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L'ALLEMAGNE REPREND L'INCIDENT

Saint-Privat, l'armée allemande était beaucoup plus nombreuse que la nôtre et que cependant il s'en était fallu de peu qu'elle ne fût battue. L'agitation causée par les mandements des évêques, venant s'ajouter à ce sentiment, produit une grande irritation. Lord Odo Russell ne doutait pas toutefois que la circulaire de M. de Fourtou ne produisît ici le meilleur effet et ne calmât beaucoup de susceptibilités... »

L'incident n'était pourtant pas terminé, car la question était reprise par M. de Biïlow, sur l'ordre du prince de Bismarck, dans un nouvel entretien, le 5 janvier. « Il m'a demandé, télégraphiait l'ambassadeur, si le gouvernement français ne serait pas disposé à prendre officiellement quelques dispositions propres à arrêter le langage des évêques. J'ai répondu qu'une législation un peu tombée en désuétude rendait très difficile une répression sous la forme qu'il indiquait, mais que la circulaire écrite par le ministre des cultes était le meilleur moyen à employer, sauf à aviser plus tard, si ce moyen ne suffisait pas, ce qui n'est pas présumable... » Le lendemain, M. de Gontaut, ayant reçu le texte de la circulaire, en avait donné lecture à M. de Biilow. Celui-ci avait apprécié cette preuve « du bon vouloir du gouvernement français » et ajouté qu'il allait en rendre compte à l'Empereur qui s'en était préoccupé. « J'espère, disait en terminant l'ambassadeur, que cet incident n'aura pas d'autres suites.»

Cet espoir allait bientôt être détrompé. Le 13 janvier, sans que rien le pût faire prévoir, le Chancelier priait M. de Gontaut de venir chez lui et s'efforçait, dans un long entretien, d'obtenir du gouvernement français un nouvel acte qui désavouât plus explicitement que la circulaire l'attitude prise par quelques-uns de nos évêques. Présentées sous une forme courtoise et même conciliante, ses exigences n'en étaient pas moins précises et impérieuses. On en jugera par la dépêche où M. de Gontaut rendait compte au ministre de cette longue et intéressante conversation.

« ... En France, me dit le prince de Bismarck, comme

« partout aujourd'hui dans le monde, le parti clérical

« cherche à saisir la domination sur les Etats. Ici, nous

« sommes en lutte ouverte avec lui, avec l'Eglise catholique

« romaine. Le Pape, enivré de l'infaillibilité, a déclaré une

« guerre sans merci aux droits de l'Etat. Nous avons devant

« nous des résistances opiniâtres qui froissent la conscience

« de notre souverain si sensible dans toutes les matières de

« foi et de religion. Nous ne pouvons laisser les populations

« catholiques allemandes subir passivement le joug d'une

« puissance étrangère et appuyer leur résistance au pouvoir

« civil sur des excitations venues de l'étranger. Dans l'état

« de nos affaires intérieures, c'est pour nous une question

« politique au premier chef. Les attaques des évêques

« belges, anglais, autrichiens, de tous ces étrangers qu

« reçoivent le mot d'ordre de Rome, ne nous sauraient

« laisser indifférents, et nous songerons à nous en prémunir.

« Celles qui nous viennent de France ont une gravité excep-

« tionnelle, parce qu'elles agissent sur des ressentiments

« mal éteints et parce qu'elles sont un encouragement à des

« résistances dont nous voulons avoir raison à tout prix.

« Ainsi, n'ai-je pas lu dans des journaux de Bavière qu'on

« n'attendait que l'avènement du parti clérical en France

« pour fortifier et organiser l'opposition catholique dans ce

« pays? Que les évêques prennent le mot d'ordre à Rome

« pour fomenter la révolte chez nos sujets, et que, à la

« faveur des facilités qu'elles rencontrent, des attaques

« incessantes partent de France contre la politique de l'em-

« pire allemand, alors nous nous sentirons menacés. Ce sera

« pour nous une question de sécurité ; nous serons obligés

« de vous faire la guerre. Nous ne sommes pas à la veille de

« ces éventualités, s'empressa-t-il d'ajouter; vos ministres

« ne sont pas des cléricaux; seulement, je crains qu'ils

« n'aient pas assez de force contre les exigences de l'ultra'.

