Molière ne £iit que répéter ses dires.
Ces quelques indications, en éclairant d'un jour nouveau plusieurs points jusqu'ici négligés dans la vie de Molière, nous font aussi mieux comprendre le rôle et l'action a la fois discrète et puissante des libres-penseurs de ce temps-là. On essaya de les flétrir du nom de « libertins » ; et rien n'était plus dangereux que de s'attirer cette qualification 9 qui ne sonnait guère mieux aux oreilles orthodoxes que celle de huguenot.
Vous vous rappelez bien ce que Molière
lui-même fait dire par Orgon, dans Tar^ tuffe^ au libre penseur Cléante :
Mon frère, ce discours sent le libertinage, Vous en êtes un peu dans votre âme entiché Et) comme je vous l'ai plus de dix fois prêché, Voos vous attirerez quelque méchante affaire. — Voilà de vos pareils le discours ordinaire. Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux, C'est être libertin que d'avoir de bons yeux. Et qui n'adore point de vaines simagrées N'a ni respect, ni foi pour les choses sacrées. Allez, tous vos discours ne me font point de peur; Je sais comme je parle, et le Ciel voit mon coeur ; De tous vos façonniers, on n'est point les esclaves, Etc.
Malgré cette suspicion où Ton tenait alors toute libre pensée, deux grands libertins, Descartes et Gassendi, n'en travaillaient pas moins à la transformation de la pensée humaine, et ils y étaient aidés, on vient de le voir, par tout un groupe de vulgarisateurs habiles et courageux. Les deux grands poètes du temps, Molière et La Fontaine, les suivaient très curieusement dans leurs études. L'auteur du Misanthrope et Tauteur des Fables, parmi les poètes du temps, s'associèrent seuls à ce mouvement. La Fontaine avait donné surtout grande attention aux découvertes
}6 MOLIÈRK
de la botanique et de Tanatomie. Il savait l'anglais et put lire en leur langue. les écrits de Hanrey. Et puis, il ne se lassait pas d'entendre Bemier, et jamais ne manquait l'occasion de se trouver avec lui.
Donc, la supériorité incontestable et incontestée de ces deux grands hommes ne vint pas seulement de leur génie, elle leur vint plus encore de ce que, seuls, ils surent s'instruire des vérités de la nature.
Nous ayons vu Rohaut, dans sa dédicace au duc de Guise, essayer d'amener l'aristocratie â prot^r les études sdentifîques; de même on verra Molière essayer d'amener le roi â sauver la famille et le royaume des mains de Tartuffe. Ce qui nous paraît aujourd'hui n'avoir été que flatterie, il serait plus juste de n'y voir que de très sages, très loyaux et très hardis conseils.
Oh! la flatterie parle un bien autre style; ce n'est pas à la protection du droit de leurs sujets contre les bigots qu'elle
pousse les rois Et c'est, là pourtant ce.
que fit Molière dans Tartuffe : il flt connaître au tout puissant monarque le véritable ennemi.
Malheureusement la leçon ne profita guère. Louis XIV écouta d'autres conseillers.
Ceux qui ont lu le roman de Psyché, publié par La Fontaine en 1669, et mis en opéra presque aussitôt par Molière, Corneille et Lulli, ceux, dis-je, qui ont lu le roman de Psyché^ savent que La Fontaine le commence en mettant en scène Molière, sous le nom d'Ariste, se promenant et causant à Versailles avec ses amis, parmi lesquels se trouve La Fontaine lui-même, sous le nom de Polyphile.
La Fontaine donc nous apprend que Molière et ses amis « lièrent entre eux une espèce de société que j'appellerais acadé* mie, dit-il, si leur nombre eût été plus grand... La première chose qu'ils firent, ce fut de bannir d'entre eux les conversations réglées et tout ce qui sent sa conférence académique. Quand ils se trouvaient ensemble et qu'ils avaient bien parlé de leurs divertissements, si le hasard les faisait tomber sur quelque point de science ou de belles-lettres, ils profitaient de l'occasion ; c'était toutefois sans s'arrêter longtemps à une même matière, voltigeant de
propos en autres, comme des abeilles qui rencontreraient en leur chemin diverses sortes de fleurs. »
Parmi ces amis, il en est un qui, selon La Fontaine, avait un esprit plus sérieux que les autres, c'était Ariste, c'est-à-dire Molière; mais il était, dit-il, < sérieux sans être incommode»; c'était aussi de tous celui qui parlait le moins, mais en revanche celui qui écoutait le plus.
Puisque le roman de Psyché nous a fourni l'occasion de dire un mot des rapports d'amitié qui unirent Molière et La Fontaine, profitons-en pour rappeler combien il y eut entre eux de points communs pour le fond même de la pensée et pour la façon de l'exprimer. Seuls, La Fontaine et Molière surent conserver à la langue son génie rustique. La Fontaine avait passé sa vie entière, jusqu'à quarante ans, â Château-Thierry. Molière, élevé dans le vieux Paris de Louis XIII, au quartier le plus populaire (quartier des Halles}, devait ensuite passer en province les plus belles années de sa jeunesse; il en avait rapporté cette forme de vers si heureuse et si libre de ses premières comédies, où la
rime est quelquefois si habilement dissimulée :
Or, comme un animal est toufours animal Et ne sera jamais qu'animal, quand sa vit Durerait cent mille ans ; ainsi, sana répartie, La femme est toujours femme et jamais ne sera Qoe femme...
Les alexandrins de.cette libre allure ne se rencontrent, au temps de Louis XIV, que chez cet autre provincial, La Fontaine. (Voyez surtout comme exemple de liberté d'allure dans Talexandrin, la fable du Meunier, son Fils et l'Ane.) Le vers ne se fît régulier qu'à Paris, sous Tinfluence de Boileau et Racine.
Mais Molière et La Fontaine, en pro<* viace, avaient senti Tun et l'autre ce qu'il y avait de richesses dansr Qotre vieille langue; ils voyaient bien qu'à Paris, sous l'influence académique, elle tendait à s'appauvrir; ils tâchèrent de réagir contre cette malheureuse influence, et dans leurs écrits conservèrent à notre langue tout ce qu'ils purent de sa vieille ampleur. Quant à une opinion formulée, on ne l'a guère; mais que de fois entre eux ils durent deviser de cela dans ces entretiens dont La Fontaine^
nous a conservé un si agréable spécimen.
Ce qulls pouvaient dire de cet étiolement de la langue française, on en peut retrouver trace dans une épître de Chapelle adressée à M^^ de Saint-Christophe :
A votre lettre en vieax gaulois, Faire réponse est difficile, .
Tant excellez en ce patois, Gomme en tout autre êtes habile.
On dit ce qu'on veut en ce style.
Et non en notre beau françois Que messieurs de TAcadémie Ont tant décharné^ que leurs lois L*ont fait du françois de momiCy Et rendu plus sec mille fois Que la faculté, sans Tanglois, N'eût rendu par phlébotomie.
Ceux, etc.
Voilà donc qulci encore, les amis de Molière nous auront aidé à le mieux comprendre.
Et )e ne fais ici qu'indiquer cette étude.
Il faut, pour la compléter, que chacun y apporte sa petite part de travail et de révélation.
Mais même en nous en tenant là, nous en avons assez pour comprendre que Molière n'a été isi puissant que parce que son art n*étaît paâ un art en l'air porté seule-
menty comme on dirait aujourd'hui, sur les ailes de la fantaisie^ ou bien un> art abstrait, métaphysique, idéal, inspiré par un vague amour du beau poétique, etc., etc.
Non, Molière ne trouva sa force qu'en donnant la science pour base à sa poésie.
Il fut fort parce qu'il apprit à ne jamais se payer de mots (voyez Rohault et Dernier); il ne vit si clair en toute chose que parce que jamais il ne prit, comme disait Panurge, des vessies pour des lanternes.
Pour en revenir au Traité de Physique de Jacques Rohault, l'influence de ce livre sur l'esprit de Molière se pourrait constater parfaitement dans les Femmes savantes et le Malade imaginaire. On sent très bien que le beau livre de son ami Rohault la renouvelé de courage, et qu'il a gagné en hardiesse philosophique.
