SOUCIS DE M. DE GONTAUT
faisions perdre aux autres puissances, qu'il croyait pouvoir compter davantage sur nous, etc. « Il a fini par convenir qu'il fallait, il est vrai, quelques jours pour que vous sachiez à quoi vous en tenir; mais il paraît s'y soumettre à contre-cœur et il parle de cinq jours que vous auriez demandés déjà à Orlofî dans une dépêche qui ne lui avait pas paru très claire avant notre entretien. Je n'ai pas fixé de nombre, bien entendu; mais j'ai répliqué que ce ne serait pas long.
« Au fond, le prince Gortchakoff comprend que faire à Constantinople la démarche sans nous, à quatre par conséquent, en affaiblirait beaucoup la portée; il le sait; mais comme il croit, d'un autre côté, à l'utilité d'une prompte déclaration, il est impatienté de nos délais. Il patientera donc, quoique mécontent...
« Essayez donc de trouver la formule, d'obtenir de l'Angleterre une contre-proposition. Je vous prie instamment de faciliter mes réponses aux insinuations sur nos arrièrepensées, car la Russie et l'Autriche craignent sérieusement que, finalement, si l'Angleterre ne se rend pas, nous les abandonnions. Envoyez-moi une phrase au moins qui prouve que nos vues restent conformes à celles auxquelles nous avons déjà adhéré. C'est très important, dans mon opinion. Enfin, un jour ou l'autre, il faudra bien que nous sachions exactement à quoi nous en tenir sur l'Angleterre. Des délais successifs n'aboutiront pas, je le crains, mais nous feraient perdre la confiance des autres puissances et nos ennemis les exploiteraient. »
A ces inquiétudes exprimées par M. de Gontaut, le duc Decazes répliquait, pour préciser sa conduite, qu'il n'hésitait pas un instant à adhérer à la proposition russe, mais qu'il s'était demandé en quels termes la déclaration du sursis pourrait être faite à la Porte et si elle ne pourrait pas l'être par les six puissances. C'est à cette fin qu'il avait entamé une négociation avec l'Angleterre.
Cependant l'attitude du cabinet français commençait à être exploitée par l'Allemagne, comme le redoutait M. de Gontaut. Cette puissance avait accepté sans réserves le dernier projet russe, et l' Autriche-Hongrie l'avait suivie, malgré toute l'opposition qu'elle faisait à la politique du prince Gortchakofî dans ces derniers événements. De Berlin, le comte d'Aunay, deuxième secrétaire de l'ambassade, avertissait M. de Gontaut que la presse allemande se tournait de plus en plus du côté de la Russie. « Hier, c'était la France qui était admonestée pour avoir jeté ses regards vers l'Angleterre. Aujourd'hui, c'est l'Autriche qui reçoit la même leçon pour le même motif. Toutes les personnes neutres nous recommandent la prudence (1). »
C'est le conseil que le baron de Jomini faisait également entendre à M. de Gontaut. « Je tenais à vous prévenir confidentiellement, lui disait-il le 9 juin, que depuis quelques jours, de Berlin, Bismarck nous accable de prévenances et d'amabilités; ce qui n'était pas son fort auparavant. Il trouve la proposition de la Russie du 6 juin excellente, écrit-il, après l'avoir mûrement examinée, et il est prêt à faire ce que la Russie trouvera bon, etc. Enfin, il a fait des remontrances très énergiques à Vienne au sujet des articles si violents que la presse de ces derniers jours a écrits contre nous. Je soupçonne que ce sont vos hésitations qui nous valent tant de bonnes grâces. Prenez-y garde (2). »
Nous ne suivrons pas M. de Gontaut dans les efforts sans cesse répétés qu'avec une patience inlassable il faisait pour
(1) « Il me revient, écrivait un autre jour le comte d'Aunay (8 juin), que les Russes sont mécontents de nos prétendues négociations avec l'Angleterre. Aujourd'hui la Gazette de Cologne affirme que le duc Decazes cherche des alliances de tous les côtés et que ses propositions sont partout repoussées. »
(2) Une personne qui, sans être du monde officiel, appartenait à la haute société russe, confirmait à M. de Gontaut « la contrariété, pour ne rien dire de plus, «qu'éprouvait son gouvernement de notre attitude.