« montanisme. Comprenez-vous bien que toute la situation

BISMARCK EXPOSE LE « PÉRIL CLÉRICAL » i9

« de l'Eglise catholique est changée depuis le concile du « Vatican? Les évêques ont cessé de s'appartenir à eux- « mêmes; ce sont les satellites, les instruments du Pape. « Avant le dogme, ils jouissaient d'une certaine liberté; je « les aurais comparés volontiers aux sénateurs romains sous « la République; aujourd'hui, ils sont déchus au rang des « sénateurs romains de l'Empire. Ils subissent en tout la « volonté du Pape, et un mot de Pie IX suffit à porter le « trouble dans tout le monde catholique. A la suite de la « dernière encyclique contre nous, une dizaine de vos « évêques ont lancé des mandements; les autres suivront, « ou, s'ils mettent un peu plus de prudence dans leur lan- « gage pastoral, du moins, ils penseront et agiront de même « contre l'Allemagne, et, si les pouvoirs publics n'y font pas « obstacle, ils organiseront une véritable croisade contre « nous. Vous voyez donc combien il serait dangereux que « des influences ultramontaines circonvinssent votre gou- « vernement.

« Pour moi, dans le conflit où je suis engagé avec l'Eglise « catholique, je suis énergiquement décidé à vaincre. Un « évêque m'a dit que ses collègues et lui pousseraient jus- « qu'à la guerre civile plutôt que de se soumettre aux der- « ni ères lois votées en Prusse. Vous comprenez que nous « ne pouvons pas reculer et que je dois donner un démenti « formel à tout ce que disent les ultramontains des hésita- « tions que je rencontrerais en haut lieu. C'est la lutte pour « l'indépendance de l'Etat, telle que l'Empire l'a soutenue « au moyen âge contre la papauté. Du poste où je suis « placé, c'est mon devoir d'observer de près les alliés de « mes adversaires ou ceux qui pourraient vouloir se jeter « dans leur alliance. Ainsi, pour l'avenir de nos relations, « vous avez le plus grand intérêt à ce que les esprits se « calment en France sur les questions religieuses étran- « gères. Prenez garde que les masses ne soient fanatisées au « nom de la religion catholique persécutée, car alors le parti

« clérical s'emparerait du pouvoir et épouserait toutes les « querelles de la cour de Rome, et vous seriez inévitablece ment lancés dans une guerre contre nous. Nous ne devons « pas nous laisser prévenir par votre attaque. Dans ce cas, « plutôt lutter dans deux ans, dans un an, que d'attendre « que vous ayez achevé vos préparatifs. Mais, je me hâte de « l'ajouter, je ne vois dans les tendances que je vous signale, « dans les faits précis qui ont fixé mon attention, qu'un « premier avertissement qui peut être utile pour les deux « pays.

« Je n'ai pas la prétention de vous indiquer les moyens « à prendre pour arrêter ce flux de mandements violenta « contre mon souverain, et ce que je vais vous dire n'est ni « une indication, ni un conseil où vous pourriez découvrir « quelque ingérence dans vos affaires intérieures. Loin de « moi la pensée d'exercer une pression et de gêner la liberté « et la maturité de vos résolutions. Mais n'avez-vous pas « dans votre arsenal législatif l'appel comme d'abus contre « les évêques récalcitrants ou rebelles aux droits de l'Etat? « Je crois que vous feriez bien d'en user contre ceux qui « ont écrit contre nous. Si cependant vous y répugnez, nous « ne nous en formaliserons pas, nous nous bornerons à nous « servir des armes que nous offre votre législation pour « poursuivre les offenses commises contre la personne de « notre souverain. Nous recourrons à la loi de 1819 et nous « intenterons une poursuite directe devant vos tribunaux. « Peut-être échouerons-nous, mais un échec judiciaire n'a « pas la même importance qu'un refus de satisfaction « demandée directement de gouvernement à gouvernement. « Il n'aura pas d'influence sur nos relations ; vous pouvez en « donner l'assurance au duc Decazes. Je vous parle, d'ail- « leurs, confidentiellement et de vous à moi, car je com- « prends très bien qu'en prenant des mesures contre vos « évêques, vous ne vouliez pas paraître obéir aux sollicita- « tions du gouvernement allemand, n

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