NOUVELLE PROPOSITION RUSSE
avaient déjà convaincu (1). Karolyi me prévint, au reste, que le prince Gortchakoff m'attendait pour me l'apprendre, et me pria de n'avoir point l'air d'être déjà au courant.
« Quelques minutes après, nous étions rejoints par M. de Jomini : « Eh bien, M. de Gontaut, me dit-il, notre conver- « sation n'a pas été perdue et notre idée est adoptée par le « prince Gortchakoff. L'Empereur l'a acceptée et nous « venons d'expédier une proposition dans ce sens aux « quatre puissances. » Il en était satisfait, au moins autant que peut l'être d'une demi-mesure ou d'une mesure de conciliation un homme qui n'aime que les solutions très nettes. Nous causâmes encore assez longtemps sur ce sujet.
« Un peu après, je passai auprès d'une table autour de laquelle étaient assis Leurs Altesses impériales le grand-duc et la grande-duchesse Michel de Russie avec le prince Gortchakoff. Ils voulurent bien m'inviter à m'asseoir près d'eux. Lorsqu'ils se levèrent pour aller faire leurs adieux à l'Empereur, — car ils partaient une heure après pour Paris, — le prince Gortchakoff passa son bras sous le mien et il me renouvela l'annonce de la proposition de l'Empereur. « Vous « aviez des objections à la première proposition, m'a-t-il « dit, et Orloff m'a rendu compte de celles du duc « Decazes. J'ai donc voulu prendre un terrain sur lequel « l'accord pouvait se faire et j'en ai fait l'objet d'une pro- « position que l'Empereur a approuvée et que j'ai adressée « aux quatre puissances. Veuillez télégraphier à votre « gouvernement dont, je le pense, nous aurons maintenant « l'adhésion complète. »
« J'ai retrouvé plus tard dans la bouche du prince Gortchakoff des arguments que j'avais développés ici dès le jour de mon arrivée et qui ne semblaient pas alors faire grande impression, tels que celui-ci : « Si le Sultan accorde
(1) -M. de Gontaut a plus tard ajouté en marge : « et, ce matin 7, en me renouvelant l'expression de sa satisfaction, il ajouta que le projet primitif n'aurait pu réunir l'assentiment des puissances. »
« spontanément et de bonne foi des réformes, eh bien, tant « mieux! cela vaut beaucoup mieux que si l'Europe les lui « imposait. C'est aux réformes que nous tenons et nulle- « ment à la manière de les obtenir. » C'est dire qu'on pourra bien y renoncer tout à fait... »
Aux termes du télégramme contenant son nouveau projet, la Russie proposait de déclarer à la Porte « que les cinq puissances, persistant à rester dans un accord complet et intime pour pacifier les provinces révoltées, consentent à suspendre la démarche identique jusqu'à la preuve que la Porte aura procédé à la réalisation des réformes importantes qu'elle assure vouloir accorder prochainement et spontanément. »
Le duc Decazes répondit aussitôt à notre ambassadeur qu'il approuvait la pensée dont la proposition du prince Gortchakoff était l'expression. La suite de sa réponse montrait que cette approbation n'était point une adhésion immédiate et sans réserve à la nouvelle formule. Il insistait sur le point que les termes de cette formule lui paraissaient de nature à favoriser les tentatives de rapprochement entre toutes les puissances. « Vous savez, ajoutait-il, que tel est toujours, en effet, le but de nos efforts. » C'était annoncer le dessein de poursuivre les pourparlers avec l'Angleterre, avant de prendre aucune décision. En même temps, une lettre particulière, datée du 6, exposait en détail à M. de Gontaut cette ligne de conduite.
«... Nos télégrammes vous ont tout dit; mais il me reste à bien vous expliquer ma pensée et mes embarras. Je ne méconnais pas la justesse de vos observations : nous avons à acquitter vis-à-vis de la Russie une dette de reconnaissance, et, d'autre part, nous avons à ménager auprès d'elle les plus sérieux intérêts pour le présent comme pour l'avenir. Cependant, nous ne pouvons, d'une part, la suivre à l'aveugle, même dans ses erreurs; or, dans le cas présent, elle va trop vite et laisse trop parler son dépit; et, d'autre
part, nous ne pouvons, sans risquer de compromettre et le présent et l'avenir, nous exposer à froisser l'opinion publique et à provoquer contre la Russie et sa politique une manifestation bruyante, irréfléchie, mais qui est certainement dans le courant actuel.
« M. Thiers a puissamment aidé à cette évolution par son langage et celui de ses journaux, par l'ardeur avec laquelle il se reprend à défendre avant tout l'alliance anglaise. Si j'essayais de remonter brutalement ce courant, j'y réussirais peut-être, mais, en tout cas, je n'aurais pu éviter des explications, des déclarations malveillantes qui resteraient plus tard et entre nous comme un froissement. C'est un état maladif de l'opinion, auquel les vingt et un bateaux cuirassés de l'Angleterre dans le Levant ne sont pas étrangers, qu'il faut ménager et soumettre à un régime prudent. Pour que ce pays reprenne confiance et me laisse faire, il faut que je puisse affirmer mon indépendance, il faut surtout que j'aie réussi à amener au moins un semblant de rapprochement entre les cabinets de Saint-James et de Saint-Pétersbourg. Il n'est bruit, en ce moment, que d'une prétendue alliance entre Londres et Berlin, d'aucuns disent même de Vienne, de traités secrets signés; on en conclut que nous sommes livrés isolés, sans autre protection que la Russie impuissante. Il faut laisser tomber toutes ces vaines terreurs et gagner du temps.
« D'autre part, ces préférences de la Russie pour une intervention armée de l'Autriche se révèlent à moi pour la première fois. Dès le mois d'août, j'avais mis pour condition de notre accord avec la Russie qu'il ne serait jamais question d'intervention ni d'occupation. Il y a deux mois à peine, Orloff me demandait si mes dispositions à ce sujet restaient les mêmes, en homme qui les partageait. J'ai donc lieu de m'étonner de la nouvelle qui renverse les rôles, en me signalant la Russie comme ayant été particulièrement favorable à l'occupation. L'Autriche ne la veut pas par elle-
même, et bien moins encore consentira-t-elle à la permettre à l'Italie; autant vaudrait lui céder la Dalmatie et l'Illyrie. Ceci vous prouve à quel point j'ai le devoir d'être prudent et de ne pas m'engager dans une voie au bout de laquelle je trouverais l'intervention armée et peut-être une guerre européenne.
« Tout ceci dit, il n'en est pas moins vrai que la Russie est dans un grand embarras, que je puis, sans me compromettre, l'aider à sortir de ce mauvais pas et que je dois donc m'y employer activement. C'est que ce je fais.
« L'essentiel serait de trouver une rédaction, une formule qui pourrait, en ce moment, être commune à toutes les puissances. La chose me paraît possible et je m'y emploie. Le projet de note identique (1), que je me suis fait envoyer de Constantinople, atténue dans |des proportions considérables le Mémorandum de Berlin. Le dernier point, celui relatif à l'éventualité de l'insuccès des moyens proposés, en a même complètement disparu. L'armistice y est très habilement présenté et justifié. Il n'a plus besoin de l'être aujourd'hui. On peut, dans le cadre qui reste, introduire, d'un côté, des « conditionnels », de l'autre, des « affirmations plus nettes ». J'ai essayé ce travail et j'ai été surpris de la facilité avec laquelle le terrain de l'entente se trouvait défini tout naturellement. D'autre part, la pensée dont le télégramme du prince Gortchakoff d'hier contenait le germe, et qui est bien de se servir de l'armistice et des espérances que peut nous laisser le langage de la Porte pour clore l'incident, en réservant l'avenir, peut aussi nous fournir une formule acceptable pour toutes les six puissances (2); car l'important,
(1) C'est le projet qui allait être remis par les cinq puissances lorsque survint la déposition d'Abdul-Aziz.
(2) La phrase du ministre s'applique sans aucun doute au télégramme que nous reproduisons plus haut, p. 222, et qui contenait la proposition à laquelle la Russie venait de s'arrêter en dernier lieu. Le duc Decazes en rend très exactement, non les termes, mais la pensée. Il fut expédié le 6. Les mots « télégramme d'hier » ne