Lorsqu'il mourut, il méditait une nouvelle comédie, qu'il eût intitulée V Homme de Cour^ et qui devait, disait-il, effacer tout ce qu'il avait fait jusque-là, même Tartuffe^ même le Misanthrope et les Femmes savantes. Le grand poète se sen* .
tait renaître avec cette aurore ou cette aube du véritable esprit philosophique.
^a MOLIERE
Mous renoiu d'iadiquer l'iaâueace qu'eurant sur Molière ses relations d'amitié. Nous avons tu aussi que a;s amîs> à cause de leurs opinions, vivaient en grande prudence, quelques-uns même (Hesnault, par exeniple), presque dans la retraite.
Aind Hesnault, tout aux douceurs de la solitude, pouvait dire :
pour Sire riche et grand, pourquoi vivre en itumn ? Pourquoi s'embtrrasser et de chevaux et ifïrme*? On est gnncl UDi eut, on «M rictu Hni bien.
On n'a qu'i ne rien «raindre et se désirer rien. C'eslU l'empire aOr; on ne rate à personne,
Et ohacuB, l'il veut, ii la donne. '
Pour moi, ]e mets mi sDretJ
D«iH une heureuse obscuilti,
r*Ht* « »• «wehMt « l« *•'»• *• ''«■»■« i
Je goat« le rqrai et l'haanSte loiiir,
Et fe (ûese la vie
D«U rlneottncc et t« plaitir^
Mail Mabère ne pouvait pa» éviter la haina et l'eBYie en se cachant; il etwt^ de tous les hoduocs de loa tomps, le plus en évidence, tous ka )ours soiu les yeux du roi, sous l^es yeux des princesi, des gr«t|ds et des minbtres, et sous les y«j du public. C'e« à loi surtout que la pru^eace ■lit nfaessaire; il en eut, sans doute.
mais il eut surtout pour le protéger sa parfaite bonne foi, sa parfaite loyauté...
Nulle vie n'eut moins de loisirs, et ce« pendant, lorsqu'il avait un )our de liberté â passer à son jardin d'Auteuil, quelle Sé* rénité d'esprit! et quelles fraîches poésies il en rapportait 1 Descendu des hauteurs théâtrales, comme il est bien alors l'homme des petits vers, â la façon de Hesnault et de Chapelle :
Silence! petits oiseaux;
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D'autres fois, il traduisait Horace :
Quand je ptaisais à tes yeux, J'éuis content de ma vie.
Etc.
Voit-on maintenant qu'il y avait là un groupe de libres esprits, très unis d'idées, d'études, de langage? Science, poésie, tendances philosophiques, tout cela leur est commun, autant que le comporte la différence des tempéraments et des situations.
L'originalité de Molière et sa force, c'éuit de re'sumer l'esprit, la pensée de
44 UOLIERR
cene société d'amis, commeilcée sous les auspices de Gassendi, leur premier maître â tous, et qui, lui-même, par l'oncle Bude, se rattachait au grand et glorieux seizième siècle.
Ces hommes étaient, en leur temps, une inappréciable minorité ; mais quelle puissance ils surent se donner! Ils furent les vrais maîtres du monde, et combien le monde s'en douta peu ! La vraie vie, pourtant, était en ce groupe d'hommes studieux et modestes, dont Molière, dès le collège, eut la bonne fortune de &ire partie. Il reçut avec eux la pâture des forts, Is science de la nature; et voilà comment il devint le plus puissant de nos poètes et celui de tous qui, en toute chose, s'est trompé le moins.
Notre conclusion sera donc que, même en poésie, il &iat avoir une ferme base.
De brillants esprits ont cru qu'il suffit d'errer à l'aventure au gré de son génie, au grfi de sa muse, au gré de sa fantaisie.
EIi ! ne se désabusera-t-on jamais de ces cbiméres? Se préparer par de bonnes éludes, se pénétrer des ■ vérités de la iiure ». comme le voulaient Gassendi,
Bernier, Rohault, comme le voulait Descartes, comme l'ont voulu depuis Voltaire, Diderot, D'Alembert, Buffon, Condorcet, voilà la véritable inspiration. En dehors de cela, il n'y a, pour les mieux doues, que futilités et folies.
Renouons la tradition française, un instant négligée, et tâchons d'en faire non plus seulement la tradition de la France, mais la tradition du monde.
La voie nous est tracée, ne la perdons pas de vue ; tous ceux qui l'ont suivie, de Rabelais à Molière , aux encyclopédistes, etc., ont eu pour eux, en effet, l'admiration universelle. Le genre humain tout entier pressentait que son avenir se préparait par ces propagateurs des c vérités de la nature ».
J'ai cité les paroles hardies de Jacques Rohault en 1671 :
« Le temps est favorable à certaines choses dont il avance toujours la perfection, comme il est nuisible à d'autres qu'il dépouille... *
Ah I maintenant parlerai-je des décou-
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vertes qu'ont su faire depuis peu dans la vie de Molière messieurs ud tel et un tel?
11 en est de très curieuses. AinU, quelquesuns ont été tout heureux de constater que Molière avait eu chez lui des chaises et des fauteuils pour s'asseoir, des tables pour travailler et manger, des lits pour dormir.
Il eut même, fils de tapissier, des ciels et des rideaux i ses lits. D'autres ont découvert et révélé à cinquante lecteurs qu'il eut beaucoup d'habits, très variés d'étoffe et de forme et quelques-uns fort beaux.
Chez UD comédien , mari d'une comédienne, père adoptif du jeune acteur Baron, et directeur d'une troupe royale, ce fait a paru tout simple à des esprits qui n'ont point l'admiration iadle.
Il a été aussi constaté que Molière, un des plus riches particuliers de son temps, eut une très belle et très nombreuse argenterie, dont toutes les pièces portaient pour marque un masque comique. II eut aussi des tableaux, une bibliothèque, dont on a datis ces derniers temps retrouve' en partie l'inventaire; mais ce qu'on a, je pense, découvert de plus important, c'est l'acte nutheaijque qui constate tpit Molière, en
1^8, trouva moyen, par rintermédiaire de son ami le physicien Rohault, de prêter â son père, sans que celui-ci s'en doutât, dix mille livres dont il avait be^in. Le père de Molière ne mourut qu'en 1669 (rannée de Tartuffe). Mais nous voici en pleine biographie, commençons donc par le commencement.
OLiERE naquît à Paris le 1 5 janvier 1622. Ses parents, nommés Poquelin, tapissiers de père en fils, Phomme et la femme, habitaient près des Halles, au coin de la rue des Vieilles - Etuves et de la rue Saint-Monoré, une maison ornée de sculptures représentant des singes qui se jetaient des pommes; au-dessus de la porte pendait, pour enseigne, une sorte de tente avec cette inscription t AV PAVILLON DES CINGËS.
Le père, très à son aise, mais se voyant huit enfants en bas âge, n'avait point diantre ambition pour Taîné, qui devint Molière, que de le voir lui succéder un jour dans sa charge de Tapissier du Roi. Il lui fit donc apprendre à lire, à écrire, et le mit, tout enfant, à garder la boutique.
La renommée des Poquelin, pour leurs tapisseries, attirait le beau monde au Pa^ Villon des cinges^ Messieurs et Dames de la cour, que déjà le petit garçon contemplait en silence.
Élevé au milieu du peuple par le voisinage des Halles, en pleine bourgeoisie par sa famille, il pouvait, parmi tant de brillants acheteurs, observer déjà les manières, rhabît, le langage de ces marquis et précieuses qu'il voyait arriver dans leurs chaises au magasin de son père.
Malheureusement, à dix ans, il perdit sa mère. Son père, Tannée d'ensuite, se remaria. Le pauvre enfant vit donc sa famille non seulement lui manquer, mais devenir en quelque sorte, pour lui, une famille étrangère. Toutefois il lui restait un grand-père maternel qui Taimait éperduœent; aussi ne se quittaient-ils jamais.
Quelquefois le petit Poquelin tombait dans un abauement qui inquiétait bien le grandpère : il aurait voulu lui rendre un peu de ïa sérénité naturelle â son âge, mais il ne savait comment faire. Comme ce bon** homme aimait la comédie, il essaya, pour le distraire, de le mener souvent au spectacle. Le théâtre le plus en vogue alors était celui de THôtel de Bourgogne; la cour et la ville y couraient applaudir, dans leur nouveauté, les pièces de Corneille.
Outre les pièces de Corneille, outre Bellerose, le premier acteur du temps, le petit Poquelin voyait, à l'Hôtel de Bourgogne, trois comiques célèbres et de talent :
Gauthier-Garguille, Gros-Guillaume, Turlupin, trois pauvres garçons qui, précisément, moururent dans ce temps-là d'une manière tragique et touchante : Gros- Guillaume s'étant moqué d'un certain magistrat, fut arrêté et mis dans un cachot ; le saisissement qu'il en eut lui causa la mort, et la douleur que Gauthier-Garguille et Turlupin en ressentirent, les emporta aussi dans la même semaine. Molière avait douze ans lorsqu'il vit disparaître ainsi ses trois acteurs favoris.
Cependant de nouveaux en&nts naissaient du second mariage, et le petit Poquelin devenait de plus en plus triste et rêveur.
Rentrant un )our de la comédie, il ne put résister an désir de tout expliquer à son père ; il lui confessa en tremblant (heureusement le grand-père était lâ)^ qu'il lui était impossible de s'accoutumer â sa profession, et qu'il désirait qu'on le fit étudier. Le grand»père ayant pris la parole à son tour, le père fut obligé de se rendre, et il consentit, après quelques explications, à l'envoyer comme externe au collège des Jésuites.
Mais, au fond, que demandait l'enfant ?
C'était de fuir cette sombre boutique, cette marâtre (qui, dans son souvenir, deviendra plus tard l'épouvantable Béîîne du Malade imaginaire) ?
D'ailleurs il venait d'atteindre ses quatorze'ans, et, dans son désir de s'instruire, il y avait bien sans doute' quelque vague instinct poétique.
Le théâtre de plus en plus l'attirait; et comment n'en eût-il pas été ainsi, alors qu'au théâtre les hommes lui apparais-
saieot dans un si noble idéal par les pièces de M. Corneille^ par Rodrigue ci Chimètte^ en mémt temps que daoa une réalité si touchante par l'aventure de ces deux comédiena morts ensemble de la mort d'un ami?
L«iN de courage, allant et reve^ nant tous les jours du Pamllon des linges au collège» ayant à la fois pour l'instruire son grand* père, lea rues, les Halles et ses régents, le petit Poquelin fit des progrès si rapi* des, qu'en cinq années il acheva sea humanités et 9a {diilosophic^ Il eut pour condisciples et amis Chapelle, Bemier, Hesnault, le )eune prince de Conti^ qui fat son premier protecteur, et Cyrano de Bergerac. Mais scm plus grand bonheur au collège fut 4« reKîeYoir» avec Chapelle et Bernier, ks leçons particulières de Vil"
5 a MOLIERE
lustre M. Gassendi. M. Gassendi, outre sa science, outre les charmes de son esprit et de son caractère, avait encore, pour augmenter son autorité sur ses jeunes élèves, je Tai dit déjà, d'être en relations avec les plus savants hommes de TEurope.
On parlait de sa correspondance avec Galilée qui, précisément dans ce temps-la, était persécuté pour avoir dit que la terre tournait. M. Gassendi, de son côté, s'illustrait par ses découvertes astronomiques, proclamftit l'existence du vide et osait défendre, contre les médecins et les théologiens, le système de Harvey sur la circulation du sang.
Gassendi, on Ta vu, était petit-neveu de Guillaume Budé; et Guillaume Budé avait été Tami de Marot, de Bonaventure Despériers, de Louis Berquin, de Tiraqueau, des frères Du Bellay et de François Rabelais. Budé avait été ambassadeur de François I«' auprès du pape Léon X ; et, par tradition de famille, Gassendi savait, sur tous ces hommes, des anecdotes qu'il racontait à ravir. La mémoire de l'oncle Budé lui était restée si chère, qu'il voulut être enterré près de lui. Gassendi sem-
blait, en effet, avoir hérité de l'esprit de libre causerie et de libre recherche qui ayait animé les grands esprits du siècle précédent. Ame douce et candide, il n'en avait pas moins en lui les pressentiments de Voltaire» « O l'heureux temps, écrivait-il à ses amis, où nous nous moquions de la comédie que joue le monde entier, où nous philosophions ensemble, où nous avions le plaisir de dire souvent : nous sommes seuls, nous pouvons, sans craindre les envieux, nous appliquer sérieusement à la recherche de la vérité 1... > Mais Gassendi ne voulut pas troubler le monde avant l'heure, et il écrivit en latin.
Tout anentif aux leçons d'un tel maître, si le jeune Poquelin traduisit en vers' sous ses yeux, comme j'ai dit déjà, le poème de Lucrèce, il ne faut pas oublier que dès cette époque, au milieu de ses occupations sérieuses, il composait avec Cy« rano de Bergerac des comédies qu'ils lisaient et jouaient ensemble dans les récréations.
Chapelle, Bernier, Hesnault et proba* blement aussi le prince de Conti avaient leur rôle dans ces pièces, ce qui ne laissa
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pas, je crois, que de leur attirer quelques désagréineats.
Cyrano, un peu plus âgé que ses condisciples (né en 1620, deux ans avant Molière), sortait du collège de Beauvàis, dirigé par un certain Grangier, sur le compte duquel ses récits ne pouvaient tarir. Chaque )Qur Cyrano rappelait quel»
que nouvelle ânerie de ce personnage. On s'en donnait à cœur joie, tant et si bien qu'on résolut d'en faire une comédie qu'on jouerait entre soi, Cyrano et Molière se mirent en besogne et firent le Pédant joui*
Les critiques habiles croient pouvoir dbtioguer, dans les cinq actes du Pédant joué^ la part de Molière.
Cyrano fit le premier, le troisième, le quatrième et le cinquième acte ; suivant eux, Molière écrivit le deuxième* Dans ce deuxième acte apparaît le paysan Matthieu Gareau, plein die proverbes^ comme S«n« cho.
Cyrano, pour bien observer, avait trop de fougue dans Tâme ;. ei> de mème^ pour fiûre parler a la £»& plusieurs personnages^ il tenait trop a s'exprimer Iui*mème; il
SON TH^TRS rr SON MéNAGK. 55
n'avait pas pour oek dans Pe^Mrit assez de fleiibilité. Doué d'une sorte de pressentiment dans les sciences, sa philosophie se laissait trop dominer par une imagination impatiente et déréglée. Les personnages qu'il met en scène dans le Pédant joué sont presque tous hors de sens. Voici, en* tre autres, les folies qu'à l'exemple de certains auteurs espagnols, imités plus d'une fois en France, il met dans la bouche de Châteaufort (le capitan) :
< Je suis le fils du Tonnerre, le frère aîné de la Foudre, le cousin de l'Éclair, Toncle du Tintamarre... »
Mais écoutez le paysan Matthieu Gareau, au deuxième acte, si différent du reste de la pièce. Il raconte, à la manière de Tabarin ou de Gros-Guillaume, son voyage en Turquie avec M. de Marsilly :
< O donc, je voyagîmes vers l'Or riant sur la Mardi terre année.
CHATEAUFORT.
c Tu veux dire vers l'Orient sur la Méditerranée.
GARSAU.
4 Eh bien, je me reprends, un var sere-
j6 UOUÈRE
prend bien. Mais guian si vous pensiais que je devièmes entendre tous ces tintamarres-là comme vous autres latiniseurs, dam ! nanain. Et vous, comme guiebe déharnachez-vous votre philopbie? J'arrivîmes itou aux deux trois de Gilles le Bâtard, dans la Transvylanie, en Bethlian de Galilène, en Harico, et pis au pays... au pays... du Beurre.