‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 100 sur 178 · REDOUBLEMENT D'HUMEUR · texte numérisé non relu

REDOUBLEMENT D'HUMEUR

je le répète, en ce moment, n'est pas de s'affirmer à cinq, ce qui serait un défi sans raison comme sans utilité, mais de ne s'affirmer qu'à six et de se taire tant que cette affirmation à six ne sera pas possible.

« Pénétré de cette conviction, j'essaie, dans la double voie que je viens de vous dire et après en avoir causé avec Orlofî, une double négociation accueillie par Lord Lyons avec grande sympathie et dont il devra, ce me semble, sortir tout au moins une contre-proposition anglaise. Cela ne sera pas long. Ne nous décourageons pas. Si nous parvenons à amener Lord Derby à nous proposer une formule, le plus difficile sera fait; car je le défie de se désintéresser des nôtres et d'en produire à la face de l'Europe une qui soit en contradiction avec les seuls desseins que nous affirmions et puissions affirmer. Quant à l'efficacité de tous ces moyens au point de vue de l'Orient, je n'y crois pas plus pour les uns que pour les autres, à vrai dire, et il y a longtemps que je suis convaincu que s'ils ne s'entendent pas entre eux et tout seuls, ils ne s'entendront jamais.

« Adieu, bien cher ami, quelles drôles de vacances nous vous faisons!... »

Ce n'était donc pas à titre définitif que le gouvernement français acceptait la dernière proposition russe, mais comme une nouvelle base de négociations, sur laquelle on pouvait essayer de fonder l'accord des six puissances. Cette attitude n'était point faite pour plaire au prince Gortchakoff qui avait espéré de la part de la France, ainsi qu'on l'a vu plus haut, une « adhésion complète ». Une autre période de mécontentement et de récriminations allait s'ouvrir, plus aiguë que la précédente, et fort pénible à traverser pour M. de Gontaut.

peuvent s'expliquer que par une erreur, soit que le duc Decazes ait mis à sa lettre une date inexacte, soit qu'il se soit trompé sur celb du télégramme. Il la donne exactement dans une lettre postérieure, du 16 juin, que nous reproduisons ci-dessous.

C'est dans la soirée du 8 juin que M. de Gontaut recevait la lettre du duc Decazes. Le même jour, avant de la connaître, notre ambassadeur avait déjà pu constater, dans un entretien avec le prince Gortchakofï, l'humeur persistante de celui-ci. Le chancelier lui avait donné lecture d'une dépêche qu'il adressait au général Ignatiefï. Il y parlait des « hésitations » de la France, des illusions qu'elle se faisait sur le résultat de ses négociations avec l'Angleterre et de la & perte de temps » qu'elle causait. Puis, il avait rappelé de nouveau le service qu'il avait voulu nous rendre en insérant dans le Mémorandum de Berlin le projet d'une manifestation maritime qui devait tout naturellement nous assurer une prépondérance incontestée. « Laissez-moi vous parler franchement, continua-t-il. Il est vrai, j'ai un reproche à adresser au duc Decazes. Il a voulu prendre un rôle important, un peu prépondérant; il a voulu grandir la France en opérant la médiation entre la Russie et l'Angleterre. Qu'il ait essayé, c'est très bien; mais il devrait s'apercevoir qu'il ne réussira pas. » Enfin, sans vouloir se rendre aux raisons de M. de Gontaut, pris d'un accès « de fierté mal placée, et, pour mieux dire, de vanité », il ajouta : «Si nous obtenons l'accession de l'Angleterre, ce sera, je le crois, dû beaucoup plus à notre dernière proposition qu'aux tentatives de négociation du duc Decazes. »

Après un tel entretien, M. de Gontaut ne pouvait guère s'illusionner sur l'accueil qui l'attendait, lorsque, quelques heures plus tard, ayant lu la lettre du duc Decazes, il allait porter au prince Gortchakofï la réponse du ministre à sa dernière proposition. « Humeur accentuée, télégraphiaitil le soir même au ministre, contre la communication de votre réponse. On s'attendait à une adhésion définitive. » A toutes les explications tentées par M. de Gontaut, le chancelier répondit que nous étions dans une « fausse voie » qui nous faisait grand tort en Europe et réjouissait nos ennemis, que l'Angleterre profitait de tout le temps que nous